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 La rue maudite

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Message Sujet: La rue maudite   Ven 10 Juin - 21:14


Livre I, Chapitre 4 • L'Ordalie de Diamant
Melinda Orlemiel & Arsène Albe


Louée soit Tartocitron, déesse des tresses et des macarons!



• Date : 06 Juin 1001
• Statut du RP : Privé
• Résumé : Arsène aime bien parler aux gens, même ceux qu'il ne connaît pas. Et en tant qu'habitant de Lorgol, il est de son devoir d'alerter les passants sur les légendes des rues de la Ville Basse. Même s'il vient juste d'inventer lesdites légendes de toute pièce.


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Message Sujet: Re: La rue maudite   Ven 10 Juin - 21:18

Arsène avait toujours aimé le matin. Parfois, quand Cassandre rentrait d’une mission particulièrement compliquée ou éprouvante, elle le réveillait avant l’aube et l’emmenait voir le soleil se lever sur les toits de Lorgol, juste elle et lui, et le relatif silence offert par la hauteur. Il aimait ce moment, cette communion avec les éléments, et l’impression de voir Valda dessiner son œuvre uniquement dans le but de l’impressionner. Et cela l’était, impressionnant, de voir Arven s’éveiller. Quant ils redescendaient des toits, elle lui offrait un petit pain encore chaud, ou une pâtisserie tout juste confectionnée par d’habiles boulangers, qu’il dégustait en riant et en se brûlant les doigts. Ces matins appartenaient au passé désormais, avec la mort de sa mère adoptive, mais Arsène n’en avait pourtant pas banni l’habitude.
Il s’était donc levé à l’aube ce matin-là, regardant le soleil se lever doucement dans le ciel délavé par la pluie de la nuit. Silencieux, admiratif, presqueen prière. Valda, Souveraine de l’Aube, méritait qu’on se recueille devant son oeuvre, après tout. Puis il était redescendu, avait troqué un morceau de pain contre son aide pour transporter quelques sacs de farine, et avait erré dans les rues, comme à son habitude. La vie de l’enfant était laissé à sa totale discrétion et, libre comme l’air, il lui arrivait souvent de se promener dans les rues de la Ville Basse, qu’il connaissait par coeur. Sa maison, son royaume, qu’il se plaisait à contempler.

Parfois, il se faisait malicieux et entreprenant, attachant ses pas à quiconque voulait bien lui apprendre quelque chose. Si certains voleurs l’accueillaient avec un amusement certain et un réel engouement, d’autres l’ignoraient et le renvoyaient d’une taloche. Il préférait les femmes, pour cela : elles craquaient souvent devant son sourire et ses grands yeux bleus, passant leurs mains dans sa tignasse d’un noir de jais en soupirant devant son air adorable. Il en profitait honteusement, le petit Arsène, de son charme et de ses manières enfantines. Il avait appris à qui s’adresser et qui éviter, à qui mendier un câlin et des mots doux, et qui maudire avec des jurons qui n’étaient vraiment pas de son âge. C’était son monde, et à la Cour des Miracles, Arsène savait s’imposer et se faire remarquer, parfois pas de la meilleure manière qui soit.
Parfois pourtant, il traînait dans les rues de Lorgol durant toute la journée, volant de quoi se nourrir, entraînant ses nouvelles capacités. Il préférait le monde et la foule, pour ça, pas encore à l’aise avec la discrétion et la patience inhérente aux voleurs et apprentis plus âgés. Il se faisait attraper, parfois, et savait parfaitement tourner ses mensonges pour s’en sortir à peu près sans trop de dommages. A peu près. Il était petit encore, et son air adorable l’aidait. Pour le moment.

Il ignorait quelle heure il pouvait être, alors qu’il s’était juché sur un toit, balançant ses jambes en rythme avec une mélodie qu’il fredonnait, parlant des jupons de Mirta et de ceux bien assez habiles pour les soulever. Chansons de taverne, répertoires d’hommes avinés, Arsène n’était pas aussi innocent que ses grands yeux le laissaient croire. Oh, il trouvait toujours les filles nulles et embêtantes, avec une exception certaine pour Lou-Ann la pirate, et plus mitigée pour Lena quand elle jouait les princesses. Il n’aimait pas les princesses, lui, trouvant ridicule leurs grands airs et leurs robes trop chargées. Cela ne l’empêchait pas d’apprécier la petite, ceci dit, et d’aimer passer du temps avec elle.
Tout à ses réflexions, Arsène remarqua soudain une jeune femme traverser la rue, s’apprétant à entrer dans celle qui se trouvait sous ses pieds. Elle n’était pas de Lorgol, il aurait pu le jurer : elle regardait trop longtemps autour d’elle, trop souvent, comme tous ces gens qui s’aventuraient dans la Ville Basse en espérant s’imprégner de ses merveilles, réelles ou supposées. Il était d’humeur taquine, aussi lui lança-t-il un avertissement du haut de son perchoir. «Je n’emprunterais pas cette rue si j’étais toi.» Laissant planer un silence qui se voulait mystérieux, l’enfant ajouta : «Elle est maudite par Tartocitron, et chaque dame qui l’emprunte sans sauter à cloche-pied se voit obligée de porter des macarons dans ses cheveux jusqu’à la fin de sa vie.» Affirma-t-il avec aplomb, mentant pourtant effrontément.
A ce moment là, pourtant, une dame doubla la jeune fille pour s’enfoncer dans la ruelle, sans sauter à cloche-pied. «La malheureuse», commenta Arsène avec chagrin, «sa coiffure est tellement horrible qu’elle préfère être maudite.» Enfin, si sort il y avait. Réfléchissant, le petit se pencha davantage, ses pieds se balançant toujours en rythme au-dessus de l’arête du toi, et lança la touche finale à sa victime de la journée. «Mais vu tes cheveux, tu ne dois pas craindre grand chose, difficile de faire plus commun. Au moins, ça te donnera une certaine particularité.» Il haussa les épaules et recommença à fredonner sa chanson, vantant Mirta et ses amants.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Sam 11 Juin - 16:34

Quatre-vingt-dix-neuf.

Le nombre résonna dans ma tête comme une victoire, se répercuta au fond de mon être comme un défi, se pressa au bout de mes lèvres avec ferveur. J’étais incapable de dire si je l’avais dit à haute voix ou non, tant il me semblait qu’il emplissait l’air, qu’il alourdissait l’atmosphère, qu’il me poussait en avant, vers la prochaine rue. Vers l’instant où je pourrais prononcer avec fierté le mot « cent ». Je me voyais déjà lever les bras vers le ciel en signe de victoire et hurler que j’y étais parvenue. Eventuellement avec un saut vers les étoiles. Non parce que j’avais accompli un exploit, mais parce que cent, c’était un joli chiffre. Un « un », qui désignait l’unité, la beauté de l’accord et de l’harmonie. Et deux « zéros » qui désignaient à la fois, à mes yeux du moins, le tout et le rien. Le tout de cette ligne qui jamais ne se terminait, qui se mordait la queue et ne cessait de tourner en rond. Le rien de ce chiffre qui, après tout, n’avait été créé que pour montrer l’absence.

Je parcourus la rue d’un pas assuré, guettant sur ma gauche le prochain tournant qui croiserait ma route. C’était la quatre-vingt-dix-neuvième fois que cette scène se répétait. Guetter la première route à gauche. La prendre. Pouvoir passer au nombre suivant. Je m’occupais à cette intéressante activité depuis le matin même, et un large sourire étirait mes lèvres, tandis que j’accomplissais l’improbable défi de m’amuser de cette tâche somme toute assez ennuyeuse. A vrai dire, je ne m’en lassais pas, même si une part de moi se demandait, perplexe, ce qui me prenait de considérer cette activité banale et inintéressante avec autant de sérieux et d’intérêt. J’avais en effet emprunté, parmi les quatre-vingt-dix-huit rues précédentes, nombre de venelles que n’importe quel chat tenant un tant soit peu à ses neuf vies aurait préféré éviter. Bien entendu, j’avais une certaine tendance à me montrer imprudente, mais je devais avouer que généralement, je me montrais quand même moins écervelée.

