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 Un songe aigre-doux

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Message Sujet: Un songe aigre-doux   Mer 28 Juin - 10:49


   
Livre II, Chapitre 4 • De Glace et de Sang
Tyr Parle d'Or & Tara Mille-Visages

   
Un songe aigre-doux

   
Quand l'illusion et la réalité s'entremêlent...

   


   
• Date : 29 mai 1002
   • Météo : le temps est clément
   • Statut du RP : privé
   • Résumé : Dans cette trame alternée, Tara déambule dans les rues de Lorgol, perdue dans ses pensées. Avant de tomber sur Tyr, son frère, persuadé qu'elle est morte depuis près de 20 ans. Est-ce toujours le cas dans cette réalité ? Est-il le frère qu'elle a toujours connu ?
   • Recensement :
   
Code:
• [b]29 mai 1002[/b] [url=http://arven.forumactif.org/t2378-un-songe-aigre-doux]Un songe aigre-doux[/url] - [i]Tyr Parle d'Or & Tara Mille-Visages[/i]
    Dans cette trame alternée, Tara déambule dans les rues de Lorgol, perdue dans ses pensées. Avant de tomber sur Tyr, son frère, persuadé qu'elle est morte depuis près de 20 ans. Est-ce toujours le cas dans cette réalité ? Est-il le frère qu'elle a toujours connu ?
   

   

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Dernière édition par Tara Mille-Visages le Jeu 29 Juin - 3:29, édité 1 fois
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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Mer 28 Juin - 10:50

Comment les choses peuvent être aussi familières et aussi différentes ? Comment le soleil peut-il briller au-dessus des tours de Lorgol alors que tout semble sans dessus dessous ? Si nous sommes arrivées à bon port avec Marjolaine, je ne saurais dire par quel miracle, ce n'est pas pour autant que les choses semblent enfin se résoudre et revenir à la normale. C'est même tout le contraire. Je sens toujours cette vie grandir en moi et je commence à dangereusement m'y habituer, qui que puissent être les véritables parents de ce bébé. Je me surprends à effleurer mon ventre rond, à sourire quand le bébé s'agite à, pire encore, à me dire que finalement, cette illusion en vaut bien une autre non ? Après tout, je n'ai même pas recroisé Jamal et je n'ai pas à me demander si tout ce que j'ai pu deviner nous concernant est réel. Je me contente de profiter d'un moment que je sais ne pas coller avec cette réalité qui est la mienne, sans savoir quand tout s'arrêtera, si cela s'arrêtera vraiment et surtout, sans arriver à deviner ce qui pourra bien se passer après. Tout est si irréel, tout est si flou que je n'arrive à me concentrer sur rien. Comme si mon don à saisir les subtilités, à distinguer le vrai du faux avait disparu avec ma magie. Non pas que je n'ai pas de capacités magiques, elles étaient apparues avant ma rencontre avec Jamal. Mais je n'ai jamais eu besoin de les développer et de me draper dans l'illusion pour avancer. Dans cette vie-là en tout cas.

Je suis tout de même rassurée de voir Archimède voler non loin. Il ne s'est encore jamais vraiment approché de moi mais je suis sûre que c'est lui. En tout cas, j'essaie de m'en persuader. Parce qu'il est le seul point de repère qu'il me reste de mon ancienne vie. J'ai tenté de me rapprocher de la Cour des Miracles mais tout est trop différent. Je n'ai vu ni Merle, ni Tyr, ni les autres. Comme si tout n'avait existé que dans mon esprit. Mes pas battent le pavé alors que je regarde distraitement autour de moi. Je suis allée voir notre monture qui se repose dans l'un des canaux non loin de la Cour. Je ne savais pas vraiment où l'installer mais là, elle patauge joyeusement, ne ressentant visiblement pas le besoin de charger qui que ce soit. Je ne sais pas où est passée Marjolaine mais j'espère que ses recherches sont plus fructueuses que les miennes. Et mes pensées s'égarent encore un peu plus, alors que je ne me rends même pas compte que je me perds dans les ruelles de la ville. Au moins, c'est bien la seule chose qui semble immuable et que mon cœur comme mon esprit reconnaissent sans la moindre hésitation. J'inspire doucement alors que mes doigts effleurent les pierres et qu'il fait un peu plus sombre. Il faut dire que les tours de Lorgol font de l'ombre et que le jour commence à décliner. Il faudrait que je rentre au campement. Les ruelles ne sont plus sures depuis que je ne connais plus les garnements qui hantent les lieux. Et j'ai de nouveau une pensée pour Merle, me demandant ce qu'il a pu devenir dans ce monde. J'étais tellement persuadée qu'il serait toujours là, fidèle au poste, comme tous les autres. Comme s'il n'y avait que moi qui avait changé. Et j'espérais que Tyr saurait trouver des réponses, me guider pour me sortir de là, tout en sachant que j'aurais été incapable de cacher mon identité. Les mêmes pensées se bousculent encore et toujours alors que je me dirige tranquillement vers le campement, m'arrêtant un instant vers les canaux, le regard posé sur Gertrude. J'inspire doucement avant de me figer, quand mon cœur a un raté devant la silhouette qui se dessine à quelques mètres de moi à peine.

Tyr.

Je déglutis alors que je sens les larmes qui brouillent déjà ma vue, incapable de savoir quoi faire ou quoi dire. Il est là. Il est en vie. Et si je me suis mariée à Jamal, il doit savoir que je suis en vie moi aussi non ? Sans bien savoir pourquoi, je me raccroche à cette idée et à celle, encore plus stupide, qu'il est identique à celui que j'ai connu. Et je me précipite dans ses bras sans même y réfléchir, le serrant contre moi et murmurant, d'une voix tremblante. "Tyr, tu es en vie, tu es là, tu vas bien." Faites qu'il soit le même, qu'il y ait au moins une chose qui n'ait pas changé. Pas un instant j'en viens à me dire qu'il peut lui aussi se rappeler de cette autre vie dans laquelle je suis morte, pas un instant je me dis qu'il ne me reconnaitra pas. J'ai juste envie, pour la première fois depuis presque vingt ans, de serrer mon frère dans mes bras. Peu importe ce qui arrivera après.  

