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 Retour aux sources- Feat Melinda

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La Noblesse
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Message Sujet: Retour aux sources- Feat Melinda    Lun 14 Nov - 19:15


Livre I, Chapitre 6 • La Danse des Trépassés
Raygnar d'Ysgramor et Melinda Orlemiel

Retour aux sources

ou avalanche de questions en perspective...



• Date : 21 septembre 1001
• Météo : Nuageux, un vent frais souffle sur la ville haute
• Statut du RP : privé
• Résumé : Raygnar, désireux de revoir les tours de l'Académie, se rends dans la Ville Haute avec son fils cadet Rudolf. Quand il arrive devant l'entrée de l'Académie, il se fait accoster par une Melinda à l'esprit rempli de questions
• Recensement :
Code:
• [b]Date :[/b] [url=LIEN]Retour aux sources[/url] - [i]Melinda Orlemiel et Raygnar d'Ysgramor[/i]
 Raygnar, désireux de revoir les tours de l'Académie, se rends dans la Ville Haute avec son fils cadet Rudolf. Quand il arrive devant l'entrée de l'Académie, il se fait accoster par une Melinda à l'esprit rempli de questions



Dernière édition par Raygnar d'Ysgramor le Mer 16 Nov - 15:13, édité 1 fois
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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Lun 14 Nov - 20:10

Les Tours de l'Académie... Enfin. Mon cœur se serra tandis que je parcourais du regard les lieux qui m'avaient vu grandir et devenir un jeune homme. Je fis, par la pensée, un bond de plusieurs décennies en arrière. Je me revoyais, alors que j'étais en première année, courir pour ne pas arriver en retard, un livre presque aussi gros que moi sous le bras. Les hommes passent, mais les lieux restent... C'est ainsi. Je revenais alors dans le présent et baissait le regard vers mon fils. Son regard émerveillé suffit à me faire comprendre qu'il avait sous estimé cet endroit. Il imaginait peut être un château semblable au nôtre, en un peu plus grand, un peu plus rempli et sans la neige. Mais son esprit n'aurait jamais pu concevoir un tel joyau d'architecture. Une œuvre d'art, en quelque sorte.

Je posais donc la main sur sa frêle épaule pour l'inviter à avancer. Notre long voyage venait de prendre fin. Nous étions partis de notre petit manoir, situé au centre de la seigneurie. J'avais eu vent de l'organisation du Tournoi des Trois Opales mais je n'avais ressenti aucune envie de m'y rendre. Voir des gens se taper dessus devant un public ? Non merci. Nous ne sommes pas des barbares tout de même ! Et mon exaspération avait gagné en intensité quand mon fils aîné m'avait supplié de le laisser y aller. Je n'avais pas cédé, bien entendu. Un jeune homme de son âge n'avait rien à faire là bas. Mais voilà que je perds le fil de mes propos. Je disais donc : après notre départ, nous avons voyagé à cheval jusqu'à Lorgol, en essayant de faire étape à chaque fois dans une ville ou dans un village pour la nuit. Nous étions accompagné d'un de mes serviteurs et d'un Guerrier, engagé pour nous escorter. Le voyage me parut beaucoup plus long que d'habitude, car, pendant tout le trajet, Rudolf m'assommait de questions et d'anecdotes sur son sujet favori : les griffons. J'ai donc eu droit à :"Père, croyez vous qu'il existe des griffons roses ou bleus ?" "Père, l'autre jour, j'ai vu un griffon survoler le manoir !" "La nuit dernière, j'ai rêvé que je volais sur le dos d'un griffon aux plumes dorées, croyez vous que cela signifie quelque chose ?"

Père par ci, griffon par là, je n'en pouvais plus. Je comprenais donc pourquoi il avait tant insisté pour m'accompagner...  Je ne trouvais de répit que pendant la nuit, ou quand je le forçais à changer de sujet. Mais cela ne durait jamais longtemps. Son enthousiasme faisait plaisir à voir. Mais qu'est ce qu'il me fatiguait !
Heureusement, tout avait une fin, et quand je vis la ville de Lorgol se dessiner sur l'horizon, j'eus du mal à ne pas laisser échapper un soupir de soulagement. Nous avions laissés nos chevaux et nos affaires chez un ami de longue date avant de nous rendre à l'Académie.

Je marchais lentement dans l'allée, laissant mon regard voyager sur la façade, admirant les statues, les décorations. Rudolf, quand à lui, restait soigneusement caché derrière moi. Son regard curieux laissa transparaitre une touche de nervosité. Je le rassurais en le poussant doucement en avant, l'encourageant ainsi à se montrer. Quelques vieux amis vinrent me saluer et j'en profitais pour prendre des nouvelles. Bien entendu, tout le monde ne parlait que du Tournoi. Je fis semblant de m'intéresser afin de soutirer quelques informations sur l'actualité avant de prendre congé.

Soudain, une autre ombre attira mon regard. Je me retournais et fit face à la silhouette qui s'approchait de nous.  C'était une jeune femme, encore une enfant. Elle me rappela Elanin dans sa manière de marcher. Cela me fit penser qu'il fallait que je trouve à ma fille un meilleur professeur de danse... Je levais donc la tête, posais une main sur l'épaule de Rudolf et demanda :

"- Oui ? En quoi puis je vous aider ??"



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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Ven 18 Nov - 11:48

Je n’en pouvais plus d’attendre. L’impatience me rongeait aussi sûrement que le plus puissant des poisons, tandis que les entretiens d’entrée étaient indéfiniment reportés à… plus tard. J’avais cru supporter plutôt bien la nouvelle, mais la trop longue attente dans la ville de Lorgol commençait à peser lourd sur mes frêles épaules. Il me fallait agir, et agir le plus tôt possible. Par agir, bien entendu, j’entendais extorquer des réponses à qui aurait le malheur de tomber sous ma coupe. Je m’étais donc placée aux alentours de l’Académie, guettant ceux qui semblaient s’y connaitre, et ceux qui seraient susceptibles de répondre à mes questions – autrement dit, de me révéler comment réussir les entretiens d’entrée avec certitude.

En réalité, si j’étais aussi pressée, c’était probablement à cause de ce terrible épisode en Outrevent, même si je ne me l’avouerai pour rien au monde. J’avais commencé à considérer la magie comme une entité dangereuse et incontrôlable qui pouvait faire beaucoup de mal. Or, si je continuais dans cette voie, bientôt, je finirai sans doute par abandonner toute idée de rentrer à l’Académie. Et il était hors-de-question que je laisse une chose pareille arriver. Question de fierté, peut-être, mais je ne voulais pas rentrer chez moi, pas maintenant, pas alors que j’avais découvert toutes les merveilles qu’il pouvait y avoir à l’extérieur, pas alors que je commençais à considérer un peu plus Lorgol et un peu moins mon propre duché comme ma vraie maison.

Voilà pourquoi j’avais décidé qu’une longue période d’inactivité propice à la réflexion ne m’aiderait en rien. Même si c’était pour me tourner les pouces toute la journée devant l’Académie en attendant la victime idéale, mieux valait que je ne reste pas à me morfondre en me promenant dans les rues ou pire, en moisissant dans une taverne quelconque. Me morfondre devant l’Académie n’était pas beaucoup plus productif, mais au moins, je pouvais avoir l’impression d’agir pour améliorer la situation. Même si, en l’occurrence, je n’avais encore rien fait d’autre que de jeter des coups d’œil inquiets au ciel nuageux en songeant que s’il commençait à pleuvoir, la situation deviendrait vraiment dramatique.

Je ne sus pas trop ce qui attira mon attention vers eux. Ils étaient sans doute plutôt banals, pour l’Académie. Était-ce parce que le jeune garçon – sans doute un futur étudiant – était absolument adorable ? Ou parce que son père me paraissait insensible et qu’il fallait que je déride un peu tout ça ? A moins, encore, que ce ne soit sa façon de saluer un peu tous les passants, comme s’il revenait chez lui ? Toujours fut-il que bien malgré moi, mes pas me portèrent vers eux. Restait à savoir comment les aborder… Peut-être pouvais-je avoir l’air désespéré ? Ou offrir un pot de miel au garçon ? Ou encore...

Je n’eus pas à réfléchir plus longtemps. Alors que j’essayais de déterminer la meilleure manière de les aborder, ce fut l’homme qui, sans doute intrigué par la façon dont je les dévisageais tout en m’approchant d’eux, m’interrogea. Parfait, il ne me restait plus qu’à me laisser porter par les mots et voir comment les choses se déroulaient. J’esquissai un léger sourire, un peu timide toutefois. Parler de l’Académie me mettait assez mal à l’aise, en fait, parce que c’était un sujet sensible, chez moi, qui soulevait des questions sur mon avenir, sur mes capacités, sur ce que je voulais vraiment… Et je n’étais pas certaine de vouloir trouver des réponses à ces questions. Ma vie avait retrouvé un difficile équilibre après la mort de mon frère ; ces réponses bouleverseraient cet équilibre, j’en mettrais ma main à couper. Par chance, c’était des questions d’ordre beaucoup plus pratique que j’étais venue poser, aujourd’hui.

— Oh, je… Enfin, c’est juste que… Eh bien, vous m’avez l’air familier de l’Académie, murmurai-je, détestant immédiatement cette manière que mes mots avaient de m’échapper. Mais peut-être que je me trompe, et dès lors, vous ne m’êtes pas d’une grande utilité.

Aie. Peut-être un peu rude comme tournure de phrase, surtout si je voulais m’attirer son aide. J’esquissai une grimace de dépit et tentai de me rattraper.

— Enfin, je veux simplement dire par là que je cherche quelqu’un capable de me rassurer.

Rassurer ? Comme si j’avais peur ? Ce simple mot suffisait à me faire grincer des dents, et pourtant, il n’était pas mensonge, pas vraiment. L’Académie me faisait peur, à sa façon. Bien sûr, parce que j’avais découvert que la magie pouvait se révéler plutôt dangereuse, mais surtout, sur un ordre plus personnel, parce qu’elle me poussait à me poser des questions désagréables, à envisager des perspectives peu enviables et à me concentrer sur ce que moi, personnellement, je voulais être. Voilà pourquoi je la craignais ; elle soulignait qui j’étais et non qui je voulais paraitre.

— Je comptais rentrer à l’Académie cette année, mais avec les Mages de Sang, les entretiens d’entrée ont été reportés, expliquai-je en quelques mots. Mais vous le savez peut-être, surtout si vous êtes familier de l’Académie, et ce serait dommage que je retienne trop longtemps votre attention en vous parlant de choses que vous savez déjà.

Je dus me retenir de sourire devant l’ironie de cette phrase. Non seulement je venais quand même de lui expliquer une situation qu’il connaissait déjà, mais en plus, j’avais perdu du temps en déclarant qu’il était préférable que je ne lui explique pas la situation. J’espérais qu’il était trop idiot – ou simplement trop préoccupé – pour s’apercevoir de la stupidité de ma remarque.

— Enfin, toujours est-il que cette attente est dure à supporter, et je me demandais si par hasard, vous n’auriez pas des informations sur les entretiens d’entrée, que je puisse… je ne sais pas, me préparer mentalement à ce qui m’attend, me rassurer en me disant que j’en suis capable, vous voyez ?

J’eus un sourire crispé, le regard un peu suppliant.

— Plus le temps passe et plus ça me fait peur, et je crains d’en arriver à un moment où, par peur, j’abandonnerai simplement toute idée de rentrer à l’Académie.

Ce n’était pas un mensonge, même si ce n’était pas vraiment des entretiens d’entrée que j’avais peur, plutôt de l’Académie en elle-même, de son système, de celle que je deviendrais si j’osais y rentrer. Mais inutile de m’étaler sur ma vie privée. Je ne voulais pas faire perdre à cet homme plus de temps que nécessaire. Mon regard tomba alors sur le jeune garçon qui accompagnait mon interlocuteur, et je songeai brutalement que mes propos pouvaient l’effrayer.

— Alors, vous aussi vous allez rentrer à l’Académie, jeune homme ? questionnai-je avec un doux sourire. Ne vous laissez pas influencer par mes propres peurs, vous êtes sans doute assez courageux pour surmonter celles qui se présenteront à vous, et je crois que ce que l’Académie a à offrir peut vraiment se révéler précieux.

Même s’il se cachait derrière mon interlocuteur – son père ? – il devait bien être courageux, ne serait-ce qu’un peu, non ? En tous cas, il méritait de tenter sa chance, ce petit bonhomme. Je laissai mon sourire s’effacer et retournai mon attention vers celui que je supposai être son père. Mon regard se fit légèrement suppliant.

— Donc… j’ose espérer que vous pouvez m’aider ?

Et j’espérais surtout qu’il avait un peu de temps et de patience à m’accorder…

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mar 29 Nov - 22:52

Par les grimoires d’Alder ! Sur quoi suis-je tombé ? A peine ma question fut-elle posée qu’un flot de paroles incessant se déversa de la jeune fille devant moi. Même Elanin, pourtant bavarde, n’arrivait pas à sa cheville. Et tout ça pour quoi diriez-vous ? Pour ne rien dire ! Elle commença tout d’abord par affirmer que je suis un habitué de l’Académie. Soit, elle avait de bons yeux. Mais ça même un aveugle pouvait le savoir. Elle continua en avouant que, si je n’avais pas été un familier de cet endroit, je n’aurais été aucune utilité pour elle. Face à ces propos, mon sang se mit à bouillonner. Mais, fidèle à moi-même, je restais totalement stoïque, ne laissant transparaitre aucune émotion. Comment osait-elle me parler de cette manière ? Elle n’était qu’une gueuse face à un homme qui pourrait l’enfermer dans un cachot pour moins que ça ! « Une Faë, sûrement ». Ils n’y avaient que les Faës pour être aussi arrogants et aussi malpolis. Ils se croyaient capable de tout avec leur magie et leurs dragons. En attendant, de tout Arven, ils avaient le régime politique le plus instable. Une enfant comme Impératrice ? Laissez-moi rire ! Même si j’ai assisté à son couronnement, je n’ai ressenti que le goût de l’amertume. Et l’entrée de Gustave de la Rive dans la partie n’arrangeait pas les choses. Quelque chose me dit que tout ça finira très mal. A cette pensée, je regardais mon fils qui ne quittait pas la jeune femme des yeux. Quel avenir pour lui et pour notre famille ? Le moment était peut-être venu de se préparer, au cas où cela partirait en conflit. La main de Rudolf tirant légèrement sur la manche de mon manteau me ramena à la réalité.

Elle cherchait donc quelqu’un pour la rassurer. Mais la rassurer de quoi ? Cette gamine me faisait perdre mon temps. Je passais ma langue sur mes lèvres et, avant de pouvoir prononcer un mot, elle tenta pitoyablement de se justifier en m’expliquant quelque chose que je savais déjà. Je lâchais un soupir d’agacement et essuya mon œil blessé, qui avait tendance à se remplir de larmes quand il y avait du vent, avec mon pouce. Je lui dis alors, tout en gardant un calme aussi froid qu’inquiétant :

« - Venez en au fait. »

Même pas de « je vous prie », ou de « s’il vous plait ». Non, juste ces quelques mots, cela suffisait pour elle. Je me demandais soudain si elle se rendait compte de ma position par rapport à la sienne. Mes vêtements auraient dû la mettre sur la voie. Même si j’avais troqué mes habits chauds et rembourrés de fourrure contre cet espèce de costume plus léger, ce ne devrait pas être trop difficile pour elle. Heureusement, mes propos eurent leur effet car elle attaqua enfin le vif du sujet. Elle me demanda, en effet, de lui donner quelques informations sur les examens d’entrée à l’Académie. Tout ça pour se rassurer, et se persuader qu’elle pourrait lui arriver. Absurde. C’était totalement ridicule. Tout ça… Pour ça. Mais bon, il serait malpoli de ne pas lui répondre.
Tandis que je fouillais dans mes souvenirs pour lui apporter tout ce que je savais, elle continua à parler de ses craintes de ne plus avoir envie d’étudier à l’Académie. Son regard se fit plus suppliant. A croire que j’allais changer sa vie en lui donnant une simple réponse à la question que tous les futurs étudiants à l’Académie se posaient.

Puis elle se mit à parler à Rudolf. Je fronçais les sourcils tandis qu’elle lui demanda s’il souhaitait entrer à l’Académie. Elle lui conseilla également de ne pas se laisser influencer par ses peurs et qu’il devait être assez courageux pour surmonter les siennes. Avant que Rudolf puisse ouvrir la bouche, je l’en dissuadais du regard et pris la parole à sa place :

« - Bien sûr qu’il entrera à l’Académie. Il suivra le même chemin que son père. »

Je savais très bien que Rudolf souhaitait être Voltigeur, cela avait toujours été sa passion. Mais un Voltigeur ne pouvait hériter ou détenir un titre de noblesse. Si Rolf, mon fils aîné venait à mourir avant de me succéder (ce dont je ne souhaite pour rien au monde), Rudolf doit être capable prendre la relève.  Il lui fallait apprendre à faire passer ses obligations avant ses désirs. C’est ce que j’avais toujours fait. Rudolf me lança un regard en coin, tandis que la jeune femme me redemanda si je pouvais l’aider, comme pour conclure après tout ce flot de paroles. Je me permis donc de fouiller rapidement dans mes souvenirs avant de dire, sur un ton légèrement exaspéré :

« - C’est bon ? Vous avez terminé ? Vous parlez beaucoup pour en dire peu. Si vous voulez aller à l’Académie, il va falloir apprendre à vous contrôler. »

Voilà qui devrait la calmer un peu. Je repris donc :

« - Mais, pour répondre à votre question, les modalités d’examens dépendent de la spécialité choisie. Il est évident que des examens dans les domaines de la magie n’auront rien à voir avec des examens dans les domaines du savoir. Pour ma part, j’ai dû passer l’examen d'Histoire pour entrer à l’Académie et, si je me souviens bien, j’ai eu des exercices pratiques à l’écrit et à l’oral sur des sujets assez divers. »

Je remerciais mentalement mon défunt précepteur d’avoir été aussi sévère avec moi. S’il ne l’avait pas été, je n’aurais sans doute pas eu autant de chance.

« - Il n’y a qu’un seul secret pour réussir : le travail. Si vous combinez ça avec beaucoup d’estime de soi, il ne devrait pas y avoir de problème. Alors rassurez-vous, cela devrait bien se passer… Enfin je l’espère pour vous car, si vous ne venez pas de Lorgol, vous aurez voyagé et attendu pour rien. Profitez de cette longue attente pour étoffer vos connaissances au lieu de tourner en rond devant l’entrée. »

Je me demandais soudain quelle serait la spécialité qu’elle choisirait. Si elle venait de Faërie, ce serait sans doute un domaine dans la magie. J’ouvris la bouche pour le lui demander mais me ravisa au dernier moment. Pourquoi lui demander quelque chose que je savais déjà ? Et puis tout cela ne me concernait pas. Mon principal objectif était de pousser Rudolf à intégrer l’Académie tout en mettant à bien mon précieux projet, pas de perdre mon temps avec une pauvre gueuse. Les bibliothèques regorgeaient de livres anciens qui n’attendaient que d’être consultés. A la pensée d’un bel ouvrage finement reliés, aux pages jaunies par le temps, je me détendis. Si ça se trouve, cette jeune fille aurait peut-être une ou deux histoires à raconter sur sa contrée d’origine. Cela pourrait être très intéressant. Et puis, la rédaction de l’Histoire d’Arven implique que je rencontre aussi bien des nobles que des paysans, il faut que je connaisse et comprenne leur point de vue, leur vision du passé d’Arven afin que je puisse poser des bases solides et découvrir comment nous en sommes arrivés là aujourd’hui. Oui… Elle pourrait sûrement se montrer utile..
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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Dim 4 Déc - 20:01

Comme je m’y attendais, mon interlocuteur désirait que j’abrège. C’était compréhensible, il avait ses propres affaires à mener, et vu sa tenue, il ne devait pas souvent avoir affaire à des gueux qui se permettaient de le prétendre inutile. Il n’était pas en colère, pourtant, et ne paraissait pas vexé. A vrai dire, il était simplement distant et glacé, l’exact comportement qui me poussait à me montrer de plus en plus provocatrice, jusqu’à ce que mon interlocuteur sorte de ses gonds. Toutefois, j’avais ici un service à demander à cet homme que j’avais choisi pour victime désignée, et je réfrénai donc courageusement mes instincts. J’en vins donc à la question qui m’avait amenée à rôder autour de l’Académie.