Oui, je suivais scrupuleusement l’idée qui m’était venue en tête lorsque j’étais sortie de l’auberge ce matin, un sac contenant mes maigres possessions hissé sur mon dos : prendre autant de premières routes à gauche que possible et établir un record au cours des derniers jours qu’il me restait à tenir. Cent, à mes yeux, c’était déjà pas mal. D’un autre côté, mon record des jours précédents était nul, puisque j’avais décrété que ce nouveau jeu commencerait aujourd’hui. J’avais donc encore tout un système de moyenne à inventer pour savoir si prendre cent fois la première route à gauche était un exploit ou non. Cette idée accaparait mon esprit, esprit qui, pour une fois, semblait déterminer à penser uniquement pour lui-même et non pour tout le monde. Silencieuse, je m’apprêtais à emprunter la première route à gauche, celle qui serait ma centième et qui mériterait une petite célébration, lorsqu’une voix m’interpella.

Troublée, je levai la tête pour découvrir un gamin perché sur les toits comme une girouette, prêt à se laisser, sans doute, ébranler par le moindre coup de vent. Un autre que moi aurait sans doute pensé à la vie du petit. Personnellement, je me contentais de sourire, songeant à ce jour où j’avais grimpé sur le toit de ma maison pour essayer d’apprendre à voler. Mon frère m’avait heureusement rattrapée, mais l’image me mit aussitôt de bonne humeur, et j’observai avec amusement cet enfant me prévenir que la rue que je m’apprêtais à emprunter était maudite, et que si je ne sautais pas à cloche-pied, je devrais porter des macarons dans mes cheveux jusqu’à la fin de mes jours.

Je haussai un sourcil sceptique, sans perdre pour autant mon sourire amusé. Bien entendu, l’avertissement de cet enfant me posait un certain contretemps. Cette rue était la première à gauche, et il fallait que je la prenne. Sans quoi, mon record de la journée ne serait que de quatre-vingt-dix-neuf, ce qui s’avèrerait vraiment dommage. D’un autre côté, je pouvais très bien la parcourir à cloche-pied. J’avais découvert depuis longtemps que le ridicule ne tuait pas, alors même si c’était une farce de la part de ce petit, je n’avais pas vraiment grand-chose à risquer.

Un courant d’air me frôla alors le dos et je me retournai pour voir une femme s’enfoncer dans la ruelle sans même paraitre s’inquiéter de la malédiction. Je lançai un regard interrogateur au garçon, qui me fit remarquer que, étant donné la coiffure de la dame, il valait mieux qu’elle se retrouve maudite. Je dévisageai la passante et ne pus m’empêcher de songer que le petit avait visé juste. Soit elle était aveugle, soit elle mourait effectivement d’envie de changer de coupe. Je m’apprêtais à remercier le garçon et à m’engager à cloche-pied dans la ruelle lorsque, se penchant en avant, il critiqua mes cheveux, les estimant très communs. Cette fois-ci, ce fut plus fort que moi.

J’éclatai. De rire.

Ce gamin était hilarant. Non seulement il possédait cette caractéristique si belle de n’avoir pas peur des mots, mais en plus, ses remarques étaient, pour l’instant d’une sincérité fort appréciée. Je repris mon sérieux en quelques instants, mais la lueur malicieuse qu’il avait allumée en moi ne s’éteignait pas. Cela dit, j’avais de plus en plus envie de traverser cette rue. Juste pour voir. Ou même de la franchir à cloche-pied. Juste par amusement. Ce qu’il m’avait dit, toutefois, demandait réponse. Aussi, je restai là à le regarder avec amusement tandis qu’il fredonnait un air que je ne connaissais pas.

— Merci pour tes conseils, petit bout. Mes cheveux sont peut-être ordinaires, mais mieux vaut se fondre dans la masse que de ressembler à…

Je jetai un coup d’œil à la femme à la chevelure désastreuse. Elle était sur le point de disparaitre au coin de la rue. J’eus un vague geste du bras pour la désigner.

— Disons que certaines particularités sont à éviter. Encore que… Est-ce que la malédiction prendrait effet sur moi ? Je ne suis pas une dame, juste une gueuse qui erre dans les rues sans but précis. Peut-être que je serais épargnée ?

Je plissai les yeux, jetant un coup d’œil à la ruelle comme si elle risquait de se transformer en serpent et de se jeter à ma gorge pour y planter ses crochets… et son venin. L’air inquiet, mais amusée en mon for intérieur, je lançai un regard au gamin.

— D’un autre côté, je n’aimerais pas beaucoup me retrouver avec des macarons dans les cheveux. Peut-être que je devrais sauter à cloche-pied, juste pour être sûre.

Je tapai du pied sur le sol comme une gamine énervée de ne pas pouvoir accomplir un caprice. A nouveau, je jetai un regard éperdu au petit.

— Ça fait longtemps que je n’ai plus sauté à cloche-pied, je crois que je pourrais facilement perdre l’équilibre et tomber. Est-ce que la malédiction me toucherait quand même ?

Je soupirai.

— Je dois absolument prendre cette rue, pourtant. Il faut que j’atteigne cent !

Je jetai un coup d’œil interrogateur au gamin, arborant un air inquiet malgré la lueur malicieuse qui brillait dans mes yeux. Oui, toute cette comédie n’était qu’une petite plaisanterie de ma part. J’adorais m’impliquer à fond dans ce que mes interlocuteurs prenaient pour des remarques sans importance.

— Qu’en penses-tu petit bout ? Est-ce que je prends le risque ?

Je me mordillai la lèvre inférieure comme si j’étais vraiment torturée par le dilemme, attendant la réponse du gamin.

Quoi qu’il dise, de toute façon, je devais traverser cette rue.

Il fallait que j’atteigne cent.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Lun 13 Juin - 13:14

Il avait réussi à capter son attention, au moins, et de son perchoir, Arsène savait ne pas craindre de représailles. Il était un excellent grimpeur, soumis à la dure loi des pavés de la Cour comme en attestait ses cicatrices, et il avait appris à se perfectionner. De là-haut, il avait une vue imprenable sur ses futures victimes, bien qu’il ne sache pas encore si Melinda en ferait partie ou non. Peut-être pas, elle avait l’air gentille, bien qu’il ait appris qu’il ne fallait pas se fier aux apparences. Elle avait une voix douce et un sourire espiègle quand elle lui répondit, après avoir éclaté de rire. Eclater de rire. Arsène s’était agité, mal à l’aise, ne sachant déterminer si elle se moquait de lui - d’un rire cruel et mesquin - ou si elle trouvait ses informations hilarantes. Ce n’était pas marrant, hein, de se retrouver maudite, donc peut-être bien qu’elle se moquait de lui. Ou de la femme qui venait de traverser la rue. Il était jeune encore, et bien qu’il n’ignore pas forcément la différence entre le sarcasme méchant et la gentille moquerie, il avait parfois un peu de mal à les distinguer l’un de l’autre. Surtout quand il ne connaissait pas les gens, comme c’était le cas pour cette fille.
Arsène leva tout de même les yeux au ciel devant le surnom dont elle l’avait affublé, qu’il trouvait ridicule et enfantin. Il n’était plus un enfant, même s’il n’était pas très grand il lui accordait volontiers, mais de là à le surnommer ainsi! Elle commença soudain à lui poser des questions sans pourtant attendre ses réponses, et il la regarda d’un air peu amène. «Tu parles toujours tout le temps comme ça? Tu es bizarre.» asséna-t-il avec cette tranquille assurance que possèdent les enfants, riches ou pauvres, bien-nés ou orphelins, cette certitude qu’ils avaient raison sans que personne ne puisse leur prouver le contraire. «Et j’en sais rien si tu seras maudite. T’es une fille.» Annonça Arsène comme si cela répondait aux questions de la demoiselle. Ca y répondait, en un sens, dans sa logique à lui : elle était une fille, donc visée par la malédiction. Il n’y avait pas besoin de détails supplémentaires.

Quand elle lui demanda son avis, il haussa les épaules, l’air suprêmement indifférent. Enfin, c’est l’air qu’il aurait voulu prendre, mais elle le surnomma à nouveau «petit bout», et sa moue ennuyée montrait bien qu’il n’appréciait pas. Il ne se priva pas de le faire savoir, d’ailleurs. «J’m’appelle Arsène, pas petit bout.» Ce point essentiel réglé, il répondit à sa question. « Si j’étais toi, je ne prendrais pas le risque. Pourquoi tu dois prendre cette rue à tout prix?» demanda-t-il, curieux, se remémorant ses paroles, avant de lui s’adresser de nouveau à elle, ses yeux bleus ne la quittant pas du regard tandis que ses jambes battaient à nouveau la mesure. «Ca fait longtemps que cette rue est maudite, on m’a raconté l’histoire quand j’étais petit. Mais tu sais, j'hésite maintenant. Est-ce que c'est cette rue, ou la prochaine?» Il lui adressa un sourire moqueur avant d’enchaîner « Peut-être que je ne me souviens pas bien. J’étais vraiment petit. Un fleuron m’aiderait sûrement à me souvenir.» Affirma-t-il sans la moindre gène. Est-ce qu’il était en train de la racketter? Parfaitement. Est-ce qu’il en éprouvait des scrupules? Absolument pas.