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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Ven 4 Aoû - 14:44

Lorgol. La Cité aux milles possibilités.
J’aurais dû me douter que la merveilleuse Lorgol, celle où je me suis installé il y a bientôt une vingtaine d’années, serait la plus touchée par ce fléau… Précisément parce que tout est possible ici bas. J’ai au moins obtenu la confirmation que j’attendais, après avoir retourné le problème en tout sens. C’est bien ce que nous craignions, Mille-Visages et moi, ce que nous avions longuement évoqué dans cette tour qui m’est désormais inaccessible. L’Ordre aura fini par réussir son coup, et à altérer le temps. Les éléments se recoupent pour tisser cette vérité, ou devrais-je plutôt dire ce mensonge ? Disons alors, cette vérité qui n’est pas la mienne.

Je me sens quelque peu déboussolé, privé de mes repères. J’aurais passé toute ma vie à apprendre, à m’enrichir de tant de connaissances… Pour que quelques fanatiques les réduisent à néant, en utilisant un savoir qui les dépasse. Cherchaient-ils vraiment à altérer le temps ainsi ? L’Ordre a, certes, repris le dessus, mais à quel prix… Au moins, mes yeux cerclés de rouge n’ont surpris personne, et je n’ai pas eu à me dissimuler comme mon père autrefois. Je n’aurais certainement pas pu quitter Erebor sur mes deux pieds, et encore moins rejoindre Lorgol avec un portail. La magie est partout, débridée. C’est le point positif.

Le négatif… C’est de voir cette Lorgol sous un autre visage, plus sombre et plus cruel. J’ai eu la chance, ou le malheur, de croiser ces quelques Ombres de la Cour des Miracles. Elle existe bien, mais personne ne me reconnaît, et moi non plus je ne reconnais personne parmi ces voleurs que j’ai alpagué. Je me suis éclipsé bien vite avant de m’attirer bien des ennuis, conscient qu’il me faudrait tourner la page. Je suis amer. Je devrais peut-être retourner en Lagrance ? Je ne sais pas ce que je pourrais découvrir là-bas, mais ça vaudrait le coup d’essayer. Qu’est-ce qui me retient encore ici ? Je n’en ai pas la moindre idée, et pourtant… Je me sens incapable de partir.

Je suis resté assis sur ce muret, qui surplombe le campement des réfugiés et les quais, de longues heures durant, à observer ce qui se passait en contrebas. Là, juste sous mes yeux, s’agitent un beau monde qui ne rêve que de retrouver son ancienne existence… Des personnes venues de tout horizon, qui se sont « éveillées » tout comme moi. Je ne suis pas le seul à me souvenir de notre réalité, comme si cette trame commençait lentement mais sûrement à se déchirer. Est-ce que cela signifie que nous retrouverons nos anciennes existences ? Je ne sais pas. Est-ce que je le voudrais ? La Cour des Miracles me manque, affreusement, mais cette magie unique, si grisante… Je risquerais de la perdre aussi. Me voilà face à un dilemme cornélien, devant lequel bien des personnes se sont déjà retrouvées. La connaissance, ou la magie ? Je secoue lentement la tête, avec un sourire. Comme si cela dépendait vraiment de moi !

Je devrais peut-être me réfugier à nouveau sous une de ces tentes, en l’échange de quelques services, car le jour commence déjà à décliner… Et les enfants de la nuit sont bien plus agressifs et entrepreneurs qu’ils ne l’ont été de mon époque. Je ne sais pas qui tient les rênes, mais il se débrouille bien plus mal que moi, ce qui me gargarise. Je sais survivre, pourtant, dans ce monde de la nuit. Je me suis rendu compte que personne ne me manquait vraiment, ce qui est autant un soulagement qu’une triste constatation. J’en ai vu tellement pleurer leurs proches, les chercher partout… J’ai uniquement voulu savoir si la Cour des Miracles m’accueillerait encore. Que dire de Mille-Visages ? Elle avait ma confiance, mais nous n’étions pas proches. Ses illusions mettaient toujours de la distance. De Liselotte, de Mélodie, des autres Ombres qui évoluaient à mes côtés ? Je me sentais l’obligation de les protéger, de leur donner les moyens de prétendre à leurs ambitions… Mais n’étais-je pas seulement tenu par le devoir ? Et de Merle ? Ah, ça… Bon débarras.

Non, la seule qui me manque, reste toujours celle qui m’a été arrachée trop tôt. Depuis dix ans, vingt ans… Le temps passe, mais rien ne change. Le temps s’altère, mais rien ne change. Mes mains se crispent, jusqu’à faire blanchir mes phalanges. Je les fixe, ailleurs. Et si… J’avais tort ? Je relève la tête. Je croirais presque la voir, là, parmi ceux qui passent sans s’arrêter sur les quais. Je croirais presque la voir comme elle serait sans doute maintenant, si elle était restée en vie. Quel âge aurait-elle alors ? Trente-sept années. Tellement qui lui ont été arrachées… Je suis certain qu’elle serait restée une belle femme, toujours aussi fière et courageuse, têtue mais si rieuse.

Cet élan de nostalgie me surprend, assez pour que j’oublie à nouveau ce qui m’entoure… Et celle que je pensais être une parfaite inconnue, qui aurait déjà tracé son chemin, se jette subitement dans mes bras. J’en ai le souffle coupé, à me retenir au muret pour ne pas tomber en arrière. J’entends cette voix, qui m’arrache des frissons, comme un souvenir qui cherche à percer, qui s’éveille pleinement… Ca ne peut pas être elle. Ca ne peut pas.

Je l’entends m’appeler par mon prénom, comme si nous nous connaissons. Je reste paralysé, avant de la repousser avec douceur d’une main pour mieux la regarder.