Je m’aperçus rapidement que cet homme était encore plus insupportable que le laissait entrevoir son attitude glacée. Lorsque j’entrepris de rassurer son fils par rapport à mes propres peurs ce fut son père qui répondit sans laisser à son enfant la possibilité de placer la moindre phrase. Le regard qu’ils avaient échangé ne m’avait pas échappé. Je pris une profonde inspiration, une fois encore, pour m’empêcher de partir au quart de tour. Il devait exister des centaines d’enfants dont le désir de liberté était opprimé par un contrôle trop pressant de la part de leurs parents. Inutile de crier au scandale chaque fois que je voyais un père trop contrôlant, même si j’avais l’impression, à chaque fois, de voir mourir des milliers de potentialités dans le regard des enfants ainsi assujettis à la volonté de leurs tuteurs.

Déjà un peu exaspérée par la façon d’être de cet homme, je me hérissai lorsqu’il m’assena qu’il fallait que je me contrôle. Mon besoin de parler était chez moi fort développé, et je ne voulais pas le juguler au nom d’une hypothétique entrée à l’Académie. J’avais cru comprendre que l’établissement pouvait tout aussi bien accepter nos spécificités, mais si ce n’était qu’un endroit dogmatique comme un autre, je n’y resterai probablement pas longtemps. D’un autre côté, je savais me taire quand il fallait, et j’estimais seulement qu’une conversation n’était pas un moment propice au silence.

— Je sais me contrôler, déclarai-je avec un sourire plein d’assurance.

Je me retins de justesse avant d’ajouter que lui, en revanche, paraissait avoir du mal à juguler son irritation, même s’il la cachait admirablement bien derrière la distance glacée qu’il avait posée entre nous. D’abord il empêchait son fils de me répondre d’un regard, ensuite il se laissait énerver par l’abondance de mes paroles… A quoi donc pouvais-je m’attendre d’autre de sa part ? Sûrement pas à une réponse, en tous cas. Et pourtant, il finit par répondre à ma question, avec une profusion de mots qui m’étonna, lui qui aimait aller droit au but pour ne pas perdre de temps. A vrai dire, je n’écoutais qu’à peine, essayant tant bien que mal d’étouffer les remarques sarcastiques qui me venaient aux lèvres, et consciente qu’il ne disait rien d’autre que ce que je savais déjà.

Travail, sérieux, contrôle, blablabla, ça devrait bien se passer, Académie, examen, et tous ces mots que j’aurais pu entendre de la bouche de n’importe qui ! Rien de très original et d’intéressant là-dedans. Je baissai les yeux sur mes mains, consciente que ce que je cherchais, en vérité, personne ne pourrait me l’apporter. Je voulais avoir la certitude absolue que j’avais les capacités pour m’épanouir à l’Académie. Et même si je réussissais les entretiens d’entrée, je savais pertinemment que cette certitude me resterait inaccessible. Personne ne me l’offrirait sur un plateau, elle devait venir de quelque part au plus profond de moi, et me demanderait un effort que je n’étais pas sûre de pouvoir fournir. Les dernières phrases de mon interlocuteur, toutefois, me firent réagir.

— Peut-être que tourner en rond devant l’entrée est une manière d’étoffer mes connaissances, déclarai-je avec un haussement d’épaules négligeant. Tout en chacun devrait au moins une fois dans sa vie essayer ce genre de choses. On apprend à voir les choses que l’on ne voit pas d’habitude, à entendre ce qu’on n’écoute pas d’habitude, et à parler à ceux que l’on ignore. Peut-être devriez-vous essayer.

Un large sourire étira mes lèvres, tandis que ma voix s’adoucissait pour prendre un ton rêveur.

— Et puis mon voyage n’aura pas été vain, vous savez. J’aurais eu l’occasion de voir la ville aux Mille Tours au moins une fois dans ma vie, et rien que pour ça, ça en valait la peine. Rester cloitré chez soi rend nos rêves si limités, alors que le monde est si grand !

L’enthousiasme commençait à s’emparer de moi, et je n’étais pas certaine que cet homme apprécierait me voir m’enfoncer dans un nouveau monologue. Considérant donc qu’il allait bientôt s’en aller, je posai mes yeux sur le garçon. Aussitôt, mon cœur se serra. Si cet enfant avait des rêves, son père aurait tôt fait de les écraser devant cet impératif d’aller à l’Académie. Oh, bien entendu, les possibilités restaient nombreuses, et je n’étais pas contre le fait d’apprendre, au contraire. Seulement, j’étais plutôt opposée au fait que ce petit soit obligé de taire ce qu’il voulait pour complaire à son père. Lorgol m’avait apporté le désir de liberté ; peut-être pouvais-je offrir ça à ce jeune homme ? Sans me préoccuper de son père, je le regardai droit dans les yeux et ajoutai, comme pour moi-même :

— Et ce serait dommage de limiter nos rêves de quelque façon que ce soit, vous ne croyez pas ? Les rêves nous sont donnés pour être réalisés, pas pour être brisés.

C’était une jolie phrase, mais dépourvue de sens de la part de quelqu’un qui ne savait même pas ce qu’elle désirait. Je me gardais toutefois bien de préciser cela à voix haute. Si ce petit avait le courage de devenir qui il rêvait d’être malgré ce que son père voulait de lui, alors ce serait déjà à mes yeux une petite victoire. Un rêve était une chose précieuse à protéger à tous prix, et cet enfant devait en être conscient. S’il les laissait s’étouffer, alors il se retrouverait comme une coquille vide, incapable de savoir que faire et où aller. Dès lors, peu importait ses capacités ; elles lui seraient inutiles, puisqu’il ne saurait pas au service de quoi les mettre.

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mar 6 Déc - 17:08

En matière de dissimulation de sentiments, je crois que j’avais trouvé mon homonyme féminin. Cette jeune fille encaissait mes piques sans broncher. Elle les accueillait même avec le sourire. Etonnant pour une personne de son âge. Elanin était certes plus jeune, mais, quand je la sermonnais, elle n’était pas aussi stoïque bien longtemps. Elle tenait ça de sa mère assurément. Mais jusqu’où pouvait elle aller ? Jusqu’à quand cette fille se contenterait de ne rien afficher face à mes reproches ? Voilà un défi qui pourrait me plaire. J’avais réussi à faire plier de nombreuses personnes et cette gamine ne ferait pas exception. J’avais déjà remarqué une faille. Cette faille dans son regard quand j’ai pris la parole à la place de mon fils. Cela ne lui avait pas plu. Elle avait même pris une grande inspiration, comme pour faire évaporer sa colère qui menaçait de jaillir à tout instant. Cette même irritation qui l’a de nouveau submergée, l’espace d’un instant, lorsque je lui ai conseillé de contrôler ce flot de paroles qui se déversait d’elle. Mais elle se contenta juste de sourire. Sourire que, bien évidemment, je ne rendis pas.

Elle m’avoua alors qu’elle savait se contrôler. Ah bon ? J’aurais plutôt dit le contraire. Etait-ce un mensonge ou une promesse à elle-même d’apprendre à calmer son envie de parler pour ne rien dire ? A cet instant, je n’aurais su le dire. Je devais quand même avouer que plus les secondes et les minutes passaient, plus mon intérêt envers cette jeune fille grandissait. Les livres pourraient bien attendre. Et Rudolf pourrait assister à une véritable joute verbale digne de moi. Je lui demandais donc, d’une voix douce :

« - Mais alors, pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? »

Après cela, je répondis enfin à sa question. Question à laquelle tous les futurs étudiants étaient confrontés avant leur entrée à l’Académie. Moi-même je n’avais pas fait exception à la règle. Est-ce que je vais y arriver ? Serais-je à la hauteur ? Voilà le genre de question qui m’ont tourmenté la veille de l’examen d’entrée. Je me souviens encore de cette nuit longue et pénible durant laquelle je me retournais dans mon lit tout en réfléchissant et en imaginant toutes les possibilités qui pourraient s’offrir à moi si je réussissais, ou si j’échouais. Malheureusement, ces questions ne trouvaient réponses nulle part ailleurs que dans le plus profond de notre être. Je me contentais donc de lui servir la réponse basique, celle qui faisait l’éloge du travail.

Elle était loin d’être satisfaite. Cela se voyait. Moi-même j’avais réagis de la même façon quand on m’avait répondu de cette manière. J’avais l’impression de retourner plusieurs décennies en arrière rien qu’en me plongeant dans son regard déçu. Pour étouffer la vague de compassion qui menaçait de me submerger, je lui conseillais de plutôt privilégier les révisions et le travail au lieu de perdre son temps à trainer devant l’Académie. Cela la sortit enfin de sa réflexion et elle me répondit que tourner en rond devant l’Académie avait ses avantages. Selon elle, on pouvait apprendre à voir ce que l’on ne voit pas d’habitude. Mais quoi donc ? Y aurait-il une inscription cachée quelques part sur la façade de l’Académie ? Ou une statue que je n’aurais pas remarquée ? Je luttais contre mon envie de me détourner d’elle pour aller reprendre mes observations, cela serait plus qu’impoli que de la laisser là, à parler dans le vide. Elle me conseilla, avec un sourire sournois, d’essayer de tourner en rond devant l’Académie. Face à ces mots, je penchais la tête. Je n’avais pas besoin de ça pour voir ni pour parler aux personnes qui m’entourent. Je ne fais pas partie de ce genre de personnes qui accostent les autres pour parler de la pluie et du beau temps. J’ai besoin d’aller droit au but. Je me contentais donc de répondre à cela :

« - Un jour peut-être. Quand je serais trop vieux pour m’occuper de mes terres. » Je soupirais à la pensée de la vieillesse qui se rapprochait de moi de plus en plus chaque jour. Puis je repris en lui disant, à propos de ma réponse à sa précédente question : « Vous êtes déçue n’est-ce pas ? Vous vous attendiez à ma réponse. »

Puis elle sourit, un large sourire rêveur qui me surprit, même si je ne laissais rien paraître. Elle me parla du fait qu’elle n’avait pas voyagé pour rien, car Lorgol était une ville magnifique et qu’elle valait la peine d’avoir voyagé pendant des semaines voire des mois. Elle ajouta que rester cloitré chez soi ne servait à rien à part de limiter nos rêves. Bien entendu.  Sur ce point elle avait raison. Puisque, maintenant que Rolf était adulte et apte à gouverner, je pouvais réaliser mon rêve et voyager à travers tout le continent pour écrire son histoire. Mais il fallait qu’elle comprenne que, pour le bien commun, il valait mieux laisser ses rêves de côté. C’est ce que j’avais fait pour me consacrer uniquement au peuple de ma seigneurie. Et c’est ce que Rudolf fera, tant que son frère n’aura pas assuré sa descendance. Je me disais qu’au moins, mon cadet était encore très jeune et qu’il n’aurait pas à attendre bien longtemps avant de réaliser ses souhaits les plus chers.

Nos pensées avaient dû se heurter de plein fouet car la jeune femme ajouta, tout en regardant Rudolf droit dans les yeux, que ce serait dommage de limiter ses rêves car ils étaient fait pour être réalisés. Je vis Rudolf faire un grand sourire face à ces propos. Je baissais la tête vers lui et mon fils me regarda droit dans les yeux. Son sourire s’effaça, comme s’il s’attendait à ce que je réduise ses perspectives d’avenir en bouillie pour les jeter au feu. Je relevais la tête et répondit à la jeune fille, même si ces mots étaient plus destinés à mon fils :

« - Je suis d’accord avec vous sur le fait que nos souhaits doivent être réalisés. Mais, pour le bien commun, il est important de savoir les mettre de côté. »

Je pris le temps de sortir un mouchoir de ma poche pour de nouveau essuyer mon œil qui avait laissé échapper une larme. Décidément, il était plus que temps que je m’habitue à porter ces protections que m’avaient fabriqué mon maître d’écurie. Elles étaient pratiques pour protéger mon œil du vent mais il me donnait un aspect assez ridicule. Je repris donc :

« - Je ne parle pas de limiter nos rêves mademoiselle, seulement de les ranger dans un coin, jusqu’à ce que le moment soit venu pour eux de sortir et d’être réalisés. » Je posais la main sur la tête de mon fils et dit en penchant la tête : « Ce jeune homme n’aura pas à attendre longtemps. Il faut juste prier Maari pour que son frère se marie et assure vite sa descendance. Mais pour le moment, il fera ce que je lui ai dit de faire. »

Voilà qui devrait clore le sujet. Je sentais déjà que mon fils était plus rassuré, que ses perspectives d’avenir n’étaient pas menacées. De plus, il serait bien obligé d’entrer à l’Académie pour devenir Voltigeur. Mais pour le moment, il devait penser à se préparer au cas où le pire arriverait pour son frère. Je reportais mon attention sur la jeune femme puis me dit que le moment était venu de lui demander une sorte de compensation pour le temps perdu. Je lui demandais donc :

« Puisque nous avons tous les deux perdu du temps avec cette question dont la réponse n’a servi à rien, j’estime qu’il faut le rattraper. Donc, je vais juste vous poser quelques questions, dont les réponses me seront utile pour mon travail. » Je me tus quelques instants pour laisser planer le suspense et surtout pour sortir mon carnet de note et mon petit morceau de charbon. Je demandais ensuite : « D’où venez-vous ? »

C’était la question la plus importante, savoir de quelle contrée venait la personne pour visualiser l’Histoire globale de l’endroit. Je pourrais me réciter mentalement les grands évènements qui s’y sont déroulés. Cette jeune fille, vu sa capacité de réflexion, devait en savoir un minimum sur les histoires et légendes qui ont bercé son enfance. J’espérais juste qu’elle consentirais à m’en parler mais, vu son penchant naturel pour les longs monologues, je ne me faisais pas de soucis là-dessus
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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Sam 10 Déc - 23:45

Cet homme paraissait plutôt sceptique quant à ma capacité à me contrôler. Je pouvais le comprendre ; mon flot de paroles semblait difficilement maitrisé. S’il savait, cet inconnu, les défis de silence que me lançait mon frère, et qui duraient parfois entre nous des jours entiers – au point que nos parents en devenaient fous et que mon ainé finissait toujours par céder ! Oui, je savais me taire, tout comme je pouvais parfaitement ne pas parler des sujets qui me gênaient. Sa question m’arracha un sourire ironique.

— Pourquoi je ne l’ai pas fait ? Parce que j’estimais que ce n’était pas nécessaire. N’est-ce pas une forme de contrôle plus grand encore que de ne se contrôler que lorsque la situation l’exige, au lieu d’exercer ce contrôle par habitude ?

J’eus un sourire amusé, consciente que je venais de retourner le problème.

— En d’autres termes, contrôlez-vous votre propre contrôle ? questionnai-je, avant de secouer la tête avec un léger rire. Vous n’êtes pas obligé de répondre si la question vous gêne – quoiqu’un silence serait déjà une forme de réponse. En tous cas, je vous fait cadeau de la question. Contentez-vous d’y réfléchir pour vous-même, il se pourrait que cela vous fasse le plus grand bien.

Malgré mon attitude sans doute impertinente, il eut la gentillesse de répondre à mes questions. Peut-être était-ce par pitié ? A moins qu’il ne veuille se débarrasser de moi ? Toujours était-il qu’il aurait tout aussi bien pu garder le silence, devant la pertinence de ses réponses : elles m’étaient complètement inutiles. Je ne pouvais rien en faire, sinon m’en servir pour confirmer le sentiment qui m’étreignait déjà le cœur depuis un moment : il n’y avait que moi pour porter une réponse définitive aux interrogations qui étaient miennes. Moi, et bien entendu, le temps. Si jamais mes capacités n’étaient pas reconnues par l’Académie et qu’elle se décidait, dans un moment d’aveuglément, à me rejeter… alors j’aurais aussi une forme de réponse.

Toutefois, le noble se permit de se montrer méprisant avec moi, en prétendant que je perdais mon temps à tourner en rond devant l’Académie. Une fois encore, je me débrouillai pour retourner la situation contre lui. De toute évidence, il prit ma remarque au sérieux et loin de s’en vexer, parut y réfléchir. Oh, je ne m’illusionnais pas : il avait dit « un jour peut-être » comme il aurait pu dire « jamais », et je supposais que lorsqu’il serait trop vieux pour s’occuper de ses terres, il le serait probablement aussi pour se pavaner devant l’Académie en jouant les touristes. Toutefois, je n’eus pas le temps de faire un commentaire, surprise par sa perspicacité.

— Je ne dirais pas que je suis déçue, corrigeai-je avec une moue songeuse. Je suppose que je m’y attendais un peu. Les réponses à cette question, vous savez, sont toujours les mêmes, en ce sens que jamais elles ne sont entièrement satisfaisantes, et puis en règle générale, elles sont presque prévisibles. A croire que la plupart des gens ont étudiés ces quelques répliques par cœur ! Enfin, je ne vous en veux pas vraiment. Il est parfois difficile d’être original.

Nous en vîmes à parler de nos rêves, et je ne pus m’empêcher d’encourager le fils de cet homme à poursuivre les siens. Je supposais que son père n’était pas du genre à encourager l’espoir, la rêverie, et les projets d’avenir autres que les siens. D’ailleurs, il lui suffit d’un regard au garçon pour effacer de son visage le sourire qui y était affiché. Bonheur brisé, impitoyablement piétiné par une main bien trop serrée, broyé sans la moindre pitié. Et tout ça au nom d’un prétendu « bien commun » ? J’eus envie de laisser échapper un rire amer. A la place, je laissai simplement un sourire narquois étirer mes lèvres.

— Et naturellement vous vous pensez le mieux placé pour décider de la nature exacte de ce bien commun ? déclarai-je d’une voix doucereuse, tandis que mon interlocuteur s’essuyait l’œil. Vous êtes-vous demandé si ce jeune homme avait une autre définition du bien commun que la vôtre ?

Je jetai un coup d’œil au jeune homme en question, comme pour l’autoriser à développer sa propre vision de ce « bien commun » après lequel il était censé faire passer ses rêves. Mais déjà l’homme reprenait, déclarant que ces rêves ne seraient que partie remise, et que si son ainé, lui, renonçait à ses propres espérances au nom de celles de son père, alors ce garçon n’aurait pas à faire de même. Je me mordillai la lèvre inférieure, exerçant sur moi ce précieux contrôle dont j’étais pourvue pour éviter de faire remarquer que le problème serait le même. Je ravalai mon envie de souligner que ses enfants, dans un tel environnement, pourraient difficilement apprendre à prendre leurs propres initiatives. Inutile de déchainer toute ma verve sur cet homme qui était tout simplement un peu étroit d’esprit.

— Avez-vous déjà enfermé une abeille ? demandai-je d’une voix douce, consciente qu’une histoire serait beaucoup plus facile à comprendre. C’est un spectacle atroce, vous savez ? Au début, elle se débat. Elle tente de trouver une échappatoire par tous les moyens possibles. Elle se cogne, elle se blesse, elle s’épuise. Et puis, à un moment donné, elle finit par abandonner.

Je baissai les yeux sur mes mains. Rien qu’à imaginer la pauvre abeille prisonnière, j’avais le cœur serré. Je poursuivis pourtant mon histoire, quoique d’un ton un peu étranglé.