Il observa un moment la jeune fille, soupesant la menace qu’elle représentait avant de juger qu’il n’était pas vraiment dangereux de descendre la rejoindre. Avec brio et une certaine témérité, Arsène descendit de son perchoir avant de venir se planter à ses côtés, la dévisageant avec curiosité quelques instant avant de tendre la main d’un geste impérieux. «Je peux t’aider à aller n'importe où dans cette ville, y compris tous ces endroits où les étrangers ont peur d'aller. Comment tu t’appelles?» Il avait bien d’autres questions à lui poser, mais après avoir souligné qu’elle parlait trop, il ne pouvait décemment pas faire la même chose. Quoique lui, au moins, ne parlait pas tout seul, dans un dialogue étrange ou elle n’avait pas l’air d’avoir besoin de quelqu’un d’autre. Elle était peut-être folle, et pas seulement bizarre? Il recula légèrement à cette pensée, un peu mal à l’aise. Et si elle était vraiment folle?

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mar 14 Juin - 18:44

Bizarre.

Ce mot, je l’avais entendu si souvent qu’il m’était devenu comme un vieil ami, presque aussi proche de moi que mon propre prénom. Un large sourire étira mes traits. Que cet enfant l’utilise pour me caractériser ne me gênait pas plus que les centaines de fois précédentes. Quant à mon débit de paroles… Oui, j’étais consciente de parler beaucoup. Il n’était pas non plus le premier à me le dire. Et il ne serait certainement pas le premier à m’apprendre à garder le silence. Je savais déjà garder le silence, d’ailleurs. Pas souvent, mais je savais le faire.

Après ces remarques tout à fait charmantes, le gamin ajouta qu’il ne savait pas si j’allais être maudite ou non. Apparemment, dans sa tête, le fait que je sois une fille suffisait. En d’autres termes, il me laissait probablement tester par moi-même. Est-ce que j’avais envie de courir le risque ? Telle était la question. Personnellement, je ne faisais pas vraiment attention à mes cheveux. Tant qu’ils ne me tombaient pas devant les yeux, je pouvais presque venir à en oublier leur existence. D'un autre côté, je les aimais bien comme ils étaient, mes cheveux, et je n'étais pas sûre d'accepter de bon cœur pareil changement.

— Oui, pas de chance pour toi, je parle toujours autant. Et oui, je suis bizarre, merci. Je prends ça comme un compliment.

J’en vins à tester les connaissances qu’il avait de la malédiction, en lui expliquant que je n’étais pas très douée pour sauter à cloche-pied, et en lui demandant son avis. Il fallait que je traverse cette rue. Pour arriver à cent. Il était vrai que je n’étais pas fondamentalement obligée d’atteindre la centaine, mais ce serait dommage d’abandonner aussi près d’un chiffre rond. Quelle que soit la réponse de cet enfant, d'ailleurs, j'en viendrais probablement à m'aventurer quand même dans cette fameuse rue maudite.

Il haussa négligemment les épaules comme si le sujet n’avait pas d’importance, mais arbora une expression ennuyée, et précisa qu’il s’appelait Arsène, pas petit bout. Mon sourire s’élargit. « Petit bout », c’était le surnom que me donnaient mes parents quand ils voulaient m’expliquer quelque chose avec un tant soit peu de sérieux. Je le détestais, à l’époque. Au fil du temps, néanmoins, c’était devenu une habitude de l’utiliser chaque fois que je m’adressais à un enfant. Au moins, ce petit-là avait eu le cran de me dire qu’il n’était pas un petit bout, et de me donner son nom. Tout le monde n’avait pas ce courage.

Arsène, donc. C’était étrange, j’aurais imaginé un nom plus doux pour cet enfant. Arsène, c’était… trop sérieux. Trop rude. Le « r » donnait une impression de violence, de lame effilée, de falaises déchiquetées. Il n’avait pas une tête à se glisser dans ce prénom implacable. En fait, j’avais presque envie de continuer à l’appeler « petit bout », même si ça ne lui plaisait visiblement pas. Mais sans doute cachait-il, dans ce corps trop petit et ces yeux trop bleus, des intentions moins avouables que celles que j'aurais tendance à lui prêter... des intentions plus en accord avec son prénom.

Le gamin – Arsène, je devais m’habituer à penser à lui comme à Arsène – m’avoua qu’à ma place il ne prendrait pas le risque, et me demanda pourquoi je devais prendre cette rue à tout prix. Mon sourire s’élargit. Si je lui disais que je m’amusais à prendre toutes les premières routes à gauche qui croisaient mon chemin, sans doute cet enfant me considérerait-il comme plus bizarre encore. Ce qui, au fond, n’avait aucune importance.

— C’est la centième rue, révélai-je avec un large sourire. Mon centième premier tournant à gauche. Je me fais un record, sans doute parce que je n’ai rien d’autre à faire, et que j’ai toujours aimé les records. C’est comme une limite à dépasser sans cesse, un nouveau défi à chaque défi gagné. Enfin… ce serait vraiment bête, non, de m’arrêter à quatre-vingt-dix-neuf ? Ce serait un peu comme perdre une course au dernier moment, en trébuchant sur un caillou à un doigt de la ligne d’arrivée.

Après quoi, Arsène me parla de la rue, et m’avoua qu’il hésitait. Celle-ci… la suivante… Au fond, il était si petit quand on lui avait raconté l’histoire, et ne se souvenait plus de grand-chose. Enfin, il essaya de m’arracher un fleuron pour « l’aider à se souvenir ». L’amusement céda en moi la place à la stupéfaction. De toute évidence, une facette bien moins angélique de cet enfant était en train de se révéler sous mes yeux. Je n’étais certainement pas prête, toutefois, à distribuer mes fleurons comme des petits pains. Je haussai un sourcil sceptique, sans me départir toutefois d’un léger sourire.

Arsène descendit alors de son perchoir avec une souplesse que j’étais forcée d’admirer. De toute évidence, il était habitué à ce genre d’acrobaties. Téméraire, sans la moindre gêne, il s’approcha de moi, tendit une main avide de fleurons et m’expliqua qu’il pouvait m’aider à aller absolument n’importe où en ville, y compris à ces endroits qui effrayaient les étrangers. Il me demanda mon nom, mais, désormais suspicieuse, je songeai qu’il voulait surtout savoir jusqu’à combien je pouvais monter. Pas de chance pour lui, s’il comptait devenir riche, il était tombé sur la mauvaise personne. J’ignorai superbement sa main tendue.

— Je m’appelle Melinda, me présentai-je avec un léger sourire. Et, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je ne suis pas vraiment riche. Je ne pense pas être capable de trouver au fond de mes poches un ou deux fleurons à te donner.

Je réfléchis brièvement au contenu de mon sac. A part le nécessaire que je ne quittais jamais, je possédais bien peu de choses. Un sourire mutin étira soudain mes traits. Oh, j'avais bien peu de trésors aux yeux du monde, mais je pouvais bien dénicher quelques petites choses qui pouvaient intéresser un enfant. Comme quelques pots de miel que mes parents m’avaient obligé à emporter – et que j’avais accepté avec joie, d’ailleurs. Je pris un air songeur, les yeux perdus dans le vague.

— Mais est-ce que seuls les fleurons t’intéressent, ou es-tu prêt à te laisser attendrir par… une gourmandise ?

Sur ces mots, j’ouvris mon sac pour en sortir un pot de miel. Evidemment, je le brandis avec fierté et amour, comme s’il s’agissait d’un précieux trésor. Au sein de ma famille, c’était le cas. Le miel et les abeilles, c’était toute notre vie.

— Du vrai miel d’Outrevent, affirmai-je avec aplomb. Le plus délicieux que tu goûteras jamais. Il est à toi si tu acceptes de me servir de guide. Et si tu me conduis à un endroit où je n’ai jamais été.