« C’est impossible. »

Si je suis en vie ? Si je suis là ? Si je vais bien ? Je ris subitement aux éclats, jusqu’à ce que les larmes m’en coulent. C’est elle, qui est morte, qui n’est pas là, qui s’est suicidée. Pourquoi est-elle… Devant moi ? Non, c’est impossible. Alors qui d’autres ? Comment l’expliquer ? Le Destin me joue un tour bien cruel, à me rendre cette sœur volée, dans un temps alterné et déchiré. Je la serre contre moi cette fois, avec force. Je sens tout mon corps trembler, incapable de choisir entre rire ou pleurer. Je fais les deux à la fois, à la toucher comme pour m’assurer qu’elle est bien réelle… Jusqu’à ce ventre rebondi de femme enceinte. Je me crispe, et décide de finalement m’en occuper plus tard.

Je suis trop heureux de la retrouver. Ma voix tremble, se meurt dans un murmure : « Tara… Tara, c’est bien toi ? »

Faites que le temps s’arrête. Qu’importe, la Cour des Miracles !
Je perds une famille, pour en retrouver une autre, plus chère encore. Je refuse qu’on me l’arrache à nouveau.

Faites que le temps s’arrête.
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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Mer 16 Aoû - 10:30

Je n'ose pas me l'avouer mais j'ai peur. Pour la première fois depuis longtemps, je suis vraiment terrorisée. Je me sens démunie dans ce nouvel univers qui n'est pas le mien, qui est à la fois si différent et si familier. Tous mes points de repères ont été effacés, gommés de la surface de la terre sans que je ne puisse rien y faire, que ce soit Archimède, ma magie ou encore les gens qui me sont proches. Et c'est sans parler de cet enfant qui continue de grandir en moi, sans aucune explication rationnelle. Il donne des coups parfois et je me surprends à sourire en effleurant ce ventre rebondi, ce qui est probablement la pire des choses qui pourrait m'arriver. Car cela ne va pas durer non ? Le monde va redevenir celui qu'il était, cette Tara disparaitra avec le reste, tout comme cet enfant. Et je ne sais si je dois en être soulagée ou attristée.

Surtout quand mon regard croise celui de Tyr. C'est lui, ça ne peut être que lui. Ces yeux bleus, ce regard un peu perdu, triste aussi. Il n'a pas changé. Je ne réalise que maintenant à quel point je peux connaitre ses traits par cœur, à quel point j'ai passé du temps à l'observer sans qu'il ne s'en rende compte lorsque nous étions tous les deux à la Cour. Si je savais dessiner, je pourrais le représenter sans la moindre hésitation. Mon regard s'embue, le mur que je me suis construis toutes ces années se fissure à une rapidité presque effrayante alors que sa voix résonne.

C'est impossible.

Non, c'est juste ma faute. Tout est de ma faute Tyr, toute cette souffrance que je peux lire dans ses yeux depuis des années. Cette honte qui a assombri le nom de notre famille, qui a tout détruit. Je devrais fuir, éviter de lui donner de faux espoirs pour disparaitre dans quelques jours. Parce que je ne peux pas rester auprès de lui, pas comme ça. Surtout pas en portant un enfant. Et pourtant, quand je l'entends prononcer mon nom, tous les bonnes résolutions que je pourrais avoir s'envolent. Il ne m'appelle jamais Tara et maintenant, je crois que je commence enfin à comprendre pourquoi. Alors, au lieu de fuir, je hoche la tête, souriant alors que les larmes commencent à déborder sans que j'arrive à ne les retenir. "C'est moi oui. Ca fait tellement… tellement longtemps. Je pensais que tu m'aurais oubliée. Ou que tu n'aurais pas envie de me voir, qui sait ?" Comme si moi, j'aurais pu l'oublier si la situation avait été inversée. Comme si je n'aurais pas pu passer une journée sans penser à lui, sans me rappeler son rire, son regard malicieux, cette sensation d'être protégée en étant à ses côtés.

Et brusquement, je me demande si je n'ai pas commis une erreur en l'interpelant de la sorte. Que vais-je lui dire ? Quel mensonge vais-je encore bien pouvoir lui servir pour justifier ma présence ou encore le fait que cette réalité ne semble pas être la mienne non plus ? Mais je ne veux pas le perdre une fois de plus. Pas maintenant alors que mon cœur bat un peu plus vite, que je peux enfin l'appeler mon frère, le traiter comme tel. Peu m'importe mes autres repères, peu m'importe ce qui peut arriver demain. Et pourtant, je me recule d'un pas, le regard hésitant, la main tremblante, alors que je ne peux m'empêcher de la poser sur sa joue, pour l'effleurer, pour garder un contact avec lui, si ténu soit-il. "Comment es-tu arrivé ici ? Que s'est-il passé ?" Et pourquoi as-tu l'air si différent du Tyr que je côtoie depuis des années à la Cour des Miracles ? Et, l'espace d'une seconde, mon esprit me souffle que c'est parce que, pour la première depuis que je le connais à la Cour des Miracles, il a l'air heureux. Choqué, mais heureux. Et c'est peut-être pire que tout. Parce que, dans le fond, je n'ai peut-être plus envie de retrouver cet autre monde qui est le notre.

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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Dim 3 Sep - 0:23

J’effleure son visage d’un contact doux, à passer mon pouce sur ses joues pour essuyer ses larmes naissantes. J’enferme finalement sa mâchoire dans ma main pour mieux la regarder, pour ancrer ce regard ancien en le mien, dont le voile brillant altère le souvenir. Tara… Vingt ans plus tard. De très longues années qui ont fait, dans cette réalité, d’une jeune fille à l’intelligence si tourmentée, une femme mûre et resplendissante. J’en ai le souffle coupé, à redécouvrir ses traits si semblables, et pourtant si différents. La même Tara que j’ai perdu, que l’on me rend, bien des années après… Dire que mon coup de crayon avait fini par ne plus réussir à la reproduire fidèlement. Je veux graver ce visage au plus profond de ma mémoire, pour ne plus jamais l’oublier. Je veux me souvenir de cette voix, rendue plus poignante par l’émotion. Je veux… Que l’on me rende ma sœur.