— Docile, immobile, désespérée, l’abeille est désormais vôtre. Elle ne bougera plus, à moins bien entendu que vous ne la guidiez. C’est comme si elle avait perdu ses ailes, comme si elle ne comprenait plus l’utilité de voler, comme si elle se croyait encore prisonnière.

Je relevai la tête pour regarder mon interlocuteur droit dans les yeux.

— Faites attention aux cages que vous placez. Vous pourriez bien pousser des abeilles à abandonner, déclarai-je avant de baisser les yeux vers l’enfant. Des abeilles qui pourraient faire tellement plus si elles pouvaient s’envoler.

Mais bien vite le ton redevient plus léger, comme mon interlocuteur, visiblement horrifié par le temps qu’il venait de perdre à me parler, décidait de me poser des questions. Je haussai un sourcil sceptique en le voyait sortir un carnet de note. Était-ce… une plaisanterie ? Lorsqu’il posa sa question, ce fut plus fort que moi. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.

— Je ne m’attendais pas à ce que vous ayez le sens de l’humour, déclarai-je en reprenant mon sérieux.

Je m’aperçus toutefois bien vite que ce n’était pas vraiment une blague. Aussitôt, je m’éclaircis la gorge, m’efforçant d’étouffer les dernières traces de rire qui menaçaient de me submerger.

— A moins que… vous ne plaisantiez pas, n’est-ce pas ?

Un sourire moqueur et incrédule étira mes lèvres.

— Vous espérez vraiment que je vais répondre à vos questions ? Je veux dire… Qu’est-ce qui vous permet de croire que je vais y répondre alors que je n’ai pas reçu satisfaction pour mes propres questions ?

Je haussai un sourcil sceptique, tandis que mon sourire s’élargissait considérablement.

— Ou plutôt… qu’est-ce que vous me proposez en échange des réponses que je vous donne ?

Je n’étais pas vraiment une profiteuse, d’habitude, mais cet homme avait une façon de traiter son fils que je trouvais agaçante, et je voulais en quelque sorte le lui faire payer. Oui, c’était un comportement plutôt mesquin, j’en étais consciente, mais cette petite provocation était un jeu qui m’amusait et je n’y aurais renoncé pour rien au monde. Je n’étais pas certaine, cela dit, que mon interlocuteur réagisse. Il semblait incapable de contrôler son propre contrôle de lui, autrement dit, de montrer ses sentiments. Peut-être même de ressentir ses propres sentiments, qui saurait le dire ? Sourire aux lèvres, j’attendis de voir si ma provocation suffirait à briser son masque… ou s’il en faudrait plus.

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mer 14 Déc - 22:43

J’étais sceptique en effet. Comment un tel moulin à parole pouvait il prétendre qu’il arrivait à se contrôler. Je gardais mon regard figé dans le sien tout en me demandant comment ses parents devaient faire pour la garder silencieuse ne serait-ce que quelques heures. Quand je lui demandais pourquoi elle ne faisait pas plus d’effort pour se contrôler, elle se contenta de me répondre que cela n’était pas nécessaire. Selon elle, la meilleure forme de contrôle était d’arriver à l’exercer que quand la situation l’exigeait. Je sentais que le problème venait de se retourner contre moi. J’avais été élevé pour contrôler mes émotions en public et je l’avais toujours fait durant ma vie. Je me sentis soudain bien ridicule face à cette gueuse. Par ces quelques mots, elle venait de faire de moi une personne incapable de dévoiler un soupçon de sentiment. Les sentiments, sans cesse refoulés, étaient compressés par le contrôle. Ce contrôle que j’exerçais encore en ce moment même puisque je gardais une expression totalement sereine ainsi qu’un regard froid et une posture droite et digne.

Allons Raygnar, il ne faut pas laisser cette gamine te perturber. Je clignais des yeux, me disant que j’avais toujours vécu ainsi et que tout avait toujours fonctionné comme je l’avais décidé. Cette jeune femme n’avait pas le même mode de vie que le mien, elle ignorait tout de moi. Alors d’où se permettait-elle de me faire la morale ! J’eus tout de même la bienveillance de répondre à sa question, même si la réponse n’avait rien de convainquant. Je me dis sur le coup que j’aurais pu faire mieux. Aussi lui demandais je si ma réponse l’avait déçue. Elle me répondit alors que les réponses à sa question étaient toujours les mêmes, qu’elles étaient prévisibles et pas du tout satisfaisante. Elle ajouta, comme une pique pour mon amour propre, qu’il était parfois difficile d’être original. Je répondis, tout en regardant des étudiants chargés de livres :

« - Il est surtout difficile de répondre à une question dont la réponse se trouve quelque part au fond de soi-même. Mais, sur ce point, je suis d’accord avec vous. »

Je n’ajoutais rien de plus. J’aurais pu lui dire que la meilleure réponse à cette question aurait alors été une autre question du genre : « Est-ce que tu t’en sens capable ? » Si la réponse était oui, il n’y avait aucune raison pour qu’elle ne rate ses examens. Mais je n’avais pas envie de m’étendre sur un sujet où je savais que je risquais d’en sortir perdant. J’avais commis une erreur en répondant comme l’avait fait mes ainés. Mais je gardais quelques idées en réserve au cas où la demoiselle n’en aurait pas fini avec moi.

La discussion prit un tout autre chemin puisque nous parlâmes de nos rêves. La jeune femme n’avait pas apprécié la manière dont je dirigeais la vie de mon fils cadet. Mais elle ne comprenait pas que le bien commun passait avant tout désir personnel. Quand un paysan a un problème que moi seul peut régler, il est de mon devoir de mettre le personnel de côté pour lui venir en aide. C’est ce que je faisais au quotidien et cela ne m’avais jamais dérangé. J’attends toujours le moment propice pour donner libre cours à mes désirs et à mes rêves. Mais comment cette jeune fille pouvait le comprendre ? Elle n’avait aucune responsabilité qui pensait sur ses frêles épaules. Elle se permit toutefois de déclarer que je ne serais peut-être pas le mieux placer pour décider de ce qu’est le bien commun. Tandis que j’essuyais mon œil, elle demanda si mon fils savait ce que c’était. Je pris le temps de ranger mon mouchoir, même si je savais que je n’allais pas tarder à le ressortir et je lui répondis sur un ton froid :

« - Mon garçon sait très bien ce qu’est le bien commun. En tant que fils de seigneur, il a parfaitement compris ce que cela signifiait. Je vous retourne cependant la question. Qu’est-ce que le bien commun selon vous ? »

Je baissais les yeux vers Rudolf qui restait totalement immobile, comme s’il était gêné d’être au centre de la conversation et d’en avoir été la cause. Je penchais la tête pour regarder son expression impassible. Est-ce que je l’intimidais ? Ou était-ce la jeune femme qui le rendait aussi silencieux. Je relevais la tête et répliqua que, de toute façon, Rudolf n’aurait pas beaucoup à attendre avant de pouvoir faire ce qu’il voulait. Si cela eut pour effet de rendre le sourire à mon fils, cela ne plut pas à la jeune femme qui se lança dans une tirade sur la captivité des abeilles. Tandis qu’elle parlait, je m’interrogeais. Les abeilles, le miel… N’était-ce pas la spécialité d’Outrevent ? A cette pensée, toute l’Histoire d’Outrevent, que j’avais apprise dans les livres, défila devant mes yeux. Je revoyais les représentations de Johan d’Outrevent, défendant les faibles et dont le courage a conduit à la naissance de la Rose Ecarlate. Les Outreventois et leur sens de l’Honneur… Il faudrait que je m’y rende pour en apprendre plus sur l’Histoire de ses habitants. Je sortis de ma réflexion quand la jeune femme déclara, en guise de morale pour son histoire que j’avais écouté d’une oreille distraite, que je devais faire attention aux cages que je posais. Elle faisait allusion à mon fils aîné qui, destiné à devenir seigneur, devait se retrouver dans le rôle de l’abeille enfermé dans une cage. J’eus envie de lui répondre que le seul désir de Rolf était de devenir un grand seigneur aimé de son peuple mais cela serait une réponse puérile. Je me contentais juste de répondre tout en penchant la tête :

« - Je sais parfaitement où poser mes cages. Mais merci pour vos conseils. »

Je prononçais ces derniers mots sur un ton teinté d’ironie, comme pour lui dire de ne pas se surestimer face à moi. Toutes ces leçons, je les avais apprises avec l’expérience et les années de règne sur Ysgramor. J’avais grâce à cela surmonté de nombreuses crises et permis à mon peuple de connaître un semblant de prospérité.
Je profitais d’un petit silence qui s’était installé pour sortir mon carnet et pour réclamer un peu de temps pour remplacer celui qu’on avait perdu. Je lui posais donc une question sur ses origines. Sa réaction me surprit, même si j’en laissais rien paraître. Elle éclata de rire et déclara que, finalement, j’avais le sens de l’humour. Quand elle vit mon expression froide et sérieuse, elle se ravisa. Elle me demanda pourquoi elle répondrait à mes questions alors que je n’avais pas su répondre à la sienne. Puis elle me demanda qu’est-ce qu’elle y gagnerait si elle le faisait. Elle garda le sourire pendant que je la fixais, cherchant en elle une faille qui pourrait la faire plier. Mais rien n’y fait, sa barrière était aussi infranchissable que la mienne. Je pris une mine songeuse, comme si je cherchais ce qui pourrait la contenter, puis je déclarais :

« - Vous n’avez pas l’air d’être une personne cupide. Je pencherais donc pour une revanche plus personnelle. Si la perspective de contribuer à ce qui sera peut-être l’ouvrage de référence concernant l’Histoire d’Arven ne vous convient pas, je peux vous proposer une autre alternative. » J’ouvris mon carnet, retrouvais la page où je m’étais arrêté puis repris : « Posez-moi une autre question, toute aussi difficile que la précédente. Si j’échoue, je ne vous demanderais rien et nous en resterons là. Sinon, vous répondez à toutes les questions que je vous poserais. Qu’en pensez-vous ? »

Voilà qui devrait lui plaire. Je me préparais mentalement à faire face à son esprit aussi acéré que les griffes d’un ours blanc et tapotais l’épaule de mon fils pour l’inciter à écouter la conversation avec plus d’attention. Ce qui allait suivre va surement être très intéressant, aussi bien pour elle que pour Rudolf et moi. Mais il ne fallait pas que je crie victoire trop vite. Qui sait ce que cette fille allait me réserver.
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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Ven 16 Déc - 17:04

Je ne pus m’empêcher de sourire. Sur ce point du moins, j’étais d’accord avec le noble kyréen. J’étais la seule à pouvoir répondre à cette question, et s’il me fallait poser une centaine de fois la même sempiternelle question et obtenir la même réponse plate et sans intérêt – à quelques variantes près – pour m’en rendre compte, et bien, qu’il en soit ainsi. J’aurais bien entendu préféré que cette énième tentative se solde par une rencontre plus agréable, mais sans doute ne pouvait-on pas tout avoir, dans la vie.

— Vous cherchez-vous des excuses pour expliquer que votre réponse ne m’ait pas donné satisfaction ? questionnai-je en plissant les yeux d’un air faussement soupçonneux, sans toutefois pouvoir retenir bien longtemps le sourire moqueur qui reprit sa place sur mon visage. Vous auriez au moins pu aller droit au but et me dire directement que vous ne pouviez pas m’apporter de réponses intéressantes. On pourrait presque croire que vous avez peine à contrôler votre besoin de parler !

Une lueur de moquerie dans mon regard prouvait que je ne parlais pas sérieusement. Toutefois, j’ignorais si cet homme était sensible à l’humour ou non. Il avait surtout l’air d’un noble pressé qui pour une raison inconnue supportait ma présence jusqu’ici. Et puis, il y avait la façon dont il traitait son fils, l’entourant peu à peu d’un carcan d’obligations et d’attentes qui me fit immédiatement grincer des dents. Le jeune homme avait visiblement l’âge de s’épanouir, de faire des expériences, de découvrir le monde, mais parce qu’il était né de sang noble, il devrait probablement passer son temps à tenter de répondre aux exigences de son paternel. C’était cruel. Et inexcusable. Malheureusement, le kyréen était persuadé d’avoir raison quant aux responsabilités qu’il se devait de poser sur les épaules de son fils. Et sa vision du bien commun était, à mes yeux, plutôt dogmatique. Je laissai échapper un rire cynique.

— Le sait-il, ou le savez-vous pour lui de la même façon que vous parlez pour lui ? questionnai-je en haussant un sourcil sceptique. Je ne sais peut-être pas ce qu’est le bien commun, mais si je suis certaine d’une chose, c’est que le bien commun ne peut exister dans la bouche et dans l’esprit d’une seule personne. Encore moins si ladite personne est persuadée que sa vision est la meilleure et qu’elle n’a aucune raison de se remettre en question.

Nous déviâmes sur le sujet de la liberté, et je ne pus que citer cette petite histoire d’abeilles, pour tenter de faire comprendre à cet homme que peut-être son point de vue n’était pas le meilleur. S’il ne cessait de juguler les désirs de ses enfants, bientôt lesdits enfants n’auraient plus d’autres désirs que les siens. Et lorsque lui viendrait à mourir, sa progéniture se retrouverait l’esprit vide, incapable de savoir que faire et vers quoi tendre. Tel était le problème de ce genre d’éducation implacable. Malheureusement, même cette jolie parabole ne put rendre la raison au noble kyréen, et il resta prudemment sur ses positions.

— J’espère que vous en tiendrez compte, murmurai-je d’une voix douce, malgré l’ironie que je percevais dans ses paroles.

Je ne lui demandais pas de les appliquer à la lettre, mes conseils, même pas, mais simplement d’en tenir compte. Qu’il adoucisse donc son comportement envers ses enfants, qu’il les pousse à réaliser leurs rêves au lieu de les obliger à suivre des responsabilités fantôme ! Ou du moins, qu’il n’annihile pas ces rêves si précieux sans même songer qu’ils pourraient se révéler intéressants, c’était tout ce que je pouvais demander.

Puis la conversation changea du tout au tout – peut-être était-il mal à l’aise que nous discutions ainsi de son fils ? – et cet homme sembla soudain se dire que j’allais lui être utile pour son travail. En le voyant sortir un carnet, prêt à me poser ses propres questions, je ne pus m’empêcher de penser qu’il s’agissait d’une plaisanterie, refusant en bloc toute idée de lui rendre service… ou du moins, de lui rendre service sans la moindre compensation. Ce noble semblait penser qu’il ne s’agissait que d’une revanche personnelle, et même si c’était en grande partie le cas, c’était surtout un moyen de voir jusqu’où je pourrais le pousser. Et je ne fus pas déçue. Il me proposa de lui poser une autre question. Je me mordillai la lèvre inférieure, réfléchissant déjà quelle question je pourrais lui poser.

Tout d’abord, je songeai à lui demander à quoi son fils aspirait réellement. Néanmoins, j’étais certaine qu’il me répondrait à nouveau une petite tirade bien préparée dans un coin de son esprit, et que je n’en sortirais pas plus enrichie. De plus, je ne désirais pour rien au monde que le fils soit forcé de se dresser contre son père pour suivre ses rêves. Il n’avait que dix ans, ce petit, après tout. S’il avait été cinq ou dix ans plus âgé, je n’aurais pas hésité, mais à son âge, sans doute avait-il besoin d’une présence paternelle à laquelle je ne pouvais en aucun cas le pousser à se confronter. Il en ressortirait peut-être avec les ailes plus tordues encore, et n’en serait que d’autant plus hésitant à prendre son envol.

Aussi je me portai plutôt sur une question qui pourrait faire éclater ce fameux contrôle qu’il se targuait d’avoir sur sa personne. Si j’en appelais à sa raison, il resterait probablement tout aussi peu expressif et se contenterait d’une réponse sans intérêt, prononcée d’un ton fade et plat – un peu comme un livre d’histoire, en fait, histoire à laquelle il semblait d’ailleurs s’intéresser. Et qu’est-ce qui était plus susceptible de faire éclater le joug de la raison qu’une émotion ? Un léger sourire étira mes lèvres, un sourire mutin, un sourire que mes proches connaissaient pour être dangereux. Mon choix, tout naturellement, se porta vers l’émotion qui me posait le plus de problèmes.

— Marché conclu, déclarai-je avec un large sourire. J’aimerais savoir… quel est donc l’évènement de votre vie qui vous a été le plus triste ?

Les yeux fixés sur le visage de mon interlocuteur, je guettais attentivement tout changement minime. Le masque allait-il céder pour si peu ? Ou faudrait-il que je trouve une autre tactique ?

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mar 20 Déc - 20:14

Je ne m’étais pas trompé. Elle n’en avait pas fini avec moi. Elle allait sans doute me faire regretter d’avoir fait exactement comme tout le monde. Mais elle resta souriante et se contenta de me demander si je cherchais des excuses pour cette réponse qui était tout sauf satisfaisante. Elle ajouta ensuite que j’aurais pu aller droit au but au lieu de chercher à m’étendre sur le sujet. A croire que son envie de parler m’avait frappé de plein fouet. La jeune femme se moquait de moi sans se montrer insultante, et cela prouvait qu’elle savait manier les mots comme un guerrier le ferait avec son épée. Cela me plaisait. Je me demandais jusqu’où cette jeune fille pourrait aller. Qui sait, si elle réussit son entrée à l’Académie, elle pourrait aller loin. Je finis par chasser ces pensées. Je ne devais pas me laisser amadouer par cette femme. Mon instinct me souffla d’être prudent, de ne pas la sous-estimer. Je me demandais alors combien d’hommes avaient renoncé à se battre devant elle. Ce dont j’étais certain, c’est que je ne ferais pas partie de ceux-là.
Je me contentais donc de plisser les yeux et de répondre sur un ton ironique :

« - Allez savoir, vous m’avez peut-être contaminé avec le moulin à parole qui vous sert de langue. »

La conversation se porta alors sur mon fils et sur les perspectives d’avenir qu’il pourrait avoir. La jeune femme ne comprenait pas à quel point nos modes de vie étaient différents. Un enfant de noble ne pouvait pas faire ce qu’il voulait tant que sa lignée et que son territoire n’étaient pas sur de bonnes et solides bases. Il devait faire passer les besoins de son peuple avant les siens. J’avais passé de longues et pénibles heures à l’expliquer à chacun de mes enfants, l’un après l’autre. Rolf l’avait compris, Elanin aussi (même si ce fut difficile). Quand à Rudolf… Et bien… Il avait sa propre vision des choses… Et il m’étonnait de jour en jour tant son imagination était débordante. La jeune femme expliqua que, selon elle, le bien commun n’existait que dans l’esprit d’une seule personne. Je fronçais les sourcils. Allons donc, le bien commun n’existait pas que dans ma tête ! Tous les dirigeants avaient conscience de la nécessité du bien commun et de son importance ! Il serait temps que cette enfant passe un peu plus de temps dans le monde réel ! Au lieu de ça, elle tournait en rond devant l’Académie, à critiquer les autres et leur manière de penser, tout en se disant qu’il n’y avait que la sienne qui valait ! Je pinçais les lèvres, retenant mon envie de lui dire le fond de ma pensée puis je la laissais raconter son histoire sur les abeilles. Pendant qu’elle essayait de m’expliquer quelque chose que je savais déjà, je retraçais dans mon esprit l’histoire d’Outrevent. Quand elle eut fini avec sa leçon de morale, j’étais en train de réciter dans ma tête un poème sur Ophélie d’Outrevent. Je revins à la réalité et, voyant qu’elle attendait une réaction de ma part, je lui répondis avec une certaine ironie que je saurais prendre en compte ses paroles. Elle se contenta alors de murmurer qu’elle espérait que je le ferais.