Je n’avais pas vraiment besoin d’un guide, en fait. Me perdre pouvait être tout à fait distrayant. Toutefois, l’idée de découvrir quelque chose de nouveau me remplissait d’enthousiasme et, à vrai dire, j’avais envie de me prouver à moi-même que cet enfant n’était pas motivé que par l’appât du gain et qu’en lui restait une étincelle de gourmandise et de déraison puérile. Souriante, je penchai la tête sur le côté.

— Alors, Arsène, qu’est-ce que tu en dis ?

Je lui avais offert un pot de miel. J’étais restée tout à fait calme alors qu’il avait essayé de me soutirer de l’argent. Et en plus, je l’avais appelé Arsène et non plus petit bout !

De toute évidence, j’avais toutes les chances qu’il accepte !

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mer 15 Juin - 9:56

Elle semblait bien prendre la critique, en tout cas, puisqu’elle souriait quand Arsène avoua la trouver bizarre. Ce n’était pas tant qu’elle parlait trop, les filles avaient tendance à faire ça, il l’avait remarqué, c’était plutôt qu’elle semblait faire les questions et les réponses, comme si elle n’avait pas besoin de lui. Et il détestait se sentir exclu d’une conversation, surtout quand son interlocuteur parlait tout seul. Elle confirma son impression, indiquant qu’elle le savait et qu’elle le prenait comme un compliment. «Ce n’en était pas un.» Lui indiqua Arsène, sans le moindre tact. «Personne n’aime les gens bizarres.» L’informa-t-il d’ailleurs, au cas où elle n’était pas au courant. C’était peut-être le cas, ceci dit, alors il se faisait une joie de l’éclairer.
Mais bon, visiblement, elle le savait, puisqu’elle s’en fichait d’être considéré comme bizarre. Elle lui révéla la raison totalement futile qu’elle avait de prendre cette rue à gauche, la centième, rien que ça. Arsène la regarda d’un air suspicieux, cherchant à nouveau la moquerie dans ses propos... Parce que si c’était sérieux, elle était vraiment étrange. Quoique. Il lui arrivait de jouer à ce genre de jeu aussi, ne pas marcher sur les lignes des pavés, sauter à pieds joints pour éviter les flaques d’eau... Des jeux d’enfants, qu’il se plaisait à jouer, s’imaginant mille histoires pour convenir à se comportement. Mais elle, elle n’était plus une enfant, n’est-ce pas? Il lui jeta un nouveau regard, essayant de deviner qui elle était. Peut-être était-elle malade? Peut-être croyait-elle être encore une enfant, et non une adulte avec des responsabilités? Pour lui qui avait hâte de grandir, de prendre sa place à la Cour des Miracles, rencontrer quelqu’un qui ne voulait pas grandir était une énigme qu’il ne savait pas comment résoudre. Ou peut-être était-elle juste un peu simple, comme Cassandre disait parfois pour lui expliquer le comportement de certains. Décidément, cette fille, elle était bizarre, et c’était un mot qui semblait lui coller à la peau.

Il ne lui avait pas répondu, du coup, parce qu’il ne savait pas vraiment quoi lui répondre. Cela lui paraissait logique comme explication, mais curieusement décalé. La jeune fille n’aurait pas du jouer à ça, elle était bien trop grande. N’avait-elle pas un travail, quelque chose à faire? Elle avait dit n’être pas une Dame, mais Arsène en doutait : seuls les nobles pouvaient se permettre de ne rien faire. Et encore, pas tous : il savait que Mélusine, par exemple, était de noble naissance, et pourtant elle faisait aussi partie de la Cour. Décidément, les gens étaient compliqué, et cette fille ne l’était pas moins que les autres.
Il avait tenté sa chance, pourtant, essayant de lui soutirer quelques pièces, mais elle ne semblait pas décidée à le payer. Il s’efforça de cacher sa mine désappointée : cela marchait, en général. Peut-être que cette fille était trop bizarre pour que le charme agisse?
Il avait fini par descendre de son perchoir et s’approcher d’elle, l’examinant sans chercher à le cacher. Elle s’appelait Melinda, lui révéla-t-elle, avant de lui dire qu’elle ne comptait rien lui donner, considérant à peine sa main tendue. Pfff. Arsène souffla, vexé et déçu, avant de laisser retomber son bras. Une question lui brûla les lèvres, impertinente au possible, mais il la garda sagement dans sa tête quand la jeune fille lui adressa un sourire avant de lui proposer autre chose. Inutile de briser le charme avant qu’elle ne lui ai proposé un autre genre de marché, n’est-ce pas? Et quel marché! Du miel, du vrai miel, et un pot tout entier!

L’enfant goûtait rarement à ce genre de délices. Il était nourri c’était vrai, mais le superflu ne faisait guère partie de sa vie. Il quémandait - et obtenait - bien quelques sucreries, mais un pot entier de miel, rien qu’à lui? Il considéra un instant Melinda, avant de tendre les mains dans un geste impérieux. «Marché conclu! Tu veux aller où?» Il n’allait pas chipoter, maintenant qu’une telle opportunité s’offrait à lui, sur un quelconque paiement. Un pot entier de miel! Il ne pût retenir plus longtemps la question qui lui brûlait les lèvres, cependant. «Pourquoi tu joues à des jeux ridicules si tu n’as pas assez d’argent? Tu pourrais travailler. » Après tout, même si elle avait du miel, elle n’avait pas d’argent. A moins qu’elle ne vende du miel? C’était ça son travail?

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mer 15 Juin - 16:19

Personne n’aimait les gens bizarres…

C’était vrai. Et c’était peut-être aussi une des raisons inavouées pour lesquelles j’étais bizarre, d’ailleurs. Je trouvais que l’affection, l’amour, et tous ces sentiments déchirants étaient bien trop compliqués, comparés à la simplicité que pouvait revêtir la vie. Les êtres qui vous aimaient attendaient systématiquement quelque chose de vous. Or, moi, je tenais beaucoup à ma liberté – surtout à ma liberté de faire des bêtises et de me comporter en véritable petite fille, comme si les responsabilités qui pesaient sur de trop nombreuses épaules ne me concernaient pas. Oui, je préférais de beaucoup l’indifférence, voire la méfiance, ou la colère. Il était bien plus facile de garder ses distances avec quelqu’un qui vous criait au visage qu’avec quelqu’un qui tentait de se lier d’amitié.

Ne prenant pas du tout ombrage de la remarque du gamin, je haussai donc négligemment les épaules et continuai à parler. Nous discutâmes de la malédiction, de son prénom et de la raison impérieuse pour laquelle je devais traverser cette rue. Arsène essaya de m’arnaquer comme si j’avais de quoi le payer et me proposa – pas un si grand arnaqueur que ça, au fond – de me servir de guide à travers Lorgol. Je me présentai, et révélai à cet enfant que je n’étais pas assez riche pour me permettre de le payer. Il eut un soupir à fendre l’âme, l’air déçu. Souriante, je songeai que je devais bien avoir quelque chose à lui donner.

Je sortis alors mon arme secrète : un pot de miel de chez moi. Personnellement, si c’avait été moi à la place de ce garçon, j’aurais accepté sans hésiter. Je n’étais pas très difficile quand il s’agissait de nourriture, mais le miel était un peu mon péché mignon, le symbole, dans notre famille, du partage, de l’amour, et de la joie toute simple d’être ensemble. Une seule fois, j’avais refusé d’en manger : le jour maudit où mes parents avaient tenté de me forcer à être sage en me menaçant de me priver de miel si je m’avisais de faire une bêtise. Ils n’avaient plus jamais osé recommencer les ultimatums par la suite.

Aussi je ne doutais pas un instant que cet enfant allait accepter. Il tendit d’ailleurs les mains d’un geste impérieux, déclarant que c’était marché conclu. Il me demanda où je voulais aller, et avant que j’aie pu lui répondre, il m’interrogea sur les raisons qui me poussaient à jouer à des jeux qu’il considérait comme ridicules, au lieu de travailler pour gagner de l’argent. J’esquissai un léger sourire. A vrai dire, même quand je travaillais, il m’arrivait de m’immerger dans ces « jeux ridicules ». Sur le moment, je ne les considérais pas comme tels, d’ailleurs. Ils étaient juste… amusants. Distrayants. Et ils me permettaient de me rappeler que j’étais différente. Unique. Précieuse.