Je sens cette pointe coupable, qui me transperce, alors que ses premiers mots me jettent dans la plus grande confusion. Je l’étreins à nouveau, à enfouir mon visage dans ces boucles claires. « Ne sois pas idiote, Tara… Comment aurais-je pu ? Tu étais ce que j’avais de plus précieux en ce monde. » Tu… Etais. La formulation est sans doute un peu cruelle, mais pouvoir maintenant la tenir dans mes bras, sans savoir si cette réalité se poursuivra, l’est bien davantage. Je n’ai jamais vraiment réussi à faire mon deuil en sachant son meurtrier toujours en cavale, toujours à échapper à ma vigilance. La revoir est comme rouvrir de vieilles blessures, dont je sous-estimais grandement la souffrance qu’elles pourraient à nouveau me causer.

Je tremble contre elle, mais reste peu décidé à la lâcher. J’ai peur d’être face à une illusion, qui bientôt se dissipera, me laissant seul aux prises avec moi-même. Désespérément seul, encore. « Ne me laisse pas. Je t’en prie. » Ce n’est rien qu’un murmure, un aveu de faiblesse… Je me maudirais plus tard de l’avoir eu. Pour l’instant, elle a réussi en un regard à faire fondre toutes mes barrières, à me briser aussi bien que m’emplir d’espoir.

Quand elle se recule d’un pas, à me questionner subitement, c’est comme un coup de fouet. Je l’entends, au bord de ma conscience, cette voix qui me souffle : Réveille-toi. Réveille-toi, Tyr… Ce n’est qu’un rêve. La réalité, elle, sera infiniment plus douloureuse quand mes yeux seront ouverts, grands ouverts. Je les frotte d’une main, ces yeux, comme pour me raisonner… Mais sa main chaude contre ma joue me ramène une nouvelle fois à elle. Se connait-on, dans cette réalité, vingt ans plus tard encore ? Son soulagement n’est peut-être dû qu’à mon absence prolongée. Ne suis-je pas parti depuis de longues années en Erebor ? Nous ne devons pas nous voir si souvent. Ce Tyr-là n’en éprouve peut-être pas le besoin, parce qu’il n’a pas vécu cette même tragédie, parce qu’il doit penser sa sœur heureuse avec… Avec qui au juste ? Ce ventre arrondi me glace les sangs. J’imagine, moi, ce Tyr lointain, ce corps brisé par le roc, disparu dans les abysses, si loin que nous n’avons pas pu le retrouver pour le ramener. Si loin, qu’il m’a fallu fleurir une tombe vide.

Ma mâchoire se crispe. Je cherche à me détendre, mais un éclat de rage a dû me trahir. Je pose une main fébrile sur la sienne et ferme les yeux, ceux-là même cerclés de rouge, qui ne me disent rien. « Je suis… » Quel mensonge pourrais-je bien inventé ? Tout s’entrechoque, et les mots me manquent. « J’avais seulement envie de te voir. » Le Tyr d’ici n’aurait certainement pas réagi si vivement, à la seule vue de sa sœur. « Ce n’est rien… J’ai quitté précipitamment le palais ducal en Erebor. J’ai peut-être été trop loin cette fois et tu… Tu me manquais. Comment… Comment se passe ta grossesse ? » Je bute sur les mots, c’est effroyable. Je n’essaie même pas de sourire. Je crois que ce masque se fissurait aussitôt, sous une joie éclatante ou une infinie tristesse, mais il ne tiendrait pas.

Je me fiche au fond de ce qu’elle peut me dire. Si seulement je peux profiter encore quelques heures d’elle, de pouvoir la retrouver… Je serais heureux. L’espace d’un instant, plus rien d’autres n’aura d’importance. J’oublierais tout de cet autre Tyr, rongé par la mort, par la haine. Je veux bien me mentir encore un peu.
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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Jeu 21 Sep - 9:34

Mon cœur bat la chamade et je souris alors qu'il essuie les larmes qui perlent au coin de mes yeux. Et pourtant, que tous les dieux m'en soient témoin, je ne mérite pas tant de sollicitude. Pas maintenant, pas comme ça. Et la réalité de mes décisions, de tout le mal que j'ai pu lui faire, me revient en pleine figure. Alors que le monde autour de nous n'est qu'illusion. J'aimerais tellement pouvoir tout lui dire mais, au fond à quoi cela pourrait-il bien servir ? De quoi se rappelle-t-il ? Est-ce le Tyr que j'ai connu toutes ces années ou fait-il partie de cette illusion lui aussi ? Comme cet enfant, ce soi-disant mariage et j'en passe. Je ne sais pas ce que je préfère à dire vrai, même si j'aimerais qu'il ne soit pas celui à qui j'ai brisé le cœur, qu'il soit juste un frère un peu distant, que les années se sont contentées de creuser un gouffre entre nous. Et pourtant, si c'est bien le cas, j'aimerais comprendre cette Tara que je suis supposée être. Comment a-t-elle pu vivre loin de lui ? Loin de sa sagesse, de sa protection, loin de tout ce qui fait que, même si je n'avais pas le droit, je me suis rapprochée de lui. Je laisse filer un silence, me laissant aller à cette proximité que je m'interdis depuis tellement longtemps. Respirant dans son cou, je ferme les yeux et j'essaie de ne pas trembler, sans grand succès avant que je ne cille, quand il finit par me répondre. "Peut-être parce que les années ont passé et que tu… enfin que tu as mieux à faire que de te préoccuper de ton encombrante petite sœur." J'ai un rire un peu triste en désignant mon ventre rebondi, me demandant ce que le vrai Tyr pourrait bien penser. Parce que celui-là ne peut pas être réel.