L’esprit encore immergé dans les légendes d’Outrevent, je sortis mon carnet et lui demandais de répondre à quelques questions. J’avais le pressentiment que cette jeune fille pourrait être utile pour mon travail et je sautais sur l’occasion. Elle crut d’abord à une plaisanterie puis demanda une contrepartie en échange de ses réponses. Après un court instant de réflexion durant lequel je me persuadais qu’elle n’agissait pas par cupidité, je lui proposais une sorte d’alternative. Elle me poserait une autre question et si elle était contente de ma réponse, elle pourrait m’aider pour mon travail. Cette idée lui plut beaucoup car elle se mordilla la lèvre avant de plonger dans ses réflexions. Pendant qu’elle se remuait les méninges, je ne pus m’empêcher de penser à ma fille. Les deux jeunes femmes avaient la même manière de réfléchir avec ce petit côté enfantin et enjoué, comme si elles jouaient à un jeu de devinettes. Je penchais la tête vers Rudolf. Mon fils regardait le ciel, à la recherche d’un griffon. Et il ne fut pas déçu car un magnifique spécimen passa au-dessus de nos têtes. Son regard émerveillé me fit chaud au cœur.

La voix de la jeune femme me fit relever la tête. Elle fit un large sourire avant de me demander quel était l’évènement le plus triste de ma vie. Je levais un sourcil, surpris. Je ne m’attendais pas à une telle question. J’allais lui répliquer que ma vie privée ne la concernait pas mais je n’avais pas précisé que la question devait porter sur un sujet en particulier. Je devais donc lui répondre, où elle ne me serait d’aucune utilité. Je tournais la tête pour regarder le bâtiment. Les jours difficiles avaient été nombreux pendant ma vie. J’avais quasiment perdu un œil ; j’avais tenu ma femme dans mes bras tandis qu’elle expirait, après la naissance de Rudolf. J’avais surmonté de nombreuses difficultés. Mais l’évènement qui m’a fait le plus mal et dont j’en porte encore les traces fut le jour où ma plus jeune sœur nous quitta pour rejoindre nos ancêtres. Elanin, mon petit flocon, l’ange blanc de mon existence. Parmi mon frère et mes autres sœurs, elle était celle dont j’étais le plus proche. Elle incarnait à mes yeux l’innocence, la pureté et les joies de l’enfance. Son départ laissa un grand vide dans ma vie, vide qui n’avait jamais été comblé. J’avais tenté d'y remédier en donnant son nom à ma fille mais cela ne m’avait apporté qu’un maigre réconfort, même si j’aimais ma fille de tout mon cœur. Il m’arrivait encore d’entendre son petit rire de souris dans les couloirs de mon château et de la voir dans mes rêves. Mon cœur se serra et je baissais la tête. Je repensais à nos bons moments, aux histoires qu’on se racontait devant la cheminée. Je me redressais et, même si j’avais les yeux grands ouverts, ce n’était pas mon interlocutrice que je voyais, mais Elanin qui luttait contre la maladie. Son petit corps fiévreux et pâle se noyait dans le grand lit. Le médecin secouait la tête et ma mère pleurait. Je lui ai tenu la main jusqu’à la fin, et je lui racontais des histoires. Après son départ, j’avais conservé l’habitude d’aller lui lire quelques pages de son livre de conte préféré. Et même encore aujourd’hui, une fois par mois, je me rendais aux catacombes pour rester un moment à ses côtés, pour lui lire le conte du petit flocon ou alors l’histoire du petit renne qui voulait être un ours.

Je clignais des yeux, conscient que mon œil blessé avait laissé échapper une larme. Je fus reconnaissant au vent qui pouvait passer comme étant le responsable de cette petite marque de faiblesse, signe que ma muraille comportait une faille. Je recueillais la goutte du bout de l’index et la regarda un moment avant de répondre :

« - Quand j’étais enfant, j’avais une petite sœur. Elle était beaucoup plus jeune que moi mais nous étions très proche. La maladie l’a emporté alors que notre famille était au comble du bonheur. Je ne m’en suis jamais vraiment remis. »

J’avais réussi à conserver mon expression neutre et sérieuse pendant que je parlais même si un aveugle pouvait voir que j’étais mal à l’aise. Je ne parlais jamais d’Elanin sauf pour dire que je me rendais auprès d’elle. Tout le monde était au courant du lien qui nous unissait et personne ne me posait de questions. La question de cette jeune fille impertinente avait fait ressortir tous ces souvenirs qui me hantaient. Je portais mon regard sur elle, passa ma langue sur ses lèvres et griffonnais quelques mots sur mon carnet avant de demander :

« - Etes-vous satisfaite maintenant ? Pouvons-nous commencer ? »
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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Sam 31 Déc - 8:30

Le noble kyréen ne semblait pas sensible à la provocation. Dommage. J’aurais aimé le voir s’énerver tandis que je retournais contre lui tous les arguments qu’il avait à mon encontre. Mais il se contenta de me répondre tout aussi calmement. J’étais toutefois d’humeur taquine, aussi ignorai-je sciemment le ton sérieux qu’il avait adopté pour me répondre. Sans perdre la lueur moqueuse qui brillait au fond de mes yeux, je laissai mon sourire devenir carnassier, presque menaçant. Pourtant, je donnai à cet homme un précieux conseil.

— Faites attention, susurrai-je d’un ton moqueur. A trop vous laisser contaminer, vous risqueriez de prendre goût aux mots et à leur danse, et alors, vous perdriez le droit de prétendre vous contrôler. Et si vous étiez observateur, vous auriez pu voir que ma langue n’est pas exactement un moulin à paroles ; un moulin est purement utilitaire, alors que ma langue peut se révéler beaucoup plus joueuse, avec les mots.

Mon sourire se fit plus doux et légèrement plus taquin.

— D’ailleurs, vous remarquerez que le moulin bêtement utilitaire ne contaminera personne. Alors qu’un jeu…

Je haussai les épaules, soudain rêveuse, ma mémoire ramenant au goût du jour des souvenirs du temps où j’étais encore jeune.

— Un jeu, quel que soit votre âge, vous attirera toujours par sa nature même, et il vous sera sans doute plus difficile de résister à la terrible contamination du jeu qu’à celle de l’ennuyeux moulin.

La conversation se poursuivit, plus ou moins tendue. Ce qui était certain, c’est que je n’aimais pas la façon dont il traitait son fils. Qu’il veuille contrôler jusqu’à la plus petite expression qu’il révélait au monde passait encore, mais qu’il désire étendre ce même contrôle à ses enfants était à mes yeux inacceptable. Un enfant était comme un oiseau qui devait apprendre à voler de ses propres ailes. Porté par un de ses parents, il ne pourrait probablement rien faire de plus, lorsque ledit parent deviendrait trop vieux pour affronter les tempêtes, que de sombrer avec lui. Toutefois je ne pouvais pas non plus superviser les moindres détails de l’enseignement que le kyréen donnerait à son fils, et puis… qui étais-je, après tout, pour critiquer la façon dont un parent éduquait son enfant ? Je n’avais pas vraiment beaucoup d’expérience en la matière, pas assez, du moins, pour me permettre de juger.

Néanmoins l’idée que cet homme maltraite sans considérations les rêves et les aspirations de ses enfants me donnait envie de hurler. Aussi, quand le noble kyréen réclama mes services pour répondre à ses questions, je marchandais avec mon plus charmant sourire une question. Pernicieuse, perfide, sournoise, je cherchai la question qui le blesserait le plus, celle qui l’obligerait à dévoiler ces parts de lui qu’il n’avait probablement pas envie de laisser trainer au grand jour. J’ignorais bien entendu s’il allait se montrer sincère avec moi ou mentir comme un arracheur de dents, mais cela n’avait pas d’importance. Même un menteur pensait à la réponse véridique avant de déblatérer ses idioties. Et il suffisait de penser à une chose triste pour être triste, non ?

Le silence tomba entre nous tandis que le kyréen réfléchissait à la réponse qu’il allait me donner. Peut-être n’était-ce que mon imagination, mais il semblait troublé. Et peut-être n’était-ce qu’un effet du vent retors, mais il essuya une larme au coin de son œil. Quand enfin ses mots trouvèrent leur chemin jusqu’à moi, je ne pus retenir un léger frisson. Je me sentais un peu coupable. Et un peu triste pour lui. Je pouvais tout à fait comprendre la douleur de perdre un frère – ou, dans son cas, une sœur. Et puis, en plus, une maladie ? L’avait-il vue lentement dépérir ? Ou était-ce une de ces maladies foudroyantes qui avait permis à cette petite sœur de partir sans souffrance ? Je lui jetai un coup d’œil empli de compassion, cherchant comment formuler mes excuses pour avoir réveillé un sujet aussi douloureux. C’était mon but, bien entendu, mais… je ne m’étais pas rendue compte que le sujet pouvait être douloureux à ce point-là. Aussi, quand le kyréen s’adressa à nouveau à moi pour nous demander si nous pouvions commencer, je murmurai d’une voix douce :

— Je suis désolée, je n’aurais pas dû vous poser la question. Certaines blessures saignent déjà trop pour être ranimées sans raison.

Je ne me permis aucune imbécilité à propos du fait qu’il était un grand garçon, maintenant, et que ça remontait à longtemps. Je ne lui dis pas ces platitudes sur son jeune âge et ses souvenirs déjà brouillés. Je ne lui fis pas de remontrances sur le fait que ses blessures devraient déjà avoir cicatrisé depuis longtemps, et qu’il devrait peut-être les laisser se refermer. Je ne lui déclarai pas que sa sœur aurait probablement préféré qu’il ne souffre pas en pensant à elle. Ces paroles se révélaient bien faible par rapport à la douleur que pouvait ressentir un être endeuillé par la perte d’un proche. Je me contentai donc d’un sourire doux-amer, un sourire empli de compassion. Même s’il était exécrable avec ses enfants, il ne méritait pas de perdre un être aussi cher à son cœur qu’une petite sœur. Je ne pus m’empêcher de me dire, toutefois, que ladite petite sœur avait bien fait de mourir si cet homme avait été aussi contrôlant dans son enfance qu’il l’était maintenant…

— En tous cas, je suis prête, maintenant, déclarai-je avec un léger sourire. Vous pouvez me poser vos questions.

Mon sourire se fit soudain moqueur.

— Qui sait, je pourrais peut-être vous apprendre ce qu’est une réponse satisfaisante ?

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mer 4 Jan - 21:19

La jeune femme cherchait à me faire sortir de mes gongs. Elle me provoquait dans le but de me mettre en colère. Mais des cas comme elle, j’en voyais très souvent. J’avais appris à ne pas jouer leur jeu et à rester stoïque. A la fin, c’était toujours eux qui craquaient en premier. Je me contentais de lui dire qu’elle m’avait peut-être contaminé avec son désir insatiable de combler le silence. Je restais sérieux, même si ma voix était teintée d’ironie. Mais cela ne la troubla pas pour autant. Elle adopta au contraire un sourire menaçant, prédateur, comme si elle se préparait à bondir sur moi pour me dévorer. Elle me dit, sur un ton moqueur, que je risquais de prendre gout aux mots et à la manière de les tourner. Elle m’indiqua également que, si j’avais eu un sens de l’observation plus aigu (encore une petite pique destinée à me provoquer, décidément, elle adorait ça), j'aurais remarqué que sa langue avait plus une fonction distractive que « bêtement utilitaire » comme elle le disait. Elle considérait notre petite conversation comme un jeu. Je penchais la tête, mon regard figé dans le sien. Elle ignorait que j’avais pris gout depuis longtemps à l’art de jouer avec les mots. Mais, avec les années, je voyais plus cet art comme un outil que comme un objet d’amusement et de distraction. Peut-être était-ce le fait de m’en servir au quotidien qui l’avait fait changer de point de vue ? Ou alors est-ce parce que je ne rencontre plus de personnes à ma mesure ? Je me contentais alors de passer ma langue sur mes lèvres et dire :

« - Je ne vois pas l’art de manier les mots comme un jeu. Enfin, je ne le vois plus ainsi. Vous voyez un moulin comme quelque chose d’ennuyeux, j’y vois au contraire quelque chose de magnifique. »

Je pensais alors à un vieux moulin que j’avais croisé que la route. Ses ailes qui tournaient lentement, poussées par un vent, lui donnaient un air las, comme s’il devait supporter le poids de toute la mélancolie du monde sur ses fondations. Je m’étais arrêté pour esquisser un rapide croquis et m’étais promis de revenir pour rajouter les détails et pour admirer ce moulin de plus prêt. J’avais demandé à mon fils ce qu’il voyait, il m’avait répondu que c’était juste un moulin. C’est tout. Il ne ressentait pas l’effet que produisait cet édifice comme il le faisait pour moi. Je mis ça sur le compte de sa jeunesse et ne m’étais pas étendu sur le sujet. La jeune femme devait penser de la même manière que Rudolf. Elle ne voyait que l’utilité affrétée à l’objet, et non ce qu’il pouvait représenter.

Notre conversation prit un autre tournant et se porta sur mon fils et sur ses rêves. La jeune femme estimait que je prenais trop de place dans l’esprit de mon enfant et que je limitais ses perceptives d’éveil. Selon elle, je l’empêchais de prendre son envol. J’avais riposté en lui disant que le devoir d’un seigneur devait passer avant ses désirs personnels et j’étais resté inflexible. Elle avait tenté de me faire changer d’avis en me racontant une histoire d’abeille mais en vain. Elle finit donc par abdiquer. Non, c’était moi qui l’avais forcée à le faire. J’avais détourné notre discussion en lui demandant de répondre à mes questions. Au lieu d’accepter, elle réclama une compensation. Après un rapide marchandage, elle obtint le droit de me poser une autre question.
Je compris alors, après qu’elle m’eut demandé quel avait été le moment de ma vie qui avait été le plus triste, qu’elle cherchait encore à découvrir mes failles.

Et elle en avait décelée une. Cette faille qui se résumait avec un seul nom. Celui de ma petite sœur. Un flot de souvenirs s’était déversé en moi. J’avais fait un bon de plusieurs décennies en arrière pour voir ma petite Elanin naitre, grandir et devenir cette petite fille blonde au sourire angélique. Une larme avait coulé sur ma joue quand le moment où elle m’a quitté est apparu devant mes yeux. Même encore aujourd’hui, je ressentais le vide que son départ avait laissé en moi.
Quand je clignais des yeux et essuya la larme pour revenir dans le présent, je vis le regard perplexe de la jeune femme. Elle frissonna quand je lui avouais la source de ce qui m’avait troublé, et elle me regarda comme si… Comme si elle se sentait coupable de ma soudaine tristesse. Elle avait raison. C’était elle qui avait posé la question. Mais, en même temps, je l’avais cherché. Je ne pouvais donc pas la blâmer pour ça. Néanmoins, elle s’excusa et se justifia en me disant que certaines blessures étaient encore trop vives pour être ranimées. Je secouais la tête et répondit sur un ton doux :

« - Ne vous excusez pas, il est parfois nécessaire de repenser aux disparus et aux bons moments passés avec eux, même si cela fait mal à la fin. C’est une manière de se dire qu’ils sont encore là, avec nous, et qu’on ne les oublie pas. »

J’aurais pu me montrer exécrable avec elle, lui reprocher son indiscrétion, mais je n’en avais pas envie. Penser à Elanin m’avait fait du bien, je me sentais plus léger. J’ouvris donc mon carnet et lui demanda si elle était satisfaite. Elle me répondit que oui et déclara qu’elle pourrait m’apprendre ce qu’est une réponse satisfaisante. Je penchais la tête et répondit :

« - Ne vous donnez pas cette peine, je sais d’emblée que vos réponses le seront. »

Je cherchais une page vierge et reprit sur un ton songeur :

« - Je me suis demandé toute à l’heure si vous ne veniez pas d’Outrevent. Votre histoire sur les abeilles m’a fait penser à ce duché réputé pour son miel. Je vais donc commencer par vous demander d’où vous venez exactement. » Je griffonnais quelques notes d’introduction et inscrivit la date avant de dire : « Cela me permettra de me situer dans le contexte, et surtout de voir si je ne me suis pas trompé. »
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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Sam 28 Jan - 11:19

J’eus une moue affligée. Ne plus voir l’art de manier les mots comme un jeu était à mes yeux à peu près l’équivalent de ne plus voir la vie comme vivante, ou d’observer une ruche sans abeilles, ou un pot de miel vide : c’était perdre l’essentiel et garder quelque chose qui n’avait presque plus la moindre valeur. Quant au moulin qu’il considérait comme magnifique… j’eus un sourire moqueur. En toute honnêteté, c’était une piètre réplique, et il devait probablement s’en apercevoir. Enfin… s’il était vraiment doué dans l’art de manier les mots, j’espérais pour lui qu’il s’en aperçoive.

— Je suis profondément désolée pour vous, murmurai-je avec un soupir affligé, volontairement exagéré. J’ignore ce que vous devez ressentir exactement à avoir perdu le lien magique, magnifique et précieux qui peut réunir les mots et celui qui joue avec, mais ça doit être… horrible. Presque aussi horrible que la perte d’un être cher.

Et je parlais en toute connaissance de cause. Depuis la mort de mon frère, les mots m’avaient soutenue et m’avaient portée vers l’avenir. Durant une brève expérience, dans le rucher ducal d’Outrevent, j’avais perdu la voix et le réconfort que pouvaient offrir les mots, et l’espace d’un instant, je m’étais sentie seule au monde, abandonnée, sans espoir. Les mots étaient à mes yeux aussi utiles qu’un membre de mon corps, et perdre la relation que j’avais avec eux m’enlèverait probablement toute joie de vivre. Après ces pensées défaitistes, toutefois, je repris rapidement mon sourire et mon entrain.

— Quant au moulin, je n’ai pas nié qu’il puisse être magnifique, je trouve ça même plutôt joli. Seulement, la fonction d’un jeu n’est pas d’être joli, c’est d’être amusant. Je ne me préoccupe pas de la beauté de mes mots, seulement du sourire qu’ils m’apportent.

Nous continuâmes à parler, et bien que la conversation soit parfois tendue, et que nous soyons en profond désaccord, je parvins à pousser le noble kyréen à me révéler le moment de sa vie qui lui avait été le plus triste. Aussitôt, j’eus un coup au cœur. Je savais ce que faisait la mort d’un être proche, à quel point elle était cruelle. Mon animosité envers cet homme décrut légèrement. Il n’avait pas le droit de maltraiter les rêves de ses enfants, certes, mais peut-être que la mort de sa sœur l’avait rendu aveugle au fait que ces rêves étaient des trésors aussi précieux que fragiles, à chérir et à protéger. Je savais pertinemment que la mort d’un proche pouvait changer un être en profondeur, et que celui en deuil ne choisissait pas les changements qu’il subissait. Il tâchait simplement de survivre à une blessure mortelle, portée en plein cœur. Je ne pus donc que m’excuser, désolée de l’inconscience avec laquelle j’avais posé ma question.

Loin de s’énerver ou même de nier mes excuses dans un éclat de colère, le noble kyréen resta très calme. Il m’exposa qu’il fallait parfois penser aux disparus pour qu’ils soient, d’une certaine façon, encore là. Mon regard se perdit dans le lointain, tandis que je fus soudain piquée de jalousie. Comment pouvait-on penser à un disparu et parvenir, d’une certaine façon, à susciter sa présence ? Quand mes pensées s’attardaient trop longtemps sur mon frère, je ne pouvais que ressentir cruellement son absence. Mentionner son nom ou repenser à un bon moment, l’espace d’un instant, parvenait à me faire sourire, mais l’instant d’après, je pouvais très bien me rappeler que ce genre de moments, je ne pourrais plus les partager avec personne, et aussitôt, une sombre mélancolie m’enserrait le cœur.