Souriant toujours, je fourrai le pot de miel entre les mains de cet enfant. Le fait que je sois bizarre, que je joue à des jeux ridicules et que je parle sans jamais m’arrêter, c’était simplement pour essayer de me convaincre que ma vie, quelque part, avait un sens. Jamais, toutefois, je ne révélerais une chose pareille à voix haute – encore fallait-il que je me l’avoue à moi-même pour commencer. Alors, comme toujours pour répondre à une question dont la réponse ne me plaisait pas beaucoup, je haussai négligemment les épaules, comme si le sujet n’avait pas d’importance, et je posai une de ces questions qui sous-entendaient une vérité qui n’en était pas vraiment une.

— Tu ne trouves pas ça amusant, de s’inventer des jeux pareils, de temps en temps ? Nombreux sont ceux qui pensent que les responsabilités les empêchent de jouer, mais en réalité, ce devrait plutôt être le contraire. Je pense que les responsabilités qu’endosse une personne devraient lui permettre de jouer. Même dans un espace délimité.

Je chassai le sujet d’un geste de la main. Ce n’était pas vraiment ma seule raison de passer mon temps à jouer ici.

— Quoi qu’il en soit, je travaillais avant de venir à Lorgol. J’étais même apicultrice et mes parents pourraient te dire que j’étais plutôt douée.

Mes parents avaient cette habitude bizarre de sourire d’un air attendri chaque fois que je faisais quelque chose qui ressemblait de près ou de loin à un acte responsable. Quand ils me voyaient travailler à leurs côtés pour m’occuper des ruches, ils ne pouvaient s’empêcher de prétendre que j’avais un don pour ça. Je voyais bien, pourtant, que mon travail n’avait rien d’extraordinaire.

— C’est d’ailleurs la production de mes ruches que tu tiens entre tes mains, déclarai-je avec fierté en désignant le pot de miel d’un geste du menton. Mais j’ai quitté Outrevent et mes précieuses ruches pour venir ici. Je compte étudier à l’Académie. J’attends juste la période des entretiens d’entrée. Voilà pourquoi je me promène dans les rues dans le plus complet désœuvrement.

J’eus un large sourire en songeant soudain à quelque chose, et je jetai un coup d’œil malicieux à Arsène.

— Cela dit, ce n’est pas parce que je travaillais sur mes ruches que je ne me permettais pas, de temps à autre, un petit écart pour prendre la centième rue à gauche. Tu as beau considérer que ce ne sont que des jeux ridicules, personnellement, je les trouve plutôt utiles. D’ailleurs, ils te sont utiles à toi aussi. Si je n’avais pas décidé de prendre toutes les premières routes à gauche ce matin, tu ne m’aurais certainement pas rencontrée.

Mon sourire s’élargit.

— Et je n’aurais pas pu t’offrir ce pot de miel. Dommage, tu ne trouves pas ?

Je me rappelai brutalement notre marché. Il devait me servir de guide. Il aurait donc été bien dommage pour moi aussi de ne pas avoir cédé à cette envie ridicule, ce matin, lorsque j’étais sortie de l’auberge où je logeais. Avide d’explorer et de découvrir de nouvelles choses, je n’hésitai pas une seule seconde avant de donner l’endroit où je désirais me rendre.

— Emmène-moi à un endroit où je ne suis jamais allée. Un endroit sans trop de malédictions, s’il te plait. Le gendre d’endroit qui est aussi inoubliable qu’un pot de miel, à tes yeux.

Je croisai les bras sur ma poitrine et pris la ferme décision de me laisser guider. J’allais voir si les capacités de cet enfant valaient un pot de miel. De toute façon, je ne regretterais probablement pas de le lui avoir donné. Tout le monde méritait, une fois dans sa vie, de goûter du vrai miel, y compris ce petit garçon dénommé Arsène.

Bien entendu, il pouvait très bien n’être qu’un appas pour m’attirer dans une rue transversale, où un de ses ainés en profiterait pour m’assommer et me voler. Ce qui ne me gênait pas le moins du monde, tout bien réfléchi.

Parce que je n’avais absolument rien à voler.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Ven 17 Juin - 10:50

En tout cas, si elle était bizarre, elle n’était assurément pas facile à mettre de mauvaise humeur, et rien que pour ça, Arsène décida de passer outre sa bizarrerie. Ce n’était peut-être pas de sa faute si elle était bizarre, après tout. Il décida donc de lui accorder le bénéfice de doute, continuant à lui parler sans trop de préjugés, descendant même à sa hauteur après avoir arbitrairement décidé qu’elle ne représentait pas une grande menace. De toute façon, si c’était le cas, l’enfant était totalement confiant en sa capacité à se faufiler à toutes jambes dans les rues qu’il connaissait comme sa poche, et de la semer sans trop de difficultés. Il aurait pu, d’ailleurs, ne pas lui servir de guide, s’emparer du pot de miel qui lui faisait de l’oeil et ne plus jamais la revoir. Mais ça aurait été dommage, en un sens, et puis, ce n’était pas comme s’il avait quelque chose de mieux à faire, après tout. Il aimait vagabonder dans les rues, mais il aimait aussi la compagnie, et cette fille ferait bien l’affaire pour quelques heures. Le pot qu’elle lui fourra dans les mains lui donna l’eau à la bouche, et tandis qu’elle répondait à sa question, il ne résista pas à l’envie de l’ouvrir et de plonger ses doigts dedans, se régalant de ce miel sucré qu’elle lui avait donné comme paiement. Et quel paiement! Il adorait les sucreries, et ce miel était tout simplement divin.
Tout à sa gourmandise, il écouta d’une oreille distraite Melinda lui assurer qu’on pouvant jouer en travaillant, ou travailler en jouant, ou quelque chose comme ça. Elle lui raconta aussi pourquoi elle était à Lorgol, tandis qu’il refermait avec regret son petit trésor jaune personnel. Peut-être le partagerait-il avec Lena, plus tard, quand il en aurait assez mangé pour ne plus se sentir possessif. Elle travaillait alors? A Outrevent, avec des ruches et des abeilles et du miel tous les jours? C’était un travail qui semblait amusant, elle avait sans doute raison. Il hocha la tête quand elle répliqua que si elle ne jouait pas, il n’aurait pas pu recevoir son miel, et finit par lui demander son paiement en échange.

Arsène pencha la tête, se régalant avec les dernières gouttes sucrées, avant de lui répondre. «Je ne sais pas si tu y a déjà été, je ne te connais pas. Mais je peux te montrer mon endroit préféré, si tu veux. C’est un secret, alors, ne dis rien à personne. Et apporte un pot de miel à chaque fois que tu voudras y aller, d’accord?» Essaya-t-il, même si quelque chose lui disait qu’elle ne mordrait probablement pas à l’hameçon. Ou alors, peut-être qu’elle n’y reviendrait pas. Lui adorait cet endroit, et ses pas l’y ramenaient inlassablement quand il était désoeuvré, triste ou fatigué. Comme si cet endroit possédait un charme magique qui l’apaisait. «Moi aussi j’aime jouer, mais... Le travail, c’est sérieux» Expliqua-t-il maladroitement avant de faire signe à la jeune fille de le suivre dans la ruelle, sa centième. Il aurait été dommage qu’elle n’accomplisse pas son plan, surtout que ce n’était pas cette rue qui était maudite. Probablement une autre. Ou pas, mais de toute façon, il ne la reverrais plus pour constater les méfaits de la malédiction, si tant est qu’elle existait. «Et toi, tu es une adulte.» Tenta-t-il encore, bien conscient que cela sonnait creux pourtant. Il comprenait le concept mais, quelque part, cela lui semblait étrange. Bizarre. En parfaite adéquation avec Melinda.