Et je ne sais pas comment réagir. Est-ce que je ne lui dois pas la vérité ? La mienne en tout cas ? Ne devrais-je pas lui dire que ce monde n'est pas le mien ? Et qu'il n'est pas mon Tyr. Et que je m'en veux. Tellement. Je sens qu'il tremble lui aussi contre moi et je le serre un peu plus fort, ne sachant pas si c'est pour le soutenir ou pour me retenir à lui. Je me fige à ses paroles mais je serre ses doigts entre les miens en secouant la tête. "Je ne te laisserais pas. Jamais." Même si tu ne le sais pas. Même si tu penses que je t'ai abandonné depuis toutes ces années. Je suis là, je veille sur toi, malgré toi. Est-ce que c'est suffisant ? Bien sûr que non. Je sens alors son regard peser sur moi et, l'espace d'un instant, je suis de nouveau terrorisée. J'ai peur qu'il se rende compte que je ne suis pas sa Tara et qu'il va me repousser ou, pire encore, me poser des questions. Alors j'hésite à dire quelque chose, mais j'en suis incapable alors que mon regard accroche le sien et que je me demande si la détresse que j'ai l'impression de voir dans les yeux n'est que le reflet de la mienne ou pas. Mon regard se brouille de nouveau de larmes alors qu'il reprend. Il avait juste envie de me voir, il a quitté le palais. Ce n'est pas mon Tyr. Enfin, ce ne devrait pas l'être et pourtant, il n'a pas l'air convaincu par ce qu'il raconte. Et je fronce les sourcils, hésitant une seconde avant de souffler, dans un murmure. "Tu me manquais aussi Tyr." Tous les jours. Tout le temps. A chaque inspiration que je prends, à chaque fois que je te croise et que je ne peux pas te dire qui je suis. J'ai envie de lui demander ce qu'il fait en Erebor et je me mordille la lèvre un instant avant d'inspirer. "Aller trop loin ? Comment cela ? Et… tu… enfin, est-ce que tu as entendu parler de ce qui se passe ?" Je n'ai pas envie de parler de ma grossesse parce que ce n'est pas la mienne, que je refuse d'imaginer que Jamal ait pu concevoir cet enfant avec moi. Je retiens difficilement un frisson à cette pensée et je la chasse, essayant de deviner, sans trop y croire, si ce Tyr est si différent du mien. Et, si c'est le cas, est-ce que j'ai quand même le droit de profiter un peu de lui ? Juste un peu. De me blottir dans cet amour fraternel que j'ai condamné il y a tant d'années.

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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Dim 1 Oct - 10:04

Comment peut-elle dire de pareilles stupidités ? J’aurais brûlé tout Roc-Epine, et tout ceux qui résidaient ces lieux avec, si seulement ça avait pu me la rendre. Elle n’a jamais été… Encombrante. Est-ce ce qu’elle avait pu penser, avant de se jeter dans le gouffre, plongée dans le plus profond des désespoirs ? « Tu comptes toujours beaucoup pour moi, Tara. C’est quelque chose qui ne pourra pas changer, malgré les années, la distance. »  Oh, Tara… Elle est si fragile, encore maintenant. J’aurais voulu ne jamais partir pour Lorgol, pour toujours veiller sur elle. J’aurais dû la protéger, et ne pas la laisser s’éloigner pour ne plus jamais nous revenir, à cause d’un homme qui a su comment la briser. J’hésite, à réfléchir à toute vitesse, avant de lui confier : « Je pourrais revenir habiter en Lagrance. La concurrence est peut-être plus rude là-bas, mais au moins… Nous serions voisins. Je pourrais te voir plus souvent. » Je me berce d’illusions. Je ne sais pas si cette réalité va tenir, mais si c’est le cas, c’est bien le choix que je ferais, sans détour. Rester ici serait un doux rêve. Je ne me serais pas tourné vers la Cour des Miracles, si Tara était encore en vie. Je souris tristement, et lui confie avec sincérité : « Je veux prendre le temps de rattraper tout ce temps perdu. »

Ah ! Elle va sans doute songer que son frère est bien sentimental, aujourd’hui. Ses doigts s’entrelacent avec les miens, et mon envie de rire de moi-même s’estompe, à l’entendre me confier… Je ne te laisserais pas. Jamais. Je détourne le regard, l’expression attristée. Je n’arrive décidément pas à faire semblant. « Ne l’as-tu pas déjà fait… ? » Ce n’est qu’un murmure, lancé au vent. Je ne m’adressais même pas vraiment à la Tara qui me fait face, qui n’est pas celle qui a décidé de mettre fin à ses jours, en me laissant derrière avec ma rancœur et ma haine, mon impuissance. Celle-ci a une belle vie, épanouie, avec… Va savoir qui.

Je crois qu’elle tâtonne autant que moi. Je n’ai pas l’esprit aussi aiguisé, observateur, à guetter les moindres variations chez mon interlocuteur comme à l’accoutumée. Et pourtant… Elle ne parvient pas à dissimuler une certaine frayeur. Elle déborde aussi de sentiments difficiles à contenir, et plutôt étranges entre un frère et une sœur qui ne se seraient juste pas vus depuis longtemps. J’aimerais tellement pouvoir lui parler, à cette Tara de ma réalité, et pas à cette illusion à laquelle je me raccroche. J’aimerais pouvoir lui dire à quel point elle est importante pour moi, à quel point elle me manque. Je ne peux que le dire à ce pâle reflet. Je souris tristement, quand elle me témoigne le même sentiment en retour. C’est autant de lames acérées à mon cœur, une douce souffrance à laquelle on ne peut s’habituer.