— Peut-être, murmurai-je d’une voix songeuse. Ou peut-être que c’est une véritable torture de repenser à tous ces bons moments qu’on ne pourra plus jamais partager. Peut-être que c’est une souffrance continuelle de songer que cette personne que nous aimions tant est finalement partie. Peut-être… Peut-être même qu’elle ne voudrait pas qu’on pense à elle, si c’est pour… pour avoir aussi mal.

Oh, je ne comptais pas pour autant cesser de penser à mon frère. Il était inextricablement lié à toute mon enfance. Cesser de penser à lui nécessiterait que je renie la moitié de ma vie, et que je le renie lui, ce qui me paraissait aussi affreux qu’impossible.

— Mais de toute façon, on ne risque pas de les oublier, déclarai-je avec un rire sans joie. Généralement, on les voit partout, les êtres chers que nous avons perdus, dans les actes les plus quotidiens de la vie, et le moindre détail peut nous faire remonter jusqu’aux moments les plus cruellement doux que nous avons passés avec eux.

Je secouai la main comme pour effacer les mots que je venais tout juste de prononcer.

— Enfin, peu importe. Vous… Est-ce que vous voudriez parler de ces bons moments ? Je sais que je ne suis personne pour vous, juste une inconnue croisée dans la rue, mais… si vous avez besoin de parler des bons moments que vous avez passé avec votre sœur, je veux bien écouter.

Je savais combien il était difficile, parfois, de trouver quelqu’un capable de comprendre et d’écouter sans donner un avis moralisateur à propos d’une souffrance sur laquelle il n’avait aucun droit de regard. J’eus un sourire narquois.

— A vrai dire, le fait que je sois une parfaite inconnue pourrait même être un avantage pour vous. Vous n’avez pas vraiment à vous soucier de ce que je pourrais bien penser de vous.

Je n’essayais pas d’échapper aux réponses que je lui avais promises, toutefois, aussi déclarai-je que j’étais prête à entendre ses questions. Je tentai une petite pique, en déclarant que je pourrais peut-être lui apprendre ce qu’était une réponse satisfaisante, mais comme je m’y attendais, ma taquinerie glissa sur son masque de glace sans lui faire le moindre mal. Sa première question n’avait rien de très difficile, aussi y répondis-je avec un large sourire.

— Vous ne vous êtes pas trompé. Je viens bien d’Outrevent, plus précisément d’un petit village à l’intérieur des terres. Mais nous sommes une famille d’apiculteurs, alors j’ai pas mal voyagé au sein même du duché, pour aller vendre notre miel à différents endroits stratégiques. Je n’avais jamais quitté Outrevent avant le mois de mars de cette année. Comme vous le savez, je suis partie pour rentrer à l’Académie, ici à Lorgol. Depuis, j’ai été en Cibella pour le couronnement de l’impératrice Chimène, et en Lagrance pour le Festival de l’Oraison.

En quelques mots, je venais de résumer mon parcours géographique, et de préciser à quel point j’étais ancrée dans la culture outreventoise. Outrevent était ma maison, mon chez-moi, mon duché. Même si la terrible expérience que j’avais vécue dans le rucher ducal avait remis en question le fait que j’y sois en sécurité, le fait que je puisse y trouver refuge, je sentais que mes racines se trouvaient là-bas, et j’aurais toujours un amour particulier pour les paysages sublimes de ce duché unique.

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mar 31 Jan - 22:27

Je ne m’attendais pas à ce qu’elle fût désolée. Mais c’est ce qui arriva. Elle était désolée pour moi car je ne voyais plus l’art de manier les mots comme un jeu, mais plutôt comme un outil. Mais le pire, c’est qu’elle ne plaisantait pas ! Elle eut cependant un sourire moqueur quand j’évoquais le moulin, comme si elle savait qu’elle se rapprochait de la victoire, ce qui était faux bien entendu. Elle considérait peut-être ça comme une remarque inutile et sans valeur, peut-être était-ce le cas. Néanmoins je ne montrais rien qui puisse lui faire croire que je pensais avoir fait une erreur. Dans tous les cas, j’avais passé l’âge de jouer, et je devais lui faire comprendre qu’un seigneur n’avait pas de temps à perdre avec de telles considérations. Un jeu, un outil, quelle différence ? Cela restait un art. La jeune fille prétendit que ne plus ressentir l’effet amusant que procurait le maniement des mots devait être aussi horrible que de perdre un proche. Je relevais légèrement ma lèvre supérieure, j’avais déjà conscience que notre vision des choses était différente, mais à ce point-là… J’avais l’impression que cette gamine voyait tout en rose. Même si cela ne devait pas être le cas. Tout le monde avait des problèmes, personne n’y échappait. Même pas cette jeune femme. En tout cas, si quelque chose la contrariait, elle ne le montrait pas, affichant au sourire béat. Je lui répondis alors :

« - Alors, vous devez me trouver cruellement insensible. »

Elle enchaina sur le moulin et m’expliqua qu’un jeu n’avait pas pour fonction d’être joli, mais amusant. Voilà pourquoi les moulins étaient si ennuyeux pour elle, il n’y avait rien d’amusant chez eux. Elle revint sur le maniement des mots et me dit que, pour elle, peu importait la beauté des mots, tant qu’ils lui apportaient le sourire. Pour ce qui était de la fonction du jeu, je ne pouvais qu’être d’accord avec elle. Il était là pour nous distraire, et sans distraction, l’Homme pouvait avoir des pensées bien sombre. Pour ce qui était de ce qu’elle pensait de la fonction des mots, nous avions un avis différent et j’aurais été ravi de débattre de cela avec elle. Mais je n’en avais pas le temps. Une tâche plus importante m’attendait.

Cependant, nous continuâmes à parler, et, malgré le fait que nous n’arrivions toujours pas à tomber d’accord, elle parvint à passer un marché avec moi. Une question contre une autre. Elle me demanda alors quel avait été l’évènement le plus triste de ma vie. Après un moment de réflexion durant lequel je me remémorais les instants passés avec ma petite sœur, je finis par lui avouer que son départ avait été l’évènement qui m’avait le plus bouleversé. Cela la troubla et elle s’excusa. Pendant un instant, je me mis à penser qu’elle avait dû vivre quelque chose de similaire pour se montrer aussi compatissante avec l’homme qu’elle cherchait à mettre en colère quelques instants plus tôt. Puis, tout en restant très calme, je lui répondis qu’il était bon de penser aux êtres disparus, histoire de se rappeler qu’ils étaient encore là, et qu’ils veillaient sur nous.
Cela n’eut pas l’air de la convaincre. Son regard se perdit dans le vide pendant quelques instants. Elle finit par m’avouer, la mine déconfite, que penser aux proches décédés pouvait être une véritable torture. Une torture car les moments passés avec eux ne se reproduiront plus jamais, que cette personne ne reviendrait plus jamais. Elle déclara ensuite que, de toute façon, on ne risquait pas de les oublier, mais à quoi bon souffrir en pensant à eux. Je m’approchais d’un pas et fixais mon regard dans le sien. Je lui dis sur un ton qui se voulait le plus doux possible :

« - Par Alder, je comprends ce que vous ressentez. Quand j’avais votre âge, je vivais l’absence d’Elanin comme une souffrance sans fin. J’en voulais au Destin de ne pas l’avoir laissée grandir, comme il l’avait fait pour moi et pour mes autres frères et sœurs. Je lui en voulais de ne pas lui avoir laissée voir les beautés de ce monde. J’évitais tous les sujets la concernant, de peur de penser à elle. Je ne voulais plus avoir mal. » Je me redressais sans pour autant lâcher son regard et repris : « Mais, avec le temps, j’ai compris que cette épreuve avait forgé l’homme que je suis. La douleur, même si elle est encore là, est moins présente. J’ai appris à vivre avec, et à en faire une force. Je me dis qu’elle est encore là, à veiller sur moi, et cela m’apaise. Peut-être en sera-t-il de même avec vous.»

Tous ces mots… Moi qui avait l’habitude d’aller droit au but, cela ne me ressemblait pas. Mais les paroles de cette jeune fille m’avaient touché en plein cœur. J’avais senti qu’elle vivait, en ce moment, ce que j’avais vécu à son âge. J’ai donc ressentis le besoin de la consoler, de lui dire que tout n’était pas perdu, que la perte d’un proche ne signifiait pas que c’était la fin. Elle secoua la main comme pour effacer tout ce qu’elle avait dit et me demanda si je désirais parler des bons moments passés avec ma sœur, tout en précisant que parler avec une inconnue me serait bénéfique. Je plissais les yeux et répondis :

« - Je n’en ressens pas le besoin. Mais je vous remercie pour votre offre. »

Cela ne voulait pas dire pour autant que je rejetais son oreille attentive. Je savais désormais que je pourrais compter sur elle si l’envie me prends de parler d’Elanin et de son petit rire de souris. Mais j’avais autre chose à faire pour le moment. J’avais répondu à sa question. A elle maintenant de respecter sa part du marché. Je lui posais donc une question facile et elle y répondit en me disant qu’elle venait d’Outrevent, d’un petit village à l’intérieur. Pendant qu’elle me racontait son histoire, je griffonnais quelques notes tout en restant suspendu à ses lèvres. Elle avait donc été au couronnement ! Si cela se trouve, elle m’avait peut-être servi à boire et je l’avais remercié sans la regarder. Elle avait voyagé, cela prouvait qu’elle avait de l’ambition, même si elle restait profondément attachée à ses origines. Quand elle eut fini, je lui dis :

« - Vous n’avez pas peur de voyager… Excellent. » Je tournais la page et demandais : « Votre famille pratique t’elle l’apiculture depuis longtemps ? »

Savoir qu’elle avait assisté à plusieurs évènements de grande ampleur m’apporta une grande satisfaction. J’allais pouvoir voir ce qu’il s’était passé de ses propres yeux. Cela me serait très utile pour la rédaction de mon livre. Je notais dans un coin de ma tête de lui en envoyer un exemplaire en guise de remerciement, une fois qu’il serait achevé. Je ne connaissais pas encore très bien Outrevent, sinon par les livres, et je sentais que, ce soir, ce serait un homme plus enrichi en savoir qui s’allongerait dans son lit !

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Sam 4 Fév - 12:33

Insensible ? Je haussai un sourcil sceptique. Je n’avais pas les moyens, en rencontrant cet homme pour la première fois, de porter ce jugement de valeur sans risquer de me tromper. Je laissai un sourire amusé étirer mes lèvres.

— Insensible, peut-être pas, nuançai-je en haussant les épaules. Vous pourriez simplement être très doué pour cacher ce que vous pensez et ressentez. Ou encore être trop idiot pour comprendre la véritable valeur de ce que vous avez perdu. Parce que quoique vous en pensiez, les mots ont deux atouts inestimables : ils seront toujours avec vous, et pourront vous protéger et vous rassurer dans bien des circonstances.

Je n’essayais pas vraiment de le convaincre de la valeur des mots. Si parler était devenu si précieux à mes yeux, c’était parce que c’était un élément intimement liée à mon histoire personnelle. Bien entendu, j’avais toujours été bavarde, et j’aimais dire tout ce qui me passait par la tête, simplement parce que c’était bien plus facile de penser à voix haute que de laisser nos idées moisir sous notre crâne. Depuis la mort de mon frère, toutefois, les mots avaient cessé d’être simplement amusants pour devenir absolument essentiels. De plus, depuis une déplorable aventure dans le rucher ducal d’Outrevent, je savais à quel point perdre la parole et devenir muet était une expérience affreuse et terrifiante. Néanmoins, peut-être que j’étais la seule à porter autant d’intérêt aux mots. Peut-être que d’autres n’y prêtaient même aucune attention.

La conversation poursuivit son cours, et je commençais à trouver cet homme insensible, certes, mais aussi irritant et incapable de comprendre l’évidence même, lorsque j’appris quel avait été l’évènement le plus triste de sa vie. Aussitôt, toute l’animosité que j’avais pu ressentir envers cet homme – du moins, une bonne partie – se volatilisa. Tout comme moi, ce noble kyréen avait perdu un être cher. Il ne l’avait probablement pas vécu de la même façon – et ce fut pourquoi je haussai un sourcil sceptique quand il prétendit comprendre des sentiments que moi-même je ne comprenais pas tout à fait – mais il avait sans doute beaucoup souffert, même s’il parvenait à le cacher relativement bien.

La voix de mon interlocuteur était douce lorsqu’il commença sa tirade, mais ses paroles étaient bien présomptueuses. Je m’y attendais un peu, mais il n’avait pas vraiment compris ce que je ressentais. Il minimisait la souffrance que l’on pouvait ressentir à la perte d’un être cher. Elle n’était pas seulement sans fin, elle était profonde, perçante, corrosive, acide, si incommensurable qu’elle nous écartait du reste du monde, toujours présente, même dans les moments les plus heureux, et toujours prête à ressurgir pour broyer notre cœur qui, lentement, commençait à se reconstruire.

Il poursuivit, et je laissai mon regard se perdre dans le vague. J’aurais aimé, pour ma part, accuser le Destin de ce qu’il s’était produit ce jour-là, mais ce n’était pas à lui que j’en voulais. En vérité, c’était mon frère que j’estimais coupable, de façon un peu puérile. Il m’avait promis une histoire, ce soir-là. Il n’était jamais rentré pour me la raconter. Je savais, rationnellement, qu’il n’était pas responsable, mais mon cœur parlait un tout autre langage, et avait rejeté le blâme sur lui. Parfois, l’idée qu’une part de moi croyait mon frère coupable de sa propre mort me donnait la nausée. Comment pouvais-je, une seule seconde, l’estimer fautif ? Je me dégoûtais plus encore lorsque je prenais conscience qu’il s’en serait probablement beaucoup voulu s’il avait su à quel point, parfois, il m’arrivait d’être furieuse contre lui, qui s’était laissé frapper par la mort. Oh oui, j’aurais amplement préféré blâmer le Destin, entité invisible et impersonnelle sur qui on pouvait tout rejeter sans craindre de la blesser…

Et puis, en plus de blâmer mon frère pour sa mort, je le voulais vivant pour une raison tout à fait égoïste : contrairement au noble kyréen, il m’importait peu que mon frère n’ait pas pu voir les beautés de ce monde, et qu’il ait raté un milliard d’expériences formidables. Je voulais qu’il soit toujours en vie pour qu’il soit à mes côtés, pour qu’il rie avec moi, pour qu’il reste avec moi, pour qu’il me parle et me protège comme il avait coutume de le faire, bref, pour tout un tas de choses égocentriques. Aurai-je dû m’en sentir coupable ? Peut-être, mais je n’y parvenais pas, comme si l’idée que mon frère soit en vie rien que pour moi était une idée portée par la justice et l’évidence. Quant à éviter tous les sujets le concernant… Il aurait fallu que je sois bien naïve pour penser y parvenir. Mon frère envahissait tous les domaines de ma vie. Les premières années, surtout, j’avais tendance à le voir partout, dans le moindre instant de mes journées, et jusque dans mes rêves. Encore maintenant, il m’arrivait de penser à lui plus souvent que de raison. Quant à me sentir apaisée par l’idée inepte que mon frère était encore à mes côtés à veiller sur moi, j’en doutais fortement.

— Elanin, c’est un très joli nom, murmurai-je sans relever quoi que ce soit sur le reste de son discours, incapable d’expliquer clairement toutes les émotions contradictoires qui m’avaient traversées tandis que mon interlocuteur parlait.

Désireuse de changer de sujet, je lui demandai s’il désirait parler de sa sœur et des bons moments qu’il avait passé avec elle, comme pour les susciter à nouveau. Il refusa mon offre, mais m’en remercia tout de même. Je haussai les épaules, heureuse d’avoir pu dévier d’un sujet qui commençait à devenir à mes yeux un peu trop lourd et pesant.

— Si jamais vous changez d’avis, je serai toujours prête à vous écouter, déclarai-je avec un large sourire. Je sais que je parle beaucoup, mais il peut m’arriver, de temps en temps, aussi, de me taire et de me contenter d’écouter.

L’heure n’était pas à l’écoute, toutefois, mais à la parole. Le noble kyréen me posa une question, et j’y répondis du mieux que je pouvais. Je l’observai prendre des notes tandis que je parlais. C’était une impression étrange, de m’imaginer qu’il était en train de retranscrire ce que je disais, comme si mes mots prenaient soudain une importance toute nouvelle. Je devais cependant avouer que je préférais de loin l’idée que mes mots puissent rester libres de toute attache plutôt que de les imaginer rivés à une feuille de papier. Mais je n’eus pas le temps de m’appesantir sur le sujet ; sitôt après que j’eus répondu à sa question, mon interlocuteur m’en posa une nouvelle.

— J’adore voyager, répliquai-je avec un sourire amusée, car je tenais à le souligner. Devant un monde si grand, avec tant de choses à y découvrir, comment peut-on simplement rester chez soi ? Même par peur de l’inconnu, ce serait bien dommage, je trouve.

Mais le noble kyréen ne devait sans doute pas s’intéresser à ce genre de détails, aussi revins-je rapidement à sa question. Je réfléchis quelques secondes, tentant de me rappeler exactement l’histoire de l’apiculture dans ma famille.

— Mais revenons à votre question. Ma famille paternelle est dans l’apiculture depuis plusieurs générations, je crois. Je ne peux pas donner de détails précis, je ne connais pas toute l’histoire, mais je suppose qu’on peut dire que ça fait longtemps, effectivement. Personnellement, je me suis occupée des abeilles depuis que je suis née. A mes yeux, ça fait déjà pas mal de temps.

Non pas que le passé de ma famille ne m’intéressait pas, mais il me paraissait tellement… lointain. De plus, l’apiculture était tellement ancrée dans les routines familiales qu’il m’aurait paru stupide d’imaginer une époque où mes ancêtres auraient fait autre chose que de s’occuper des abeilles.

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mer 8 Fév - 22:37

Ainsi donc elle ne me pensait pas comme quelqu’un d’insensible. Elle haussa les épaules en supposant que j’étais soit doué pour cacher mes émotions ou alors trop idiot pour comprendre la valeur de ce que j’avais « perdu » selon elle. Elle déclara après que les mots seront toujours avec nous, pour nous soutenir et nous protéger. Je fronçais les sourcils. Sur ces deux points, je n’étais pas d’accord avec elle. Déjà parce qu’elle se permettait de supposer que j’étais un idiot, et de plus que les mots pouvaient nous protéger. J’en avais assez vu durant ma vie pour savoir que les mots pouvaient aussi être capable de nous amener à notre perte. Par exemple, lorsqu’un homme avouait un crime, il lui suffisait de dire « c’est moi » pour être jeté dans un cachot ! Je secouais la tête et levais les yeux. Je répondis dans un soupir :

« - Je vais retenir la première hypothèse. Quant aux mots qui nous protègent… Certes, c’est vrai. Mais encore faut-il savoir s’en servir. J’ai vu assez d’hommes dans des situations désespérées pour savoir que leurs mots ne les ont pas sauvés. »

Je me demandais alors qu’est ce qui amenait cette jeune fille à penser de cette manière. Etait-ce parce qu’elle se sentait seule ? Avait-elle besoin de parler pour combler le silence qui régnait dans sa vie ? Je rangeais ces questions dans un coin de ma tête et me promit de la lui poser, dès que l’occasion se présentera.
Notre conversation prit d’autres directions, et nos désaccords se succédaient inlassablement. Après un rapide marchandage, elle obtint de moi l’évènement le plus triste de ma vie. Je sentis que cela la toucha en plein cœur, puisqu’elle s’excusa d’avoir posé la question. Je ne rejetais pas ses excuses, bien au contraire, je lui racontais comment j’avais vécu la mort d’Elanin. Je voulais lui montrer que tout n’était pas fini, qu’on pouvait se remettre de ce drame qui déchirait le cœur en deux. Je sentais en effet, par ses réactions, qu’elle avait dû vivre le même genre de tragédie que moi, et qu’elle peinait encore à s’en remettre.