Alors il changea de sujet, puisqu’il ne savait pas vraiment comment aborder celui là. «Tu vas faire quoi à l’Académie?» Demanda l’enfant avec curiosité, ses yeux se portant malgré lui vers le bâtiment qui dominait Lorgol de toute sa noble hauteur. Etre mage ou savant ne l’avait jamais vraiment attiré, parce qu’il considérait comme ennuyeux au possible le fait de suivre un enseignement suivi, mais il comprenait que cela pouvait plaire à certain. Quoique Melinda était bizarre, alors peut-être que cela ne lui plairait pas? «Tu as laissé tes parents continuer avec leurs abeilles alors? Ils ne te manquent pas?» reprit-il à nouveau, ses yeux bleus se posant un instant sur Melinda avant de se reporter sur la route. Il se plaisait à penser que s’il avait eu des parents, il serait resté avec eux, mais après tout, qu’en savait-il? Il adorait être avec Cassandre, il adorait se blottir dans les bras de Melusine, même si elle n’était pas sa maman. Il adorait la chaleur, les câlins, l’attention de tout un chacun. Se priver volontairement de ça lui semblait faux, en quelque sorte.
Tout en parlant, il entraîna Melinda à sa suite, sans la moindre hésitation. Il aurait pu la conduire dans un piège, c’était vrai, la leurrer et l’abandonner à son sort dans un quartier coupe-gorge de la Ville Basse. Il aurait pu, mais il avait assuré jouer les guides, et ne faillirais pas à sa parole. Arsène avait beau être un menteur, il lui arrivait parfois de se montrer honorable, pourvu qu’il ait une bonne raison. Et un pot entier de miel, rien qu’à lui, était assurément une bonne raison. Enfilant rues et ruelles, il emmena sa nouvelle amie plus bas, vers les canaux, les ports et leur ambiance presque magique. Mais ce n’était pas les bateaux qu’il désirait lui montrait, non, c’était bien les canaux qui parsemaient la ville, et surtout un endroit particulier, calme et presque immobile dans l’agitation de la ville. L’eau y coulait en chantant doucement, et un renfoncement à même les pavés semblait inviter à s’asseoir et à laisser ses pieds se glisser dans l’eau, les yeux sur le courant, les oreilles bercés par un calme reposant. Une parenthèse de calme dans une vie trépidante, un endroit ou Arsène aimait se rendre, lui qui n’acceptait jamais de se poser plus de quelques secondes. Mais c’était beau, ici, et encore plus la nuit, lorsqu’on voyait les étoiles.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Sam 18 Juin - 12:00

Le meilleur avec le miel, c’était de le voir être mangé avec appétit.

Lorsqu’Arsène, sitôt le pot en main, y plongea les doigts pour goûter le délice doré, je sus que je ne regretterai pas de le lui avoir donné. Non pas que je m’attendais à ce qu’il le rejette en grimaçant, ou à ce qu’il l’utilise comme colle pour réparer un objet qui lui était précieux, ou encore qu’il le revende pour son propre profit, mais le spectacle d’un pot de miel mangé avec autant d’appétit faisait toujours plaisir. D’autant plus que ce miel était à moi. Ou plutôt, à mes parents. Mais étant donné que je les aidais au travail des ruches, c’était un peu ma création, à moi aussi.

En tous cas, en échange de ce pot de miel, Arsène devait me conduire à un endroit où je n’avais jamais été, ce qui en soit était une récompense suffisante. Il m’avoua qu’il ne savait absolument pas où je n’avais jamais été, mais qu’il pouvait me montrer son endroit préféré, un endroit secret, dont je ne devais parler à personne. Il ajouta que je devrais apporter un pot de miel chaque fois que je voudrais y aller, et un demi-sourire étira mes lèvres. Décidément, ce petit était déterminé à obtenir un maximum de la part de ses interlocuteurs. A moins que je ne sois qu’une victime qu’il ait considérée comme manipulable, et que, par conséquent, il essaye simplement de tester mes limites.

— Adjugé pour ton endroit préféré, alors, décrétai-je, amusée. Et je te promets que je garderai le secret. Pour le pot de miel… C’est à voir. Qui sait ? Peut-être que je me sentirai d’humeur généreuse la prochaine fois que je me rendrai là-bas, et que, par conséquent, je t’en apporterai un ?

Arsène lâcha alors une aberration à propos de travail prétendument sérieux. Je le croyais, moi aussi, quand j’étais petite, que le travail était une affaire sérieuse, une affaire d’adultes. Et puis j’avais commencé à m’occuper de mes petites abeilles, et j’avais découvert qu’en réalité, ce qui pouvait de premier abord sembler ennuyeux n’était qu’un nouveau cadre où construire des nouvelles règles de jeu. Oui, j’adorais jouer en travaillant. Ou travailler en jouant, c’était du pareil au même. J’étais loin de trouver ça aussi bizarre qu’Arsène semblait le penser au son de sa voix.

Mais Arsène changea de sujet avant que j’aie pu répondre, et me demanda ce que j’allais faire à l’Académie. La réponse était si évidente, à vrai dire, que je fus incapable de trouver les mots durant quelques secondes. Que pouvait faire un habitant d’Outrevent à l’Académie, sinon y entrer pour devenir Mage ? Puis je me demandai si la question n’avait pas un autre sens. Si cet enfant ne voulait pas entendre par là que je n’avais pas ma place à l’Académie, que je n’étais pas faite pour ça. Mon sourire vacilla un instant, avant de reprendre sa place habituelle sur mon visage. Oui, moi aussi j’avais des doutes. Je n’étais pas certaine que ce soit une bonne idée de condamner des années de ma vie à une magie que je ne désirais pas vraiment. Mais je n’allais certainement pas avouer ça à voix haute, et encore moins à un jeune garçon croisé par hasard au détour d’une rue.

Après quoi, Arsène posa une autre question, qui me fit reprendre le contrôle de mes moyens, principalement parce que j’y avais déjà tant réfléchi que j’en connaissais la réponse par cœur. Enfin… la réponse idéale à donner à quiconque me posait la question. La véritable réponse, à vrai dire, je n’étais pas sûre de la connaitre moi-même. Ou de vouloir la connaitre. En tous cas, je m’étais entrainée à chasser la pointe de mélancolie qui me serrait le cœur lorsque je me rappelais que mes parents étaient là-bas, en Outrevent, et que si j'étais restée, je serais au milieu de nos ruches et de nos abeilles, travaillant sans penser au lendemain, légère, joyeuse, joueuse. Aussi, forte de mon expérience, je parvins à conserver le sourire à cette question, malgré les doutes habituels qui me saisissaient lorsque je pensais à tout ce que j’avais laissé en Outrevent.

Ce fut d’autant plus facile pour moi de conserver ma bonne humeur qu’Arsène, tout en me posant ses questions, me montra le chemin jusqu’à ce fameux endroit secret. Nous prîmes ma centième rue – preuve, je le supposais, qu’Arsène s’était souvenu qu’elle n’était pas maudite, cette venelle – et nous marchâmes quelques minutes durant.

— Bien sûr que mes abeilles me manquent ! m’exclamai-je avec un sourire. Et mes parents aussi. C’est mon chez-moi que j’ai abandonné, mais je sais que c’est pour une bonne cause. Ici, je peux construire ma propre maison, je peux faire ma propre vie, je peux voler de mes propres ailes. Ici, je peux faire ce que je veux, je suis libre et indépendante, et je sais désormais que je n’ai besoin de l’aide de personne pour vivre. C’est… grisant, je trouve. De savoir que je peux simplement partir, et que je suis assez grande pour ne quémander aucune aide, de la part de personne.

Je souris un peu plus librement. J’avais même parlé plus facilement et avec plus d’éloquence que je ne l’aurais imaginé.

— Et puis, je vais à l’Académie ! Pour devenir mage ! D’une certaine façon, c’est ma manière à moi de remercier tout ce que mes parents ont fait pour moi, et de leur dire qu’ils ont élevé un enfant qui aura fait dans sa vie quelque chose d’extraordinaire. Quand parfois ma maison me manque trop, je pense à ça et… ça suffit à me dire que j’ai pris la bonne décision.

Je fronçai les sourcils.

— Quant au travail, je n'estime pas que c'est une chose sérieuse. C'est juste un nouveau jeu qui porte un nom bien trop déconsidéré.

Nous arrivâmes alors à un endroit sublime, de par le calme et la beauté discrète qui y régnaient. Ici, l’agitation de Lorgol semblait bien loin, et le doux coulis des canaux formait comme une douce mélodie qui chantait à mes oreilles. J’étais surprise, à vrai dire, et un peu émerveillée. Je m’attendais à autre chose comme endroit préféré d’un jeune garçon comme Arsène. Quand j’avais son âge, je me frayais toujours un chemin vers le chaos, et même, souvent, je m’arrangeais pour frayer un chemin au chaos. Peut-être était-ce parce que ma maison était un petit nid de calme et de sérénité que je cherchais l’agitation. Peut-être était-ce parce que Lorgol était perpétuellement bruyante et animée que cet enfant quêtait un endroit tranquille.

— C’est beau, murmurai-je en toute sincérité.

Je n’osais pas parler trop fort, comme si ma voix allait travestir la pureté du chant fredonné par le coulis de l’eau.

— J’ai toujours aimé le chant de l’eau, soufflai-je avec un léger sourire. J’ai parfois l’impression qu’il raconte une histoire que lui seul peut comprendre.