Elle me questionne sur mes activités, et ça risque de devenir rapidement un peu plus gênant. Je n’ai pas envie qu’elle se pose des questions sur moi, parce que le manque d’informations me fera dire une parole de travers. Je ferais mieux de rester vague. « Oh… J’ai diapré un cactus, pour le prince. La concubine avait des réactions assez étranges, et voulait me tenir au secret. J’ai peur d’avoir mis les pieds où il ne fallait pas alors… Il vaudrait mieux que je me fasse oublier quelques temps. » Elle ne me dit rien, sur cet enfant qu’elle porte. Je dois visiblement être déjà informé, et vu à quel point elle est avancée, j’imagine bien que oui. C’est tout de même étrange qu’elle ne souhaite pas s’épancher dessus, non ? Ca me plairait assez, peu importe de qui est cet enfant, de l’entendre me parler d’à quel point elle doit être heureuse. Oh mais le problème est peut-être là… Ce Tyr peut ne pas s’entendre avec son beau-frère, ce qui expliquerait qu’elle évite scrupuleusement le sujet pour songer à un autre.

J’observe derrière nous, encore un peu sceptique, face à ce rassemblement. Je n’ai pas réussi à avoir assez d’informations, c’est tellement plus compliqué d’en obtenir sans l’appui de la Cour des Miracles… J’ai l’impression de revenir à mes débuts, de jeune voleur, quand on vous lâche dans la nature pour voir comment vous vous débrouillez par vous-mêmes pour récolter quelques informations précieuses. « Le monde qui devient fou, apparemment. Ils parlent d’une réalité qui se déchire… Certains ont des souvenirs d’autres existences, qui ne sont pas les siennes, et ils se regroupent dans ce campement à Lorgol, parce qu’ils ressentent un… Appel. Tu en fais partie aussi ? »
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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Jeu 12 Oct - 12:54

Il parait parfois que le temps est comme suspendu. Que chaque seconde s'égraine avec lenteur, comme pour que l'on puisse savourer chacune d'elle et ne jamais l'oublier. Et j'aimerais que ce soit le cas là, maintenant. J'aimerais que cet instant ne cesse jamais, que je puisse continuer encore et encore à contempler ce visage si souriant. Je ne connais pas cet homme, ce frère qui est mort avec moi. Je n'ai jamais vu ces yeux brillants, cette façon qu'il a de me couver. Et surtout, je retrouve un sentiment que je pensais oublié depuis longtemps. Celui que, tant que ces yeux veillent sur moi, rien ne peut m'arriver. Mon Tyr, celui du monde que je connais, nous protège tous, sans la moindre distinction. Mais l'homme face à moi veille sur sa petite sœur et l'a toujours fait. Et ça, rien ne me le rendra jamais. Je fronce légèrement les sourcils à ses propos, effleurant son front pour y chasser une mèche de cheveux, dans un geste que je n'ai pas osé faire depuis des années. "Les choses changent Tyr et les années ne nous épargnent pas. Jamais." J'ai pourtant un doux sourire même si, en cet instant, je n'ai qu'une envie, c'est de pleurer. Mais ça ne servirait à rien alors que mes larmes ne sont déjà même pas sèches. "Tu crois qu'on peut vraiment rattraper le temps perdu ? Que ce n'est pas qu'une illusion derrière laquelle on se cache pour croire qu'on ne fait pas les mauvais choix ?"

Serrer ses doigts entre les miens me donne l'impression que tout ça est bien plus réel que tout ce que j'ai pu vivre jusque là. Les cauchemars s'envolent en un battement de cils et plus rien n'a d'importance. Sauf ce regard attristé alors qu'il se détourne de moi, dans un murmure. Qu'ai-je bien pu faire dans cette vie pour qu'il pense que je l'ai abandonné là aussi ? Comment puis-je être une sœur si lamentable, que j'arrive à le blesser dans toutes les existences que nous pourrions connaitre ? Et je murmure à mon tour, essayant de capter son regard, sans succès. "… je suis désolée si je l'ai fait." De l'avoir fait. Et le pire, dans tout cela, c'est que je peux pas vraiment lui dire ce que j'ai sur le cœur, que je ne sais pas vraiment quoi raconter pour ne pas me trahir. Il ne comprendrait pas, personne ne pourrait le faire. Pourtant, cette souffrance qui flotte entre nous est presque palpable. Comme si nous avions réussi à nous perdre dans cette vie comme dans l'autre.

Et, malgré mes peurs, malgré cette angoisse qui noue mes entrailles, je ne peux m'empêcher de sourire à ses propos. Mon frère, un mage ? Voilà quelque chose que Tyr aurait aimé. Mon Tyr en tout cas. Je suppose. "On dirait que tu aimes jouer avec le danger. Mais je suis heureuse que tu te fasses oublier ici, près de moi." Peut-être qu'avec un peu de chance, ces quelques instants volés à une réalité que je n'ai plus la moindre envie de retrouver, pourront lui faire autant de bien qu'à moi. Mais, à dire vrai, je suis incapable de savoir si cet instant me rend plus triste qu'heureuse et je ne suis pas sûre d'avoir envie de le savoir. Et je le suis des yeux, grimaçant alors que mon regard s'attarde sur cette foule, me demandant vaguement où est notre hippopotame. Je secoue la tête à cette pensée qui n'est pas des plus judicieuses en cet instant précis avant de me mordiller la lèvre, avec une moue pensive. "J'ai entendu cela également et j'ai croisé bien des gens qui parlent d'une autre vie. Tu … tu crois que cette existence pourrait ne pas être la vraie ? Et j'ai l'impression d'avoir des souvenirs qui ne sont pas les miens." A moins que ce ne soit cette vie qui n'est pas la mienne, je finis par ne plus savoir. Ou par ne plus avoir envie de savoir en réalité.

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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Ven 20 Oct - 16:24

C’est une lente agonie. C’est une plaie rouverte. C’est aussi un bonheur inespéré, que de la revoir. Elle m’a tellement manqué, qu’il est infiniment pénible de feinter, de me faire passer pour un autre Tyr qui n’a pas eu à vivre la douleur de sa perte. J’ai rêvé ce moment, tant de fois. Jusqu’à oublier son visage, et cesser d’en rêver. Maintenant, ce n’est plus seulement son souvenir qui me revient, mais une version grandie et mûre, comme si elle avait toujours vécu à mes côtés. Je peux le toucher, du bout des doigts. Je saurais certainement en capturer les subtilités à nouveau sur quelques pages, que je m’empresserais de griser.