J’avais donc espéré que ma tirade porte ses fruits, qu’elle se sente plus en paix avec elle-même comme je l’étais aujourd’hui. Mais elle restait… Sceptique. Elle regardait dans le vide alors que je cherchais à plonger mon regard dans le sien, et elle ne réagissait pas. Même pas une exclamation, ni un commentaire, ni même un mot montrant qu’elle n’était pas d’accord. Rien de tout cela. Juste un murmure, disant qu’Elanin était un joli prénom. Je me redressais et soupirais. Mes efforts étaient restés vains. Je ravalais ma déception et écoutais sa tentative de changée de sujet dissimulé par une proposition. Je la refusais poliment et elle déclara qu’elle resterait prête à m’écouter si l’envie me prenait de parler d’Elanin. Je préférais poser mes questions. Le travail et la tâche qui m’attendaient ne quittaient mon esprit pas une seule seconde et je restais à l’affut de la moindre occasion de récolter quelques informations utiles. Je lui demandais d’abord d’où elle venait. Elle me répondit qu’elle venait d’Outrevent, qu’elle était issue d’une famille d’apiculteurs. Je n’étais pas étonné. Outrevent, miel, apiculteurs… Elle représentait à elle seule ce que je m’étais toujours imaginé sur Outrevent. Certes j’avais lu de nombreux ouvrages à ce sujet mais j’estimais que rien ne valait le témoignage d’un de ses habitants. Je fis un petit commentaire sur le fait qu’elle devait aimer voyager et elle déclara qu’il serait bien dommage de ne pas découvrir le monde. J’hochais rapidement la tête pour lui montrer que j’étais d’accord puis posais une seconde question.

Je connaissais par cœur l’Histoire d’Outrevent, du moins les grandes lignes et ses évènements. Mais je voulais connaitre celle du petit peuple, ceux qui vivaient reclus, je voulais savoir quel avait été l’impact des grands moments d’Arven sur eux. Elle répondit qu’elle ne pouvait me donner plus de détails sur sa famille, sinon qu’ils élevaient déjà des abeilles quand elle est née. J’en arrivais vite à la conclusion que l’apiculture devait faire partie de la famille depuis plusieurs générations. Il n’était pas dans l’habitude des personnes de vivre à la manière des nomades. Mieux valait la sédentarité, la sécurité d’un foyer et le plaisir de transmettre son savoir à sa progéniture. La jeune fille avait suivi le même chemin que ses parents, tout comme moi qui avait succédé à la longue lignée des seigneurs d’Ysgramor. Je refermais mon carnet. Une question me trottait dans la tête. Elle avait bien dit qu’elle avait assisté au couronnement non ? Est-ce que cela avait eu un impact sur son existence ? J’en doutais fortement. Le couronnement de Chimène avait été quelque peu mouvementé. Et pour ma part, je devais avouer que j’en étais sortis curieux et aussi très inquiet. Même si Ysgramor était éloigné et à l’écart de tout, et même si cela concernait Faêrie, rien ne pouvait empêcher un désastre, ou pire, une guerre. Mais est ce que les gens du peuple ont ressenti la même chose que moi ? Je demandais donc :

« - Vous disiez avoir assisté au Couronnement… Comment l’avez-vous vécu ? J’y étais moi-même présent et, pour tout vous dire, tout cela m’a paru bien inquiétant… »

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Ven 10 Fév - 23:16

J’étouffai tant bien que mal un sourire moqueur. Cet homme avait-il conscience, une nouvelle fois, de la naïveté apparente dont il faisait preuve ?  Je me demandai brièvement s’il faisait exprès de faire montre d’un raisonnement caduque, comme pour vérifier que j’étais une interlocutrice de valeur, ou s’il était vraiment persuadé que ses arguments étaient solides. La question, toutefois, fut rapidement rejetée en lisière de mon esprit : je ne pouvais pas y répondre avec certitude. Après tout, même les hommes les plus intelligents pouvaient parfois faire des erreurs regrettables.

— Vous savez, les mots ne sont pas les seuls outils qui ont pour rôle de nous protéger mais qui peuvent nous faire plus de mal que de bien en cas de mauvaise utilisation. Si vous mettez une arme entre mes mains, par exemple, vous pouvez être sûre que je serais capable de me blesser avec, parce que je n’ai pas la moindre idée de comment l’utiliser. Pourtant, nierez-vous qu’une arme est un outil capable de nous protéger ?

Je haussai les épaules, sans perdre mon sourire.

— Bien entendu, vous pourriez me faire remarquer que les armes servent à attaquer, et non à se défendre – ce qui est déjà une affirmation discutable, remarquez-le. Néanmoins, vous conviendrez que tout outil ne peut fonctionner que si on sait comment l’utiliser, ou si, par hasard, on en vient à l’utiliser comme il se doit. Les mots ne sont pas différents ; ils ne remplissent leur rôle que si on en use correctement.

Mon sourire se fit songeur, tandis que je laissai mon regard se perdre dans le vague, mes pensées se perdant dans les myriades de possibilités qu’offraient les mots.

— Ce que les mots ont de magnifiques, c’est qu’ils ne servent pas qu’à se protéger. On peut se condamner grâce à eux, si telle est notre intention. Ils régissent toutes les interactions que nous avons avec les autres, et nous permettent d’élaborer des idées et des projets complexes. Sans doute que leur utilité, d’ailleurs, ne connait pas de limites. Alors non, je n’en démords pas, les mots sont plus que de simples outils purement utilitaires, quoi que vous en pensiez.

Nous poursuivîmes notre conversation, sautant de sujet en sujet sans nous préoccuper du temps qui passait, du pauvre garçon qui devait s’ennuyer à mourir à écouter son père discuter avec une inconnue, et encore moins de l’intérêt et de la cohérence des sujets que nous abordions. Pour tout dire, je ne savais trop que penser du noble kyréen. Tantôt il m’avait l’air humain, soumis à l’erreur, certes, mais aussi plein d’une sensibilité qu’il s’efforçait de dissimuler. L’instant d’après, j’avais le sentiment d’être face à un bloc de glace insensible que j’avais envie de larder à coups de poings jusqu’à ce qu’il se brise. Je décidai de retenir mon jugement à plus tard. Jusque-là, je n’apprécierais pas cet homme, non, mais je ne le détesterais pas foncièrement non plus.

Le noble kyréen me posa alors une seconde question, et j’y réfléchis quelques secondes. Le couronnement. Juste avant que je ne rentre en Outrevent, au rucher ducal. Juste avant que je n’aille à me confronter aux anges pleureurs. Juste avant que je sache ce que ça faisait, exactement, de me retrouver sans le secours des mots. Je pris une profonde inspiration, pour me détourner de ces sombres pensées et me concentrer de nouveau sur la question. Le couronnement. A vrai dire, l’évènement ne m’avait pas marqué autant qu’il l’aurait dû. Oh, bien entendu j’avais été émerveillée et profondément heureuse d’avoir pu y assister, mais sans doute rien de particulier pour le couronnement d’une impératrice.

— Inquiétant n’est pas exactement le mot que j’utiliserais pour parler du couronnement, déclarai-je avec un rire moqueur. Si je devais choisir un adjectif, je dirais plutôt épuisant. Je vous avoue tout à fait personnellement que je n’aurais pas aimé que Gustave monte sur le trône, mais ces histoires de noblesse me paraissaient sans doute un peu lointaines. J’avais d’autres préoccupations que de me préoccuper de politique. Je m’étais infiltrée parmi les domestiques et j’étais surtout occupée à suivre les ordres qui m’étaient donnés et à dormir quand je le pouvais, pas à réfléchir sur l’avenir de Faërie sous la coupe de Gustave ou sous le règne de l’impératrice Chimène.

J’eus un léger sourire, me rappelant avec amusement à quel point j’avais pesté contre l’idée stupide de rejoindre la domesticité du palais impérial d’Alfaë de façon provisoire. Pourtant, je devais avouer que je ne le regrettais pas. Que n’aurais-je fait pour avoir la chance de voir une intervention de la Rose écarlate ? Je perdis mon sourire en me rappelant que, si les membres de la Rose étaient intervenus, c’était certainement parce que la situation était grave.

— Je pense que ce qui m’a le plus inquiétée était cette étrange épidémie qui a frappé les invités, poursuivis-je, réfléchissant au fur et à mesure que je parlais. Je vous avoue que je n’étais absolument pas rassurée de voir le duc d’Outrevent malade dans une situation aussi cruciale.

J’avais toute confiance dans notre duc et dans ses décisions, et je savais qu’en temps normal, il fait tout ce qui était nécessaire pour que les choses se déroulent au mieux. Malheureusement, dans son état, il ne pouvait pas agir au mieux de sa forme. Même si les choses s’étaient finalement arrangées, elles auraient pu mal tourner, à cause de cette maudite épidémie. Je laissai un léger sourire s’épanouir sur mon visage.

— Mais au fond, tout s’est bien passé, non ? Enfin, oui, il y a eu cette histoire d’Ordalie, mais la Rose écarlate est intervenue pour tout arranger, et a rouvert le débat sur les magies et les savoirs proscrits. Alors je ne vois pas ce qui, maintenant, pourrait être inquiétant.

Je hochai la tête comme pour montrer que j’étais d’accord avec mes propres propos.

— Oui, décidément, je reste convaincue que le couronnement était plus épuisant qu’inquiétant. Mais c’est un avis tout à fait personnel, que beaucoup d’autres ne partagent sans doute pas.

Je me doutais que le couronnement de Chimène avait dû en inquiéter plus d’un. Cette histoire de magie et savoirs proscrits, la découverte de ce potentiel prétendant au trône et le caractère de notre nouvelle impératrice pouvaient se révéler être autant de sujets effrayants. Et puis, bien entendu, j’avais constaté que la plupart des gens avaient tendance à être très vite angoissés sans raison particulière.

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mer 15 Fév - 22:49

Visiblement, ce que je lui disais devait beaucoup l’amuser, car elle se retint de sourire et essayait de rester sérieuse. Je me demandais ce qui avait pu provoquer ce changement chez elle. Mais, je ne me posais la question pas très longtemps car elle me dit qu’il n’y avait pas que les mots qui, en plus de nous protéger, pouvait nous faire du mal. Il y avait aussi les armes. Je roulais des yeux. Je ne voyais pas en quoi les armes avaient une fonction protectrice. Je me rappelais des rares fois où j’en avais eu une entre les mains, à chaque fois, ça s’était mal passé. Mon maitre d’armes me disait que je ne serais bon qu’à manier une plume, ce qui, pour moi, était un compliment. Je n’avais jamais été un combattant mais j’estimais que c’était mieux ainsi. Non, je laissais les armes aux guerriers et à des hommes plus… Adaptés, comme mon frère. Je revins à la jeune femme, et, humectant mes lèvres avec ma langue, je voulus lui dire le fond de ma pensée mais elle me devança. Elle me dit que les armes ne servaient qu’à attaquer, et non à se défendre. Elle déclara ensuite, que les mots, comme chaque outil, n’est utile que si on sait l’utiliser. Elle ne faisait que revenir plus en détail sur ce que je lui avais dit. Elle termina que l’art d’user les mots n’avait pas de limites, et que, par conséquent, ils n’avaient pas du tout une fonction de simple outil. Je soupirais et déclarais :

« - Je ne peux qu’être d’accord avec vous. Que serions-nous sans les mots ? »

Je ne dis rien de plus, sachant pertinemment que je ne ferais que me répéter. J’aurais pu lui dire que les années et les malheurs m’avaient rendu insensible au fait qu’on pouvait s’amuser avec des mots. Mais cela n’aurait rien changé. Et puis il y avait encore quelques petites choses que je savais apprécier chez le maniement des mots. Les poèmes, les chansons… Je les savourais pleinement quand j’en avais entre les mains.
Nous poursuivîmes sur plusieurs sujets et je pus constater que quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, nous étions en désaccord. J’admirais cependant le courage de cette jeune fille qui osait dire ce qu’elle pensait devant moi. Je n’avais connu que peu d’autres femmes aussi téméraires : ma petite sœur, ma femme et ma fille. Le reste ne faisaient que s’éparpiller en politesses et en gloussements.

Je finis par obtenir les réponses à mes questions, et en profitais pour noter quelques petites informations sur mon carnet. Je continuais sur ma voie en lui demandant son avis sur les évènements survenus pendant le couronnement, histoire que j’obtienne la version d’une roturière ainsi que ses possibles craints sur l’avenir qui se présentait à nous. Elle me répondit que le couronnement avait été pour elle plus épuisant qu’inquiétant. J’en déduisis qu’elle avait dû travailler sans relâche, peut être en tant que renfort des domestiques. Elle m’avoua qu’elle n’aurait pas aimé que Gustave monte sur le trône mais ces histoires de nobles ne la concernaient pas. Elle ne devait faire que son travail, pas réfléchir sur ce qu’il s’était passé. J’hochais la tête. Etant un noble, j’avais vécu ces évènements de manière bien différente, je me souvenais encore de la nuit blanche que j’avais passé, à repenser à l’Ordalie de Diamant. La Rose Ecarlate nous avait tous tiré de ce mauvais pas et je me souvenais avoir ressentis beaucoup de joie en voyant ces légendes vivantes se dresser contre Gustave et ses partisans.

Comme me le disait la jeune fille, il y avait aussi eu cette histoire d’épidémie, dont le Duc d’Outrevent, parmi tant d’autres, avaient été victimes. Ma famille et moi avons eu de la chance, mais j’avais été ensuite très méfiant quant à la nourriture qu’on me servait, comme si le mal venait de là. Une crainte bien vaine, puisque tout s’était bien fini. Enfin, tout est relatif, le débat sur les magies et les savoirs interdits avaient été remis sur le tapis et, si on en croyait les récits sur la Magie du Sang, il y avait de quoi s’inquiéter. Mais la jeune fille semblait penser le contraire. Je me demandais si elle était naïve ou si elle refusait d’entendre tout ce qui se passait autour d’elle, ou alors, elle l’entendait, mais elle avait choisi de l’ignorer. Je lui dis alors :

« - Peut être que les personnes comme vous et moi n’avons pas grand-chose à craindre. Vous êtes une simple apicultrice, donc vous ne représentez aucune menace. Quant à moi, mon domaine est à l’abri, protégé par la glace. De plus, je ne suis pas un Faë. Mais je ne sais pas si mes craintes sont fondées ou non… »

Je refermais mon carnet, et mon regard se perdit pendant un instant dans le vide. Les Savoirs Perdus m’intéressaient beaucoup, je n’avais rien contre leur retour. C’était plus cette Magie du Sang et cet Ordre qui me faisaient douter. Je regardais la jeune femme et me demandais ce qu’elle ferait si elle se retrouvait à ma place. J’étais mal placé pour demander conseil à une simple apicultrice, donc je gardais ma question pour moi et demandais :

« - Pratiquez-vous la magie jeune fille ? »

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Dim 19 Fév - 11:17

Je plissai les yeux, dubitative, lorsque le noble kyréen abdiqua. Mouais. Je n’étais pas certaine qu’il soit tout à fait d’accord avec moi – j’avais plutôt l’impression qu’il avait le sentiment de commettre un acte presque héroïque en cédant à une enfant capricieuse pour mettre fin à une conversation sans issue – mais je décidai de ne pas m’attarder là-dessus. Après tout, s’il avait renoncé à argumenter, il était inutile que je continue à débattre dans le vide selon un raisonnement auquel il ne s’intéresserait pas vraiment. Je trouverais bien un autre sujet sur lequel être en désaccord avec lui au point de le faire sortir de ses gonds.

— Enfin ! Il vous en a fallu du temps pour vous rendre compte de l’évidence ! Teniez-vous tant à être en désaccord avec moi que vous vous êtes acharné dans la voie absurde qui était la vôtre ? questionnai-je avec ironie, consciente que c’était moi qui, à plusieurs reprises, avait relancé le kyréen sur le sujet – mais ce n’était pas de ma faute, puisqu’il continuait à dire effrontément des non-sens inacceptables.

La conversation se poursuivit et le kyréen commença à me poser des questions. Pour son travail. Pour ne pas que cette conversation soit une perte de temps pour lui. A mes yeux, nulle conversation n’était vraiment une perte de temps, mais sans doute un noble occupé comme lui devait-il penser autrement. Je le soupçonnais d’être le genre d’homme à préférer les responsabilités rébarbatives de la vie de noble – administrer le domaine, tenir les comptes, planifier la vie de ses enfants dans les moindres détails sur les cinquante années suivantes, planifier sa propre vie, aussi, etc. – que le plaisir simple d’une conversation désintéressée.

Le kyréen m’interrogea sur le couronnement, et je répondis sans hésiter que l’évènement, bien que de grande importance, ne m’avait pas paru si inquiétant que ça. J’eus une moue peu convaincue à sa réponse. Je n’étais pas certaine que qui que ce soit se trouve à l’abri, si vraiment Faërie venait à en être vraiment bouleversée, et surtout pas le petit peuple. Nous étions ceux qui risquions le plus d’être écrasés sans que personne ne lève le petit doigt. Et puis Ibélène était fortement concernée par le retour des magies proscrites lors de la Trêve. Je haussai les épaules.

— Nous pourrions tous en souffrir au jour d’aujourd’hui, si les choses s’étaient mal passées. Mais tout s’est arrangé, maintenant, affirmai-je avec un optimisme inébranlable. Et personne ne serait suffisamment stupide pour faire en sorte que les choses tournent mal, vous ne pensez pas ?

A mes yeux, personne ne pouvait volontairement chercher la guerre, la mort et la désolation. Semer le chaos pouvait certes être amusant, mais tant que ça n’avait pas des conséquences (trop) graves. D’un autre côté, tout le monde n’avait sans doute pas la même façon de penser. Peut-être y avait-il des gens suffisamment stupides pour tenter de défendre des idéaux quelconques par tous les moyens possibles ? Comme, par exemple, l’Ordre des Magies et Savoirs Libérés, qui avaient plongé des innocents dans un terrible cauchemar où ils se faisaient attaquer par des statues de pierre, dans le but d’attirer plus de gens à leur cause ? Je me mordillai la lèvre inférieure, soudain gênée par cette idée. Et s’il existait une organisation capable de tout pour défendre leurs idées… serait-elle aussi capable de semer la mort et la désolation dans sillage sans le moindre état d’âme ? Une idée gênante et perturbante…

— A moins, bien évidemment, que cette personne ne soit portée par quelque chose de plus fort que son individualité, murmurai-je d’une voix basse, trop basse peut-être pour être entendue, avant de reprendre d’une voix plus forte, un large sourire illuminant de nouveau mon visage. Enfin, inutile de réfléchir à un avenir hypothétique tant qu’il n’est pas là !

Le noble kyréen me posa ensuite une question sur la magie. Un large sourire étira mon visage, et l’espace d’un instant, j’envisageai de lui répondre un « non » tout simple. Ce ne serait pas vraiment un mensonge – je ne pratiquais pas la magie, j’étais simplement capable de l’apprendre – et ce serait une façon de le taquiner sans même qu’il ne le remarque. Néanmoins, l’idée de le provoquer était bien plus tentante, aussi haussai-je les épaules d’un air nonchalant :

— Vous savez, j’ai l’habitude de penser que l’art de jouer avec les mots est une forme de magie. Les mots peuvent avoir tellement d’effets sur nos interlocuteurs qu’ils peuvent parfois en paraitre magiques, déclarai-je avec un large sourire. Alors oui, je pratique la magie, de toute évidence.

Je savais néanmoins que ce n’était pas vraiment la réponse qu’attendait le kyréen, aussi repris-je rapidement mon sérieux. J’avais dit que mes réponses seraient satisfaisantes, et je comptais bien qu’elles le soient.