Comme à peu près tous les êtres-humains, en fait. Sauf que les hommes avaient tendance à couvrir cette histoire qui transparaissait naturellement en eux de mots inutiles. Et je n’étais pas en reste, d’ailleurs. J’adorais emplir le monde de mots inutiles.

— Merci, Arsène. Ça valait bien un pot de miel, affirmai-je sans hésitation.

Ici, il y avait quelque chose de beaucoup plus tranquille qu’ailleurs dans Lorgol. Quelque chose qui apaisait mon cœur et mes pensées.

Quelque chose qui me rappelait Outrevent.

Quelque chose qui valait peut-être que je ramène du miel ici un jour.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mar 21 Juin - 0:43

Bien sûr, qu’il avait essayé de lui soutirer un nouveau pot de miel. Ce n’était même pas vraiment la voler, puisqu’elle avait dit que ses parents en fabriquait, alors, cela ne devait pas réellement la déranger, sans doute. En plus, ce n’était même pas pour les revendre, simplement pour les garder et les manger. Peut-être en offrir à Mélusine, aussi. Est-ce qu’elle aimait le miel? Et les hérissons? Ca mangeait du miel, les hérissons? Les questions fusaient dans sa tête, tandis qu’il dégustait son miel sans s’en cacher. Il finit par essuyer ses doigt collants sur ses vêtements, en enfant qu’il était, et hocha la tête quand Melinda lui promit de garder le secret. C’était important, ce genre de serment, et il voulait être sûr qu’elle sache que s’il l’emmenait, elle serait condamnée au silence, sous peine d’être maudite par Levor lui-même. Oui, Arsène faisait une légère différence entre ses promesses et celles autres, mais lui savait en son for intérieur lesquelles de ses promesses étaient sincères ou non. Celles des autres devaient être toutes sincères, avait-il décidé depuis longtemps.
Il l’avait entraîné à sa suite dans les rues de Lorgol, sa connaissance de la ville sans failles ou presque, née après des années d’expériences. Lorgol, c’était sa ville, les ruelles de la Ville Basse, il les connaissait par coeur. Lesquelles emprunter, lesquelles éviter. Au fil de ses années à la cour des miracles, Arsène avait lié quelques amitiés, et c’était dégoté quelques protecteurs, mais il restait un enfant, avide et curieux de découvertes, ce qui n’allait pas sans s’attirer quelques ennuis auprès de certains. Il amena Melinda sans jamais altérer son pas cependant, tournant, virevoltant, enfilant rues et ruelles. Peut-être soupçonnait-elle qu’il essayait de la perdre, et Arsène devait bien s’avouer que c’était un peu le cas. Il prenait plaisir à la guider par la route la plus longue, testant son sens de l’orientation, sautillant et fredonnant.

Melinda s’enflamma à sa question, clamant sa liberté et son indépendance, sa possibilité de vivre sans avoir besoin de quelqu’un pour lui donner la main. Arsène, lui, n’était pas totalement d’accord avec ce point de vue. Peut-être parce qu’il avait grandi enfant des rues, Cassandre le laissant souvent seul pour ses missions, entouré de l’amour d’une mère adoptive seulement, et pas de parents et d’une ribambelle d’oncles et de tantes. Il n’avait jamais été seul, évidemment, il y avait toujours quelqu’un pour veiller sur lui, l’embrasser et le câliner quand il en faisait la demande. Mais pourtant, au fond, il avait toujours ce besoin d’amour, cette volonté d’être entouré, aimé, chéri. Et s’échapper de tout cela pour vivre sa vie, seul, le laissait étrangement perplexe. Il n’était pas d’accord, mais ne savait pas trop comment l’exprimer sans que Melinda ne le pense faible ou dépendant. Il l’était, en vérité, dépendant de cet amour des autres, dépendant des caresses, des câlins et des mots qui berçaient les premiers moments de son sommeil, parfois. «Tu sais», essaya-t-il, «tes parents n’ont pas besoin que tu fasses quelque chose d’extraordinaire pour être fier. Ils t’aiment, et cela leur suffit pour être fier de tout ce que tu fais.» Cassandre le lui avait expliqué, un jour, ou une nuit peut-être. Elle lui parlait souvent la nuit, l’entourant de ses bras, le rassurant sur l’amour de cette mère qu’il ne connaissait pas et d’elle, qui l’avait remplacé pour un temps donné. «Et je trouve ça triste, de croire que l’on a besoin de personne pour vivre. Parce que ça veut dire qu’on a personne à qui s’attacher, à qui se confier.» Il la regarda un moment, haussant les épaules. «C’est triste de n’avoir personne à qui parler.» Conclut-il en l’entraînant encore dans une autre rue.

Et puis, enfin, son endroit secret. Rien qu’à lui. Personne ne savait où il filait, ou du moins, il se plaisait à le croire. Rien ne restait jamais longtemps secret à la Cour des Miracles, mais il était encore assez jeune et naïf pour l’espérer. Melinda semblait elle aussi sous le charme, et l’enfant s’autorisa un sourire satisfait, s’asseyant à sa place préférée avant de plonger, à nouveau, les doigts dans son pot de miel. Peut-être devrait-il en proposer à Melinda? «J’aime bien aussi quand l’eau chante» Confia-t-il après s’être régalé. Il avait opté pour le garder rien que pour lui, au final, songeant que Melinda en avait encore toute une réserve. « Je ne sais pas si elle raconte vraiment quelque chose, mais elle chante, et c’est drôlement beau. Tu veux t’asseoir?» Proposa-t-il soudain, levant ses grands yeux vers la jeune fille. « J’étais presque sûr que tu n’étais jamais venue.» Assura Arsène et reportant son regard sur l’eau. «Tu sais, quand j’aurais plein d’argent, j’aimerais habiter dans une maison sur l’eau. Pas un bateau, mais une vraie maison.» expliqua-t-il, les yeux perdus sur l’eau du canal qui s’écoulait doucement sous ses pieds.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mer 22 Juin - 20:26

Arsène était indubitablement un guide qui s’y connaissait.

Pas une fois il n’hésita au détour d’une ruelle, pas une fois il ne ralentit le pas, pas une fois il ne fronça les sourcils comme si un endroit lui était un peu moins familier. Il s’avançait avec assurance, ayant visiblement vécu toute sa courte existence dans cette ville. A vrai dire, il semblait si bien connaitre l’agencement des rues que l’espace d’un instant, je songeai avec amusement qu’il aurait pu les avoir créées lui-même, ces rues. Sans doute les avait-il parcourues de long en large tant de fois qu’il pouvait désormais s’y promener les yeux fermés.

Tandis que nous marchions, j’expliquai à Arsène pourquoi, même si mes parents me manquaient, j’étais certaine que les quitter avait été la meilleure décision. La liberté que je trouvais ici, et la possibilité de m’épanouir en toute indépendance me remplissaient d’une satisfaction presque enfantine. J’ajoutai qu’une fois que je serais devenue mage, une fois que je serais rentrée à l’Académie, mes parents pourraient être fiers de l’enfant exceptionnel à qui ils auraient donnés le jour. A vrai dire, ma famille aurait sans doute été fière de moi même si j’étais restée toute mon existence à végéter au milieu des ruches.

Arsène, d’ailleurs, avait sans doute un bon instinct à ce sujet. Il m’affirma que mes parents n’avaient pas besoin d’un exploit pour être fiers de moi et qu’ils m’aimaient quoi qu’il arrive. J’eus un sourire attendri, consciente de la sagesse de ces paroles – quoiqu’un peu trop naïves, comme une belle histoire répétée aux oreilles de ce petit pour qu’il voie la vie d’un meilleur œil. Il ajouta qu’il était bien triste de penser que la vie était solitaire, et de ne s’attacher, de ne se confier, de ne parler à personne. Encore une fois, je remarquai la candeur de ses propos, et mon sourire se teinta d’amertume.

Avoir besoin de quelqu’un pour vivre, comme une table avait besoin de pieds pour tenir debout, c’était risquer qu’un des pieds soit fauché net, et que moi – pauvre table – n’aie pas d’autres choix que de basculer face contre terre. S’attacher à quelqu’un, c’était risquer de le voir briser ces liens si précieux à mes yeux, et de souffrir comme si un de mes membres avait été coupé. Se confier à quelqu’un, c’était risquer de le voir jongler avec mes secrets sans égard pour ceux qui risqueraient de se retourner contre moi comme des dagues empoisonnées. Quant à parler… Eh bien, j’avais rapidement compensé le problème. « Moi-même » faisait un parfait interlocuteur.