Je reconnais ces expressions, qu’elle avait déjà à cette époque qui me paraît maintenant si reculée. Ce froncement de sourcils, ce doux sourire qu’elle m’adresse. Les choses changent, oui, mais parfois elles transcendent le temps. Mais c’est à mon tour de froncer les sourcils, de la même façon qu’elle le fait, car c’est de famille. Ses propos m’interpellent, à parler d’illusions derrière lesquelles se cacher. Les… Mauvais choix ? Est-ce que la Tara de cette réalité aussi nourrit bon nombre de regrets, qui la pousserait à commettre l’irréparable ? Pourtant, elle ne l’a pas fait. Elle est bien devant moi. J’ai l’impression de lui parler, à cette même Tara perdue, assassinée, suicidée. « Je le pense, oui. Je voudrais pouvoir le faire. Je voudrais qu’on me laisse une seconde chance… » J’effleure sa joue, du bout des doigts, à essuyer à nouveau du pouce le sillage de ses larmes. Je rajoute, avec douceur, comme craignant de la faire fuir : « Regrettes-tu les choix que tu as fait, Tara ? »

Je sens ensuite sa main chaude contre la mienne, comme pour me rappeler à elle, alors que mon regard s’évade. J’entends ses excuses, mais ce n’est pas à elle de les donner. Je me retiens de parler, de peur de perdre définitivement ma réserve. Je prends le temps de respirer posément, comme avant de devoir accomplir un saut difficile. J’essaie de lui sourire, même si c’est tristement. Oui, le Tyr de cette réalité doit être aussi joueur que je puis l’être, pour se retrouver en plein harem, embarqué dans des affaires politiques en Erebor. Nous revenons aux événements qui préoccupent tout le monde à Lorgol, et c’est ce qui est le plus évident à parler, pour nous deux. « Ils s’éveillent, avec les souvenirs d’une autre vie, d’une autre réalité. C’est… Une distorsion du temps. » Est-ce que je crois, sincèrement, que cette existence ne serait pas la vraie ? Question délicate. J’en suis presque persuadé, à la voir seulement en vie, devant moi. « C’est possible, oui. » J’étais prêt à lui confier, faire partie de ces mêmes gens qui doutent, qui ne font pas partie de ce plan d’existence… Mais sa confidence me laisse interdit. « Tu as des souvenirs d’une autre vie ? Tara… C’est impossible. » Cette situation est déjà improbable en soi, mais elle a un minimum de logique. Comment pourrait-elle se souvenir d’une existence qu’elle n’a pas pu vivre ? J’hésite. Je bute sur les mots, et lâche avec douleur : « Tara, c’est impossible parce que… Dans cette autre réalité, tu es morte. »
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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Sam 4 Nov - 10:58

Pourquoi nous infliger autant de mal ? Parce que ça fait mal non ? C'est ce que je devrais penser en réalité et non pas me raccrocher à cet espoir infime, stupide, que notre existence pourrait changer, que nous pourrions nous retrouver réellement, dans cette vie ou dans une autre. Je dois me rappeler que la Tara qu'il a perdue n'est plus depuis longtemps et que rien ne pourra changer cet état de fait. Je sois aussi me rappeler que l'homme qui me fait face n'est pas "mon" Tyr, qu'il n'est pas celui qui m'a été arraché par la force des choses, qui a laissé un vide que rien n'est jamais venu combler. Et que cette torture quotidienne de le voir tous les jours, de croiser son regard sans y lire le moindre signe de reconnaissance est pire que tout. Je pensais m'y être habituée, j'avais même réussi à m'en convaincre mais, en voyant le regard heureux de ce nouveau frère que je n'ai jamais perdu, je réalise que cette douleur ne cessera jamais.

Et pourtant, je ne peux me défaire de ce sentiment de le connaitre par cœur, de cette impression de saisir ses pensées sans qu'il n'ait à les énoncer à haute voix. Ce qui n'est pas le cas, évidemment, l'homme qui me fait face n'a pas été blessé comme a pu l'être celui que je côtoie depuis des années. Par ma faute. Ces quelques mots ne cessent de résonner dans mon esprit alors que nous arrivons tout de même à converser, que mes larmes se tarissent pour mieux reprendre quelques instants plus tard. Avec un peu de chance, il mettra ça sur le compte de la grossesse, il parait que cela peut influer sur l'humeur des femmes. Peut-être aurais-je été de celles qui pleurent sans cesse. Voilà encore autre chose que je ne saurais jamais vraiment. "Avoir une deuxième chance ? Voilà qui serait vraiment merveilleux. Mais j'espère que ce ne sera pas trop tard pour toi en tout cas. Je suis sûre que tu sauras te rattraper si c'est possible." Je me mordille la lèvre quand il m'interroge, haussant les épaules comme si la question n'était pas si importante que cela. "… c'est possible. Mais on ne peut pas vraiment changer le passé."

Même s'il semblerait que l'on puisse changer le cours du temps. Et du présent. De la réalité. Je ne sais qui a osé faire cela mais une part de moi rêve de le voir payer le prix fort. Personne n'a le droit de nous faire espérer de la sorte. Personne n'a le droit de pouvoir jouer avec les vies, de faire croire aux gens qu'ils peuvent enfin toucher du bout des doigts ce qu'ils ont perdu depuis longtemps, ce dont ils rêvent, sans savoir si cela pourra s'avérer possible ou pas. Et pire encore, personne ne peut vous laisser conscient de cela, de ce que vous avez perdu et de ce qui n'est, au fond, pas réel. J'ai une grimace à ses propos, inspirant doucement avant de souffler à mi-voix. "Une distorsion du temps. Tu m'as l'air sûr de toi Tyr." Et je n'aime pas cela. Parce que cela veut dire qu'il se rappelle de cette autre vie, de cette existence que nous avons mené ensemble et pourtant tellement séparés. Et que je ne sais pas comment gérer cette nouvelle. Je déglutis alors que je fronce les sourcils à ses propos. "Et pourquoi ce serait impossible que … ? Oh…"