— Plus sérieusement, je répondrai oui et non, à votre question, déclarai-je avec un sourire mutin, consciente que cette réponse ne lui apportait pas grand-chose non plus. Je suis mage de l’Hiver, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’aller à l’Académie pour apprendre, alors on ne peut pas vraiment dire que je pratique la magie, ni même que je sais la pratiquer. Mais comme vous voyez, je compte changer ça en passant les entretiens d’entrée sitôt que ce sera de nouveau possible.

Maudits mages du Sang qui étaient revenus sur le continent pour tout gâcher l’année même où je m’étais décidée à rentrer à l’Académie !

— J’aimerais beaucoup apprendre, murmurai-je avec un sourire songeur. Je suis curieuse de connaitre cette part de moi qui m’est un peu mystérieuse. Et j’ai hâte de découvrir l’Académie de l’intérieur.

Mais d’un autre côté, j’avais un peu peur de ce que je pouvais découvrir, non seulement sur l’Académie, mais aussi sur moi. A choisir, je n’étais pas certaine que cet établissement me convienne tout à fait, mais je commençais à douter que quoi que ce soit dans ce monde me convienne vraiment. Du moins, je n’avais pas encore trouvé quelque chose qui me fasse vraiment rêver. Peut-être qu’en ce sens, j’étais aussi insensible que cet homme, mes rêves soigneusement cloisonnés dans un carcan de règles implicites et de responsabilités parfois invisibles ?

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Lun 27 Fév - 21:17

J’avais fini par abdiquer, même si je restais fermement campé sur mes positions. Je savais qu’il était inutile de chercher à la convaincre vu qu’elle était aussi têtue que ma fille. Si elle avait été Elanin, je l’aurais envoyé dans sa chambre et j’aurais appelé son précepteur pour qu’il lui donne matière à réfléchir, que ce soit sous la forme de travaux manuels ou de devoirs écrits. Mais comme elle ne l’était pas, c’était légèrement plus compliqué. Je ne pouvais pas me comporter comme un père avec cette jeune fille. De plus, cette conversation commençait sérieusement à m’agacer, autant faire en sorte qu’elle s’achève avant que des mots déplaisants soient prononcés. La jeune femme prit une allure victorieuse et me demanda avec une certaine ironie si je m’étais acharné juste pour le plaisir d’être en désaccord avec elle. Je fronçais les sourcils et répondis juste :

« - Disons que j’affectionne les joutes verbales. Mais comme pour le vin, ça reste avec modération. »

La conversation prit différents chemins puis je réussis à lui poser des questions pour mon travail, histoire que cette discussion me soit profitable. Je lui demandais d’abord d’où elle venait, puis j’enchainais sur le couronnement. Nous discutâmes de ce qu’il s’était passé : L’Ordalie, la soudaine maladie. Je lui avouais mon inquiétude et découvrais que cela ne bouleversait pas tellement sa vie. Pour elle, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, vu que tout s’était bien terminé. J’avais été effaré par sa naïveté. Mais je m’étais dit qu’après tout, nous ne risquions rien, elle parce qu’elle était une roturière et moi parce que j’étais un Ibéen habitant un domaine protégé par la neige et la glace.
Elle déclara ensuite, tout en restant optimiste, que tout s’était arrangé et que personne ne serait stupide pour faire en sorte que tout aille mal. J’ouvris grand les yeux, je la croyais naïve mais pas à ce point-là ! J’allais le lui dire quand elle rajouta que cela serait possible si la personne en question était assez stupide pour avoir un but plus important que sa propre personne. Elle voulut clore le sujet sur le fait qu’il était inutile de réflechir sur l’avenir tant qu’il n’était pas là. Je plissais les yeux et lui demandais :

« - Vous êtes plus du genre à penser à l’instant présent plutôt qu’à l’avenir ? Je me trompe ? »

Je soupirais doucement. C’était une attitude à la fois simple mais stupide. Cela permettait en effet de ne pas penser à ce qui nous attendait, donc le risque de se faire du souci était minime, mais elle ne pourrait pas prévoir les risques qui pourraient lui tomber dessus. Cette jeune fille ne voulait pas penser à l’avenir, à ce qu’il pourrait arriver depuis l’intervention de Gustave. Etait-ce à cause de son passé ? Voulait elle éviter de penser au futur, de s’ancrer quelque part, de s’attacher à quelqu’un, de peur de tout perdre ? Je gardais ces questions à l’esprit sans les poser et lui demandais plutôt si elle était une adepte de la magie.

Elle commença tout d’abord par revenir sur l’art de jouer avec les mots, qu’elle considérait comme une forme de magie. Je gardais un air impassible même si j’eus envie de lui dire que l’art de parler s’apprenait, il n’apparaissait pas comme ça, comme la magie. Mais elle ne m’en laissa pas le temps et m’apprit qu’elle était un mage de l’Hiver, qui avait encore besoin d’apprendre à maitriser ces pouvoirs. Elle ne pratiquait pas souvent la magie mais comptait remédier à cela en intégrant l’Académie. Elle avait envie d’apprendre et avait hâte de découvrir ce qui l’attendait à l’Académie. Je fis ce qu’on pourrait appeler une moitié de sourire et regarda la facade de l’Académie. Je lui dis alors :

« - Croyez-moi, vous ne serez pas déçue. J’ai passé les meilleures années de ma vie dans cet établissement. Et j’ai rencontré des personnes merveilleuses avec qui j’ai toujours gardé contact. »

Je repris mon sérieux et me concentrais sur la jeune fille. Elle était donc Mage de l’Hiver, certes, mais était-elle intéressée par la Magie du Sang ? Je pense que non. C’était de la faute des Mages du Sang si les examens à l’Académie avaient été retardés. Mais je devais avouer que cette forme de magie m’intriguait, tout comme les Savoirs Oubliés. Après tout, l’Homme est toujours attiré par l’interdit. Je repris donc :

« - Ces Mages du Sang m’intriguent autant qu’ils m’effraient. C’est à cause d’eux si Rudolf n’a pas encore intégré l’Académie mais je me demande de quoi ils sont capable. »

Avec un peu de chance, elle me dira le fond de sa pensée sur ce sujet. Mais j’étais optimiste, jusqu’à présent, j’avais obtenu tout ce que je voulais.

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mar 14 Mar - 14:00

Avec modération ! Je haussai les yeux au ciel devant cette expression. Il n’y avait sans doute aucun terme plus rabat-joie que celui-là. Et aucun ne devait être plus faux quand il s’agissait des mots. Je n’avais jamais pensé à me modérer dans mon usage des mots, et pour cause : c’était une idée ridicule. Les joutes verbales étaient une des rares choses – pour ne pas dire la seule chose – qui m’avaient permises de ne pas dépérir après la mort de mon frère. Elles étaient précieuses, elles permettaient de se défouler sans jamais faire appel à une violence plus physique, et elles apprenaient tellement de choses à tous les participants, pour peu qu’ils daignent ouvrir leur esprit et leurs oreilles. Je ne voyais que des bienfaits aux joutes verbales, alors… pourquoi les modérer ?

— Oh, vous devez être du genre à vous sentir coupable quand vous vous amusez trop, fis-je remarquer avec un sourire moqueur. Parce que je ne comprends pas ce qu’on peut trouver de suffisamment négatif aux joutes verbales pour vous pousser à vous modérer. Donc... s’il y a quelque chose de bizarre, ça doit être chez vous.

Je me penchai légèrement en avant, pas trop près pour entrer dans son espace vital, mais comme si j’avais un secret à lui dire.

— Mais ne vous inquiétez pas, je ne dirais à personne que vous avez craqué et que vous venez de jouter avec moi juste par pur plaisir, promis, murmurai-je sur le ton de la confidence.

Je ne soulignai pas qu’il y avait un autre témoin à cette histoire, qui lui était tout à fait capable de révéler ce qu’il avait vu. De toute façon, l’enfant qui accompagnait cet homme n’allait probablement pas rapporter les propos de son père à qui que ce soit, d’abord parce qu’il me paraissait timide, ensuite parce qu’il avait l’air plutôt obéissant à l’égard de son géniteur – les méfaits d’une éducation trop autoritaire, qui minait tout individualité.

Le noble kyréen en vint à me poser des questions, et plus précisément une question sur le couronnement. Je répondis avec confiance que tout s’était bien terminé et que nous n’avions plus à nous en inquiéter. De toute façon, aurais-je même voulu me ronger les sangs, je n’aurais pas pu faire grand-chose pour changer la situation, en tant que banale apicultrice. Mon interlocuteur me demanda alors si je m’intéressais plus au présent qu’à l’avenir, et je me contentai de hausser les épaules.

— Vous savez, l’avenir n’est pas encore là. Spéculer sur ce qu’il adviendra dans le futur est plutôt ridicule. Vous pourriez tomber sur n’importe quel imprévu qui mettrait à l'eau tous vos plans minutieusement préparés. Je vous donne un exemple simple, et qui, pour ma part, me semble plutôt plausible. J’imagine volontiers que vous avez planifié votre journée à la minute près.

Il avait l’air d’être un de ces hommes qui aimaient que tout rentre dans l’ordre de leurs pensées, et qui n’hésitaient pas une seule seconde à planifier l’avenir sur des jours, des semaines, des mois, voire des années entières. Il agissait ainsi pour son propre futur, certes, mais aussi pour celui de ses enfants. Et même si c’était peut-être une qualité appréciable pour un noble qui avait à gérer son domaine, je trouvais ça… bizarre.

— Or, vous n’avez probablement pas pu prévoir de rencontrer une… – voyons voir, comment est-ce que vous pourriez me qualifier dans votre esprit ? – …une idiote bavarde qui vous ferait perdre votre temps. Est-ce que, du coup, vous n’avez pas perdu votre précieux temps en essayant de deviner ce que l’avenir pourrait vous réserver, puisque vos projets pour la journée sont désormais bouleversés par ma seule présence ?

J’esquissai un léger sourire, sans m’attarder sur cette question auquel il était seul à pouvoir répondre. Je poursuivis ma tirade sans même marquer de pause.

— Alors oui, je préfère penser à l’instant présent.

Moins douloureux que le passé. Moins incertain que l’avenir.

— Je peux réagir, vous savez, face à l’instant présent. Je n’ai pas besoin d’y réfléchir durant des siècles, ou regretter de ne pas avoir un autre instant présent. Je peux simplement vivre et me laisser porter par les évènements. Et je profite de cet instant présent au lieu d’être perpétuellement dans l’instant suivant.

Le noble kyréen me posa ensuite une question sur ma magie. Je mentionnai mon passage à l’Académie, et j’eus la surprise de voir marquer une certaine forme d’enthousiasme. Les meilleures années de sa vie ? Des personnes merveilleuses ? J’avais cru comprendre que cet homme ne se laissait pas facilement aller à l’admiration ou à l’amusement. Mais peut-être qu’il avait été enfant, lui aussi, un jour – peut-être même qu’il avait été insouciant, avant la mort de sa sœur. Une idée à ne pas perdre de vue, tant elle rendait brutalement mon interlocuteur plus humain.

— Je n’ai pas à être déçue, déclarai-je avec un large sourire. Il faut des attentes, pour être déçue. En d’autres termes, il faudrait que je réfléchisse à l’avenir. Et je ne le fais pas.

L’homme mentionna ensuite les Mages du Sang, et je me crispai. Je ne savais pas vraiment quoi penser d’eux, à vrai dire, mais la simple mention de leur nom me remémorait presque immédiatement le détestable épisode que j’avais vécu au rucher ducal de Souffleciel. Bien entendu, j’étais consciente que ce n’était pas forcément eux qui m’avaient plongée dans ce cauchemar, mais il restait au fond de moi comme un doute, une petite peur, qu’ils puissent réellement m’enlever à tout jamais le secours des mots. Et puis, bien entendu, c’était à cause d’eux que je n’avais pas encore passé les entretiens d’entrée à l’Académie. Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de songer qu’ils n’étaient peut-être pas tous coupables. Sans doute qu’il y avait même des Mages du Sang gentils. Après tout, il fallait être gentil, non, pour animer quelque chose d’aussi merveilleux qu’une vivenef ?

— Je pense que tout le monde veut savoir de quoi ils sont capables, déclarai-je avec un petit rire. Ce même « tout le monde » apprécierait sans doute moins si les Mages du Sang utilisaient leurs pouvoirs sur eux.

Je ne perdis pas mon sourire, toutefois, malgré les sombres perspectives qui se tapissaient sous mes mots.

— Mais de toute façon, si nous voulons assouvir notre curiosité, il faut bien accepter de s’approcher un peu plus près de ces Mages du Sang, non ? Je suis sûre qu’ils pourraient se montrer sympathiques, si on apprenait à les connaitre avant de les bannir.

Je fronçai les sourcils, soudain songeuse.

— Bien entendu, on peut aussi considérer qu’en-dehors de leurs pouvoirs, ils sont aussi dangereux parce qu’ils remettent en question les accords passés lors de la Trêve. Mais c’est une autre question, j’imagine, et je n’ai pas vraiment les capacités pour y répondre.

Non, les Mages du Sang n’étaient très certainement pas une question de mon ressort. De toute façon, comme je l’avais bien précisé, je comptais vivre dans l’instant présent. S’ils revenaient sur le continent, et bien il faudrait faire avec. Sinon, il faudrait aussi s’adapter. Je verrai bien, en temps et en heure. Jusque-là, inutile de s’inquiéter.

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mar 21 Mar - 22:03

Avais-je dit quelque chose d’amusant, ou d’exaspérant ? Dans ce cas, j’aurais bien aimé savoir quoi, que je puisse partager, intérieurement en tout cas, l’hilarité de la demoiselle. Je n’eus pas beaucoup à attendre car elle me dit que je devais être du genre à me sentir coupable dès que je commençais à m’amuser un peu trop, car elle ne comprenait pas pourquoi on devrait modérer son gout pour les joutes verbales. Elle termina en me disant qu’elle me trouvait bizarre. Je relevais légèrement ma lèvre supérieure, et cessa aussitôt, me rappelant les réprimandes de ma défunte mère qui, quand j’étais enfant, disait que ce tic me donnait plus l’air d’un chien que d’un homme. Peut-être la jeune femme avait-elle remarqué mon irritation, car elle se pencha pour me souffler qu’elle ne dévoilerait à personne le fait que j’avais craqué pour le plaisir de jouter verbalement avec elle.

J’entendis un petit rire discret et me retournais pour lancer un regard furieux à mon fils qui semblait bien s’amuser de la situation. Voir son père se faire remettre à sa place par une jeune fille, cela n’était jamais arrivé. Et j’entendais déjà les rires de Rolf et d’Elanin quand ils allaient l’apprendre. Je soufflais par le nez, gardant mon calme même si je brulais d’envie de prendre mon fils par le bras et de m’en aller. Mais c’était une attitude lâche, et cela ne ferait que souligner une victoire que la fille n’avait pas encore conquise. Je la toisais, de toute ma hauteur et lui répondis :

« - Vous ne côtoyez guère de noble jeune fille. Allez donc jouter avec un duc, je doute qu’il soit aussi indulgent que moi. »

Voilà qui devrait lui donner un aperçu de mon monde, un monde où on devait tout faire pour plaire à son supérieur, et pour obtenir ses bonnes grâces, si on voulait espérer survivre et avoir une vie confortable. Tout est question d’allégeance, de loyauté et de devoirs. L’amusement et le divertissement venaient après. Cette jeune fille n’avait pas un peuple qui comptait sur elle, elle n’avait pas un domaine à gérer, ni, face à elle, toute une foule de nobles bien plus haut placés. Non, si elle n’avait pas une vie aussi confortable que la mienne, elle était bien plus libre. Et une partie de moi lui enviait cette liberté.

Nous passâmes à autre chose et je pus lui poser des questions dont les réponses seraient utiles pour mon travail. Et, rapidement, le sujet du Couronnement et de ce qu’il s’y était passé fut évoqué. Je fus étonné par sa naïveté, sa vision des choses qui consistait à ne penser qu’à l’instant présent. Quand je lui en fis la remarque, elle me répondit que l’avenir n’était pas encore là, et qu’un imprévu pouvait toujours arriver. Elle me donna comme exemple notre rencontre, qui, je devais l’avouer, n’était pas du tout prévu. Mais c’était bien ces petites choses imprévisibles qui pimentaient une vie bien rangée, bien organisée. Elle estima que je devais la qualifier d’idiote bavarde qui me faisait perdre mon temps, et que de toute manière, mes projets pour la journée en étaient bouleversés. Je secouais la tête et lui dit sur un ton compatissant :

« - Ne vous inquiétez pas, en aucun cas notre rencontre ne bouleversera mes projets pour la journée. Ils en seront juste… Comment dire… retardés. »

Voilà qui devrait l’amener à penser que cette conversation avait beaucoup moins d’importance à mes yeux qu’aux siens. Je passais ensuite et lui posais une question sur la magie. Elle me dit qu’elle était effectivement un mage, et qu’elle attendait les examens. Je lui annonçais avec un semblant de sourire que mes années passées à l’Académie avaient laissé dans mon esprit de très bons souvenirs, et qu’elle ne serait pas déçue. Elle répliqua, avec ce même sourire qui commençait à m’exaspérer maintenant que j’avais connaissance de sa naïveté, que pour être déçu, il fallait penser à l’avenir et que, par conséquent, elle n’avait pas à l’être. Je ne pus retenir un soupir et levais les yeux au ciel. Décidément, elle était bien têtue. Une qualité quand on était Kyréen. Je pense qu’elle serait très à l’aise en Valkyrion, avec ses habitants qui l’étaient tout autant qu’elle.
Je mentionnais ensuite les Mages du Sang, et demandais son avis. Ah, là j’avais une réaction. Elle se raidit. Alors comme ça, elle avait eu affaire à eux, et ils lui avaient fait peur. Mais elle n’en laissa rien paraître et me dit que si tout le monde voulait savoir de quoi ils étaient capables, ils apprécieraient moins d’être leur cible. J’hochais la tête, compréhensif. Tout le monde voulait voir un griffon en action, mais personne ne voulait se retrouver entre ses serres, à sa merci. Elle déclara ensuite qu’il fallait bien s’approcher des Mages du Sang pour en apprendre sur eux. Et sa naïveté que je commençais à croire légendaire me dit qu’ils pourraient même être sympathiques. J’allais relâcher un nouveau soupir quand elle reprit sur le fait qu’ils étaient aussi dangereux. Voilà qui est mieux. Je penchais la tête et posais la question qui me démangeait depuis que je l’avais vu se raidir :

« - Vous avez eu affaire à eux, je me trompe ? »

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Mer 29 Mar - 16:46

Le garçon kyréen laissa échapper un léger rire, et tandis que son père le foudroyait du regard, je l’encourageai d’un large sourire, accompagné d’un clin d’œil amical. Le noble devait être absolument furibond. L’idée d’être parvenue à le faire réagir, même intérieurement, et mieux encore, l’idée que notre rencontre pourtant futile ait une influence sur le futur – sur la façon dont son fils se comporterait envers lui à l’avenir – m’amusait follement. Aussi ne pris-je même pas la menace au sérieux quand il me déclara que me comporter ainsi avec un duc pourrait m’attirer des ennuis. Je haussai négligemment les épaules.

— Figurez-vous que j’ai des relations plutôt positives avec des ducs que j’ai personnellement rencontrés, déclarai-je avec un large sourire. Denys du Lierre-Réal, duc de Lagrance, a mis un jour à ma disposition son mage des portails pour m’emmener là où je le souhaiterais. Et j’ai discuté avec Liam d’Outrevent, une fois. Je ne pense pas leur avoir laissé de mauvaises impressions, et pourtant, je n’ai pas vraiment l’habitude de retenir mes mots.

Mon sourire se fit de nouveau taquin, tandis que mes yeux brillaient d’une lueur espiègle. Certes, mes paroles reflétaient une fierté à peine dissimulée, mais c’était surtout de l’amusement que je ressentais à contredire ainsi ce noble kyréen. Evidemment, je n’avais pas précisé que le duc de Lagrance s’était à peine préoccupé de moi sitôt notre aventure au rucher ducal terminée, de même que je n’avais pas fait remarquer qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit de critiquer mon duc, mais ce n’étaient que des détails sans grand intérêt.

Malgré l’irritation qu’il devait ressentir en parlant avec moi, le noble kyréen ne s’enfuit pas en emportant son fils avec lui – ce qui aurait été, clairement, à mes yeux, une défaite. Au lieu de ça, il poursuivit la conversation en essayant de dissimuler son état d’esprit. Nous parlâmes par exemple de l’avenir. Je ne voyais pas l’intérêt d’y réfléchir et de s’inquiéter inutilement à son propos alors qu’il était purement et simplement impossible de le prédire dans ses moindres détails. Je mentionnai cette conversation, par exemple, qui devait lui faire perdre un temps précieux. Mais le kyréen arbora un air d’indifférence, en prétendant qu’il ne serait pas bouleversé dans ses projets, mais simplement retardé. Un léger sourire flotta sur mes lèvres.

— Le retard peut devenir un bouleversement parfois, s’il devient trop grand. Vous savez, je pourrais tout aussi bien discuter comme ça jusqu’à ce que le soleil se couche, voire même jusqu’au moment où il se lèvera demain matin. Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manqueront et certainement pas les mots ; comme vous avez pu le constater, je suis du genre à parler beaucoup, tout le temps. Je suppose qu’alors, vos projets de la journée seront vraiment perturbés.

Difficile de prétendre qu’il serait seulement retardé dans sa journée alors qu’il serait déjà à la journée suivante… Je levai toutefois rapidement les mains pour l’apaiser. Je ne voulais pas non plus qu’il arrête la conversation à ce point-ci. Je trouverai ça dommage. Et puis je perdrais toute occasion de lui prouver que je pouvais vraiment parler toute la nuit si nécessaire.

— Mais ne vous inquiétez pas, je ne vous retiendrais pas trop longtemps. J’ai moi aussi des projets pour cette journée. Comme trouver, par exemple, des futures cibles qui se montreront un peu plus utiles que vous dans les réponses qu’elles me donneront. Non pas que vous êtes complètement inutile, notez-le, je pars du principe que toute conversation est potentiellement utile et amusante. Je voulais juste préciser que vous ne m’avez pas vraiment apporté de réponses satisfaisantes, réponses qu’il me faut toujours glaner. Bref… vous m’avez comprise.

La conversation poursuivit son cours, et le kyréen m’interrogea alors sur le sujet sensible des mages du Sang. Même si je tentai vaillamment de ne rien laisser paraitre, je dus laisser entrevoir une part de mon désarroi, au vu de la question qui suivit. Je n’avais pas envie d’étaler devant mon interlocuteur un épisode qui, encore, venait hanter mes cauchemars, parfois. Par chance, je n’avais pas vraiment eu affaire aux mages du Sang eux-mêmes : je n’en avais jamais rencontrés personnellement, et pour autant que j’en sache, je ne m’étais confrontée à leurs pouvoirs qu’à travers une illusion absolument terrifiante envoyée par des mages inconnus.

— On ne peut pas vraiment dire que j’aie eu affaire aux mages du Sang, déclarai-je en haussant nonchalamment les épaules, tâchant d’adopter l’air le plus détendu possible. Comme tous les étudiants à l’Académie, je crois que je nourris envers eux une certaine irritation pour avoir reporté les entretiens d’entrée. Bien sûr, je suis aussi très curieuse de savoir ce dont ils sont capables, de les rencontrer, de leur parler, de les découvrir. Et puis…

Je plissai les yeux, les laissant se perdre dans le vague.

— Je suis peut-être un peu inquiète, aussi. Je ne dirais pas que j’ai peur, je me demande juste avec une certaine appréhension ce qu’il pourrait se produire à présent qu’ils sont de retour sur le continent. Vous avez déjà entendu ces rumeurs sur les Anges Pleureurs, ces statues qui s’animeraient à la tombée de la nuit, par exemple ? Elles ne sont pas des plus rassurantes, vous en conviendrez, et disons que ça donne une piètre vision des capacités intellectuelles des mages du Sang – difficile d’imaginer comment ils ont pu croire qu’effrayer la population les aiderait à se faire accepter plus facilement.

Je me retins de m’applaudir bruyamment. J’étais parvenue à mentionner les anges pleureurs sans faire référence à l’impact tout personnel qu’ils avaient eu sur ma vie, et sans même que ma voix ne défaille. Enfin… je ne pensais pas l’avoir entendue défaillir. Je poursuivis comme si de rien n’était, un léger sourire s’installant peu à peu sur mes lèvres, au fur et à mesure que je me dépêtrais de la question du kyréen sans m’embourber dans des détails embarrassants.

— Mais j’ai vu le pendant adverse de cette situation, aussi, ajoutai-je en hochant la tête comme pour confirmer mes propres paroles. J’ai entendu les plaintes de pauvres gens qui avaient été persécutés parce qu’ils défendaient les mages du Sang – simplement parce qu’ils les défendaient, pas même parce qu’ils en étaient. J’ai vu des personnes s’inquiéter pour leurs proches qui étaient Mages du Sang et qui risquaient d’être blessés ou tués pour ce qu’ils étaient.

J’eus une petite pensée pour Narcisse et Ancolie, que j’avais rencontrés au Festival de l’Oraison en Lagrance.

— Je ne pense pas que ce soit une situation facile, déclarai-je finalement avec un triste sourire. Il y a cette facette des mages du Sang qui est terrifiante et même horrifiante, et que l’on haïrait volontiers ; il y a cet aspect d’eux qui est mystérieux et nouveau, et qui nous donne envie d’en savoir plus ; mais je ne peux m’empêcher de voir aussi en eux des mages, tout comme moi, qui sont simplement nés avec un don différent, et qui doivent vivre avec dans un monde où ils ne seront acceptés nulle part, des mages pour qui l’on ne peut éprouver que de la compassion.

J’eus une moue songeuse.

— Je suppose que ces trois images des mages du Sang se trouvent de manière plus ou moins prédominante en chacun d’entre nous. Personnellement, je n’ai pas la moindre idée de laquelle choisir. Je laisse cette décision à des gens plus qualifiés que moi pour y réfléchir. Je suis certaine que le duc d’Outrevent saura intervenir de façon juste dans cette affaire.

J’en étais vraiment convaincue. Notre duc saurait répondre à cette question qui à mes yeux était sans solutions, et il saurait y répondre de manière appropriée. Il suffisait de lui faire confiance, et tout finirait par s’arranger. N’est-ce pas ?

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Dim 9 Avr - 20:57

Des relations positives avec les ducs ? Elle ? Une simple gueuse ? Certes elle savait manier les mots mais je pensais qu’elle avait plus de principes que ça. Mentir à un seigneur, devant son fils, elle aurait fini aux cachots pour moins que ça. Qui allait elle me citer comme duc ? Ah, tient donc ? Denys du Lierre-Réal et Liam d’Outrevent. Rien que ça. Le premier lui avait laissé à sa disposition son mage des portails et elle n’avait retenu ses mots ni avec le premier ni avec le second. Je ne connaissais ces hommes que de vue et de réputation. Je ne pouvais donc pas porter de jugement sur la relation qu’elle entretenait avec eux. Même si, au fond de moi-même, j’admirais la patience dont ils avaient fait preuve avec elle. Je me contentais donc de prendre un air faussement surpris et de répondre :

« - Bon très bien. Je n’ai aucun moyen de prouver que vous mentez. Donc je vais faire mine de vous croire. Que s’est-il passé pour que vous vous retrouviez à parler avec ces deux Ducs ? »

Une lueur de fierté brillait dans son regard et son sourire ne la quittait pas. Elle était heureuse de m’avoir vu en colère devant mon fils. Mais elle n’avait pas encore réussi à me faire sortir totalement de mes gongs. Je n’en voulais pas à Rudolf. Il était encore un enfant et il riait facilement, pour tout et n’importe quoi. Il s’était récolté un regard furieux et ça serait largement suffisant pour lui.
Malgré tout cela, je restais là, alors que j’aurais pu partir et la laisser là, seule avec sa naïveté et son monde trop rose à mon gout. Cela aurait alors signé ma défaite et je ne voulais pas lui faire ce plaisir. Je restais impassible et lui signifia que cette conversation ne changerait rien au cours de mon existence. Elle répliqua, toujours avec ce même sourire insupportable que le retard pouvait bouleverser les projets d’une journée s’il devenait trop important. Elle me dit qu’elle pourrait discuter jusqu’au coucher du soleil sans aucun soucis, voire même jusqu’au lendemain. Elle était en effet du genre à beaucoup, beaucoup parler, sans s’arrêter et sans faire aucune pause. Je soupirais et répliquais :

« - Vous peut être. Mais moi pas. Je vous ai dit que cette conversation ne bouleversera pas mes projets et c’est ce qui arrivera. Je suis surement beaucoup moins patient que le Duc de Lagrance. »

Je m’attendais à ce qu’elle riposte à son tour mais elle leva les mains, comme pour m’apaiser, et elle me dit qu’elle ne comptait pas me retenir bien longtemps car elle avait elle aussi des projets. Elle devait trouver de nouvelles cibles qui, d’après ses propos, se révéleraient plus utiles que moi. Non pas que je fusse inutile, j’avais juste été une source de divertissement. Je fronçais à nouveau les sourcils mais m’abstint de tout commentaire. Je savais reconnaitre que j’avais perdu l’avantage. Cela n’arrivait pas souvent. Mais d’une, je n’étais pas chez moi. Je ne pouvais pas l’envoyer réfléchir à son impertinence dans mes cachots. Et de deux, nous n’étions pas seuls. J’avais une réputation à sauvegarder et je comptais bien la préserver. Ce n’étais pas le moment de faire éclater un scandale. Les mauvaises langues courraient de partout et seraient bien heureuses d’aller raconter à tout Ibelène qu’un petit seigneur de Valkyrion s’était fait humilié par une pauvre gueuse d’au moins trente ans sa cadette.

Je restais donc fidèle à moi-même, c’est-à-dire aussi rigide et aussi froid qu’un bloc de glace et me contentais de changer de sujet, tout en veillant à la faire tourner à mon avantage. Nous en vînmes à parler des Mages du Sang, et j’avais pu remarquer que ce sujet la troublait. Elle les avait rencontrés, j’en mettrais ma main à couper. Je lui posais la question et, au lieu de tout me raconter, elle haussa les épaules et me dit juste qu’elle les haïssait pour le retard qu’ils avaient provoqués par rapport aux examens d’entrée. Une excuse des plus banales et des plus minables à mon avis. Rudolf était certes lui aussi contrarié, vu qu’il désirait que ce soit rapidement derrière lui, mais cela ne lui faisait pas peur à ce point. Je restais silencieux, la laissant parler tandis que son regard se perdait dans le vague. Elle se demandait ce qu’il pourrait arriver maintenant qu’ils étaient de retour en Arven. Elle me parla ensuite des Anges Pleureurs, ces statues qui s’animeraient la nuit. Selon elle, cela n’était guère rassurant mais cela donnait une mauvaise vision des capacités des Mages du Sang. Je répondis juste à mi-voix :

« - J’ai entendu parler de telles créatures, certaines auraient été aperçues en Erebor, mais je n’en sais guère plus. » Je soupirais et griffonnais le nom des Anges Pleureurs dans mon carnet tout en marmonnant « Quel dommage, un témoignage de quelqu’un les ayant rencontrés aurait été bénéfique pour mon livre… »

Elle ajouta ensuite qu’elle avait entendu les plaintes de ceux qui les avaient défendus, et qui craignaient pour leur vie et pour celles de ceux qui étaient leurs proches et qui pratiquaient cette magie. Et enfin, elle me décrivit les trois aspects que les Mages du Sang pouvaient prendre pour nous. D’abord ils étaient mystérieux, ils nous intriguaient. Je ne pouvais qu’être d’accord là-dessus. Moi-même, quand j’avais appris leur retour, je m’étais empressé d’en apprendre plus à leur sujet. Ensuite, ils étaient terrifiant, au vu des actes qu’ils étaient capables de commettre. Les Anges Pleureurs en étaient un exemple et enfin, ils pouvaient inspirer la compassion du fait de leur différence. Je notais rapidement ces trois points dans mon carnet. Bien, enfin quelque chose que je pourrais réutiliser. Je refermais mon carnet tandis qu’elle me disait que le duc d’Outrevent saura en faire son affaire. Je répondis alors :

« - Il n’y aura peut-être pas que le Duc d’Outrevent qui sera concerné. Je crains que les Mages du Sang ne veuillent que récupérer ce qu’ils ont perdu. Et se refaire une place dans notre monde. »

Je soupirais et regardais mon fils qui semblait pensif, comme si cette histoire l’inquiétait. Je posais une main sur son épaule. Je ne laisserais personne faire du mal à ma famille. J’étais certes un piètre combattant, mais cela ne voulait pas dire que je fuirais le combat si leurs vies étaient menacées. Je repris :

« - Mais, comme vous dites, ça finira surement par s’arranger. »

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Message Sujet: Re: Retour aux sources- Feat Melinda    Lun 10 Avr - 16:26

Je me crispai. Le noble kyréen venait-il d’insinuer que je pouvais mentir ? Certes, il était peu crédible que j’aie réellement rencontré les deux ducs, très étonnant que le duc de Lagrance ait accepté que son mage des portails nous raccompagne à Lorgol, et plus surprenant encore que celui d’Outrevent m’ait abordée, moi, petite vendeuse de miel, au beau milieu des rues de Souffleciel. Et pourtant, c’était ce qu’il s’était produit, et c’était pourquoi j’avais osé en parler. J’avais la langue bien pendue, mais pas au point de me vanter de rencontres qui n’avaient pas eu lieu et d’inventer des fables sans intérêt. En insinuant le contraire, c’était mon honneur que le kyréen remettait en jeu.

— Je ne vous permets pas d’insinuer que je puisse mentir, déclarai-je d’une voix sèche. Je ne suis pas sans honneur, sire, et chacun de mes mots est tout à fait sincère. Certes, vous n'avez pas la moindre preuve tangible pour assurer mes dires, je ne peux pas le nier, mais c’est toute ma personne que vous remettez en question quand vous prétendez que je puisse être une menteuse, et je ne supporterai pas que vous m’insultiez de la sorte.

Je n’avais pas grand-chose à faire si jamais il poursuivait dans cette voie, sinon estimer que ça ne valait pas la peine qu’il entende des mots qu’il considérerait de toute façon comme mensongers et me détourner de lui pour aller chercher ailleurs réponse à mes questions. Je pourrais aussi, évidemment, poursuivre la conversation sur un autre sujet et laisser sa curiosité dépérir.

— Je ne mens pas, non, repris-je d’une voix plus calme. J’ai rencontré le duc de Lagrance alors qu’il était en visite à Souffleciel et qu’il se promenait dans le rucher ducal. Quant au duc d’Outrevent, c’était il y a plus longtemps, à Souffleciel également. Je vendais du miel aux côtés de ma famille, et par hasard sans doute nous avons conversé ensemble. Mais je suppose que ça ne vous importe que peu, puisque vous pensez probablement que je suis en train de vous raconter des contes à dormir debout.

Il ne partit pas, non, et moi non plus. Néanmoins, je trouvai un autre moyen de lui faire payer ses soupçons sur ma sincérité. Il suffisait que je le retienne suffisamment longtemps pour bouleverser ses plans de la journée. Bien entendu, il prétendait qu’il finirait par partir, mais il était resté jusque-là, après tout, ce qui me laissait soupçonner que quelque chose le poussait à rester pour parler avec moi. S’il avait dialogué jusque-là, nous pourrions continuer durant toute la journée à jouter avec nos mots. Ce n’était pas à sa patience que j’en appellerai, non. La patience n’était pas une capacité utile quand on s’amusait. Et même s’il n’en avait pas vraiment l’air, même s’il le niait, le noble kyréen jouait, tout comme moi. Il tentait de me répliquer, et de me réduire au silence. Il n’arrêterait pas tant qu’il n’aurait pas gagné – partir, c’était perdre, n’est-ce pas ? – et je ne le laisserai pas remporter une victoire facile. Oui, le kyréen pourrait rester plus longtemps qu’il ne se l’imaginait. Malheureusement, moi, j’avais des affaires importantes à mener, et je le précisai sagement, pour ne pas qu’il se fasse de faux espoirs.

Nous en vîmes à parler des Mages du Sang, un sujet qui, définitivement, parvenait à me mettre mal à l’aise. J’entrepris de m’en dépêtrer comme je pouvais, tâchant d’éviter les éléments qui m’étaient les plus sensibles. Alors que je mentionnai les anges pleureurs, j’eus droit à une réaction du kyréen, qui visiblement, lui, avait eu la chance d’être épargné. Il en avait « entendu parler », comme si de simples ouï-dire pouvaient refléter l’horreur de la situation. Je surpris ses marmonnements et lui offris un sourire éclatant.

— Vous devriez mieux chercher. Au vu de la vitesse à laquelle les rumeurs se sont répandues, ce genre de manifestations n’a pas eu lieu qu’en Erebor. A mon humble avis, il y a beaucoup plus de gens que vous ne pouvez le croire qui pourraient vous en parler. D’autant plus que vous êtes noble, si je ne m’abuse. Ça devrait vous ouvrir beaucoup de portes.

Je poursuivis ma réflexion sur les Mages du Sang, réfléchissant à toutes les fois où j’avais été personnellement confrontée aux conséquences de leur présence. Je conclus sur le fait que je n’étais que bien mal placée pour prendre une décision dans un tel contexte, et que je laissais plutôt ce genre de réflexions à des gens plus doués, comme Liam d’Outrevent. Certes, comme le précisa le kyréen, il n’était pas le seul concerné, mais il était mon duc, et j’avais en lui une confiance aveugle. Le noble laissa alors entendre qu'il craignait que les mages du Sang ne tentent de se refaire une place dans notre monde.

— C’est un objectif tout à fait compréhensible, vous ne croyez pas ? questionnai-je avec un sourire doux-amer. Ils font partie de notre monde aussi bien que nous, même si nous avons essayé de les en chasser en distinguant « eux » et « nous ». C’est dans leur monde, qu’ils essayent de revenir, en vérité. Même si ça nous dérange un peu de leur faire de la place.

Je l’avais compris lorsque je m’étais rendue en Lagrance pour le Festival de l’Oraison. Les Mages du Sang n’étaient pas des êtres diaboliques, monstrueux et terrifiants. C’était des êtres-humains, avec une famille, avec des amis, avec des idéaux. C’était des êtres respectables qui, en un sens, méritaient de retrouver leur juste place en Arven. Toujours fût-il que le kyréen finit par tomber d’accord avec moi sur le fait que tout allait s’arranger. J’eus un hochement de tête affirmatif.

— Vous avez d’autres questions ? interrogeai-je avec un léger sourire. A moins que vous ne préfériez vaquer à d’autres occupations ? Ce serait dommage que je vous retienne trop longtemps et que je risque de bouleverser votre journée par des retards intempestifs.

J’insinuai que j’avais le pouvoir de le retenir à ce point, bien entendu, et le sourire triomphant sur mon visage ne laissait aucun doute à ce propos. Qu’il décide de partir, et ça prouverait seulement qu’il avait attendu que je le lui propose pour s’exécuter. Qu’il me questionne à nouveau, et j’achèverai d’être convaincue qu’il appréciait me parler et ne pouvait déjà plus s’en passer. Quoi qu’il en soit, le kyréen aurait perdu. Et le plus drôle, c’était qu’il ne s’en rendrait peut-être même pas compte.

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