Nous y sommes. Je suis morte donc. Je me sens un peu pâlir alors que je tremble. Je connais pourtant cette réalité, mais la douleur qui se dégage de Tyr alors qu'il prononce ses mots à haute voix est bien différente. Il n'a jamais parlé de moi, il n'a jamais évoqué cette sœur qu'il a perdue et je ne l'ai jamais vu porter son deuil. Mais maintenant, tout ce qu'il a pu ressentir me revient en pleine figure et le coup est violent. Bien plus que je l'aurai cru possible. Je sens les larmes remonter et je me rends bien compte que c'est le moment de choisir. De jouer l'innocente, de travestir la réalité ou de tenter autre chose. Quelque chose de dangereux qui pourrait nous porter préjudice à tous les deux. Mais, si cela peut me permettre de voir de nouveau son regard briller de bonheur comme il a pu le faire, le jeu n'en vaudrait-il pas la chandelle ? Alors je réponds, dans un murmure. "Tu m'as … perdue donc… mais tu es sûr que je suis morte ?" A dire vrai, c'est plus une supplique qu'une vraie question. Et sa réponse m'effraie. Sa certitude pourrait me faire encore plus de mal que je ne pourrais le supporter.

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Message Sujet: Re: Un songe aigre-doux   Lun 6 Nov - 6:33

Elle ne pense pas ce qu’elle dit, cette Tara illusionnée. Elle est résignée, même, derrière cette triste joie, comme si elle avait ressenti cette douleur jumelle. Ce ne sont pas des mensonges, non… Mais ce voile dans son regard en dit plus long que ses paroles. Elle a sans doute pu entrevoir un peu de cette existence déchirée, à travers un temps qui l’est tout autant. J’espère pour elle qu’elle n’en a pas vu la chute, alors même qu’elle est enceinte dans cette réalité. De qui ? Je brûle de lui poser la question, à espérer que ce ne soit pas de son meurtrier, de ce Jamal que je n’ai eu de cesse de chercher. Je peux tout supporter, mais pas venant d’elle.

J’ai un sourire triste, à son attention. Non c’est vrai, on ne peut pas changer le passé. Mais la voir ici, à nouveau à mes côtés, comme si elle avait seulement vécu sa vie de son côté… C’est une douce illusion qui me fait croire que c’est possible. « Pourquoi ce serait trop tard, Tara ? Je pourrais t’attendre… Vingt ans s’il le faut, ou plus. » Parce que je l’ai déjà fait, précisément. Vingt longues années où je n’ai cessé de penser à elle, où sa perte a finalement guidé toute mon existence. J’étais promis à une brillante carrière de stratège, gradé de l’armée lagrane, mais rien n’avait plus la moindre importance quand elle est morte. La Cour des Miracles a su me donner un second souffle, me faire oublier un temps cette tragédie qui a détruit ma famille, au profit d’une autre bien plus étendue, et si singulière. Mais maintenant ? J’ai bien l’impression que si je réintègre la réalité qui est mienne, je ne serais pas me relever deux fois de la même perte.

Je voudrais pouvoir l’arracher à cette existence, égoïstement. Je me fiche de savoir qui est son mari, au fond, où si elle aura eu d’autres enfants qui l’attendent. J’ai ce besoin viscéral de retrouver ma sœur. Je pourrais l’aider, pour celui qui grandit encore en son sein. Je pourrais lui trouver une place de choix à la Cour des Miracles, qu’elle ait développé des talents magiques ou non. Peu importe… Parce que, oui, je voudrais pouvoir toucher du bout des doigts cette seconde chance que l’on m’offre, cet espoir qui menace de me détruire.

« Le Tyr de cette autre vie… Il avait pris le temps d’étudier la question. » Pas assez, cependant, pour savoir comment il était possible d’en sortir, ou mieux, de rester ancré à cette autre réalité. J’aurais voulu le savoir, pour être à nouveau maître de notre destinée. J’ai peur, qu’à chaque instant, on me l’arrache pour me faire regagner une existence qui me paraîtra froide et désolée maintenant.

Je reste le regard dans le vide, quand elle prend la pleine-mesure de mes paroles. Elle est morte. Je ne pensais pas que ce serait aussi douloureux de le dire, après tout ce temps. Je devrais avoir fait mon deuil depuis de longues années, mais c’est comme si son spectre me hantait en permanence. Je me suis contenté de me cacher derrière des façades, des sourires. J’écarquille les yeux, sous le coup de la surprise, quand elle me demande avec cette innocence authentique si elle est bien morte, dans cette autre réalité, dans ma réalité. Je ne peux pas avoir rêvé et inventé cette douleur, toute cette existence passée sans elle. « Tu… Tu t’es jetée, dans le gouffre de Roc-Epine. » Ma voix tremble. J’ai le regard brillant, avec cette expression de vive douleur à me rappeler ces événements funestes, à les faire ressurgir du néant. « Tu nous avais même laissé une lettre, pour nous expliquer ton geste. Que tu n’as pas pu… Que tu n’arrivais pas à… A continuer de vivre. » Je secoue lentement la tête, et me frotte les yeux d’une main, avant de risquer un sourire peu convaincant. Je ne devrais pas lui dire que c’est à cause de lui, selon ce qui a pu se passer dans cette réalité… Je ne sais pas. Je ramène sa tête contre mon épaule, incapable d’affronter son regard, et reprends d’une voix chuchotante : « Je n’ai pas pu retrouver le corps… Mais de nombreux témoins m’ont confirmé, choqués, que tu avais sombré dans le vide. Je… On a dû fleurir une tombe vide. » Je prends une inspiration tremblante. « Tara… Je ne peux pas te perdre une seconde fois. Je ne pourrais pas le supporter. »
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