—  C’est vrai, c’est triste de n’avoir personne à qui parler, admis-je, laissant mes yeux se perdre dans le vague, et mes pensées tourner sur elles-mêmes. Heureusement, j’ai un formidable talent : je peux converser avec moi-même. Et je sais avec certitude que je pourrais toujours compter sur moi. Je peux me faire confiance, vois-tu, parce que je sais que je ne me trahirais pas moi-même.

Il me paraissait déjà invraisemblable de trahir autrui, et j’avais beaucoup de mal à imaginer les conséquences pour ma propre santé mentale si je venais à découvrir que mon propre corps, mes propres pensées, qui étaient pourtant sous mon contrôle s’avéraient préparer une mutinerie dans mon dos. Si j’étais face à une telle trahison, toutefois, sans doute serait-ce le signe que j’avais déjà perdu l’esprit, alors le perdre une seconde fois ne serait pas vraiment important… Enfin, ce scénario catastrophe était assez peu plausible.

Nous arrivâmes finalement au lieu secret qu’Arsène devait me montrer, et je ne pus m’empêcher de m’étaler en compliments. Mon guide avoua qu’il aimait bien aussi quand l’eau chantait comme en ce moment ; il ignorait si elle racontait une histoire, mais il trouvait ça beau. Il me proposa de m’asseoir, et je m’aperçus avec une légère surprise que j’étais encore debout. J’avais été tellement absorbée par la vision de cet endroit que je n’en aurais pas été vraiment étonnée si mes jambes s’étaient dérobées sur moi. Je hochai vaguement la tête et m’assis par prudence, mes yeux toujours fixés sur le cours d’eau, mes pensées se laissant doucement bercer par le rythme à la fois doux et pourtant puissant du canal.

Arsène ajouta qu’il était presque sûr que je n’étais jamais venue. J’admirai le « presque ». Ce petit m’avait emmenée à travers tant de ruelles que je n’étais même plus certaine de pouvoir revenir ici si jamais je venais à en éprouver l’envie. J’imaginais mal un simple voyageur de passage parvenir jusqu’à ce havre de paix. Il était vrai que j’avais entamé une exploration en règle de Lorgol, mais je n’étais pas certaine que le hasard m’aurait conduite jusqu’ici si mon petit guide n’avait pas surgi sur mon chemin pour me proposer ses services. Comme j’avais du mal à trouver les mots, je me contentai de hocher la tête une fois de plus.

Alors, mon petit guide me parla de ses rêves. Je tournai vers lui un regard étonné, un peu admiratif. Moi-même, j’avais peu de vrais rêves, de choses qui m’animaient et qui me portaient vers la possible construction d’un bonheur futur. J’admirais ceux qui étaient capables de savoir ce qu’ils voulaient. Or, de toute évidence, Arsène était conscient de ses désirs. Avoir plein d’argent, pour acheter une maison sur l’eau. Et pas un bateau, non, une vraie maison. J’eus un doux sourire.

— Quand j’étais petite, je me suis dit que ce serait bien d’avoir une maison juste au bord des falaises, là où l’eau se fracasse contre la roche, pour pouvoir me laisser bercer toute mes nuits par les rugissements de l’océan.

J’esquissai un large sourire à l’intention d’Arsène.

— J’espère que tu m’inviteras dans ta maison quand tu l’habiteras.

Quand, pas si. Je ne doutais pas qu’Arsène obtiendrait sa maison. Il avait l’air déterminé, et plutôt doué pour obtenir par tous les moyens possible ce qu’il désirait. Or, à mon sens, quelqu’un d’obstiné était capable de tout, même de ce que tout en chacun pensait impossible.

— Je t’apporterai un pot de miel, ajoutai-je avec un sourire plus large encore.

Si ça avait marché une fois pour convaincre Arsène d’accéder à ma volonté… pourquoi pas une deuxième fois ?

Qui sait, peut-être qu’un jour où j’aurais oublié depuis longtemps cette conversation recevrai-je un message d’Arsène m’invitant dans sa maison sur l’eau ?

Oui, décidément, ce serait une chose que j’aimerais voir…

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Dim 26 Juin - 23:38

Il l’avait emmené, tournant et tournant encore, sans jamais altérer le rythme de ses pas. Il avait grandi sur ces pavés, et les rues de Lorgol avaient connu ses premiers pas. Bien sûr qu’il la connaissait, cette ville, s’y faufilant et l’arpentant à son aise, partant en exploration durant des jours parfois. Et si Lorgol était grande, Arsène avait ses préférences : conduire Melinda à son endroit préféré n’était pas une bien grande difficulté. Il pouvait même se concentrer sur sa conversation en le faisant, essayant de lui expliquer son point de vue, sensiblement différent de celui de la jeune femme.
Cela n’avait rien d’étonnant, en vérité, étant donné la différence entre eux. Différence d’enfance, différence de lieu, différence de va leurs. C’est peut-être pour ça qu’Arsène la trouvait un peu difficile à comprendre parfois, cette Melinda. Elle ne lui semblait pas triste pourtant, de ne devoir compter que sur elle-même, sans personne à câliner ou à qui parler. Quoique, selon ses dires, elle parlait très bien toute seule. Ce qui, d’ailleurs, avait conduit Arsène à la trouver bizarre, et qu’il ne ût s’empêcher de lui rappeler. «Les gens qui parlent tous seuls sont fous, tu sais?» Il s’arrêta un instant, se tournant pour observer la jeune fille. «T’es folle?» Autant demander, n’est-ce pas? Elle ne prendrait peut-être pas mal la question. C’était une question, après tout, tout ce qu’il y avait de plus sincère.

Il avait ménagé ses effets, l’entraînant dans son endroit favori, petit cocon paisible au milieu de la grande cité de Lorgol. On y entendait seulement le glougloutement de l’eau, le chant de quelques oiseaux et, en lointain bruit de fond, la rumeur de la rue et les cris des badauds qui s’interpellaient. Le petit invita Melinda à s’asseoir, tel un marquis qui accueille les hôtes en son domaine. Et, en réalité, c’était ainsi qu’il se sentait : c’était chez lui ici, son endroit favori, son poste de garde. En tout cas, Melinda semblait être conquise par le charme de l’endroit, et Arsène, les pieds dans le vide au dessus du canal, était ravi de partager ce secret avec quelqu’un qui n’irait probablement pas le répéter. Après tout, elle l’avait dit elle-même, elle ne comptait sur personne et parlait seule! Probablement qu’elle n’irait pas vanter la localisation de l’endroit à n’importe qui, si tant est qu’elle était capable de revenir toute seule ici.
Le silence tomba un moment, vite rempli par Arsène. Il parlait souvent à tort et à travers, sautant d’un sujet à l’autre, déclinant ses pensées du moment comme s’ils étaient des rêves de longues date, avant de les oublier quelques jours après. Il était jeune encore, et ses rêves étaient destiné à changer selon l’humeur du moment. Mais pourtant, il ne mentait pas, quand il disait vouloir habiter une maison sur l’eau. Ca avait l’air super, de vivre sur l’eau, de se réveiller chaque matin avec cette chanson, tantôt joyeuse quand il pleuvait, tantôt lente et hypnotique. Melinda lui fit part de son rêve d’enfance elle aussi, d’habiter près des falaises et de se laisser bercer par le fracas de l’eau sur la pierre. «J’aime bien la mer.» Enchérit Arsène avec enthousiasme. «J’aime bien l’odeur de l’océan, et le bruit quand la mer est énervée.» Le ressac, lent et méthodique, avait sur lui un effet curieusement apaisant. «Tes abeilles n’ont pas peur de l’océan?» Demanda-t-il avec curiosité. Les abeilles ne savaient pas nager, après tout. Quoiqu’il en soit, la proximité de l’étendue salée ne semblait pas affecter le travail des ouvrières : le miel était un délice sans pareil.

Il sourit quand la jeune fille lui indiqua qu’elle espérait être invitée, et hocha la tête. «Bien sûr que je t’inviterais, et tu ne sera pas obligée de ramener du miel. J’aurais plein d’argent, je pourrais l’acheter. Il faudra bien que tu travailles et te fasses payer, quand même.» Expliqua-t-il, bien conscient que Melinda n’irait pas loin si elle continuait à distribuer ses trésors sans attendre de rémunération. «Et toi, tu me présentera tes abeilles?» Demanda-t-il en la fixant de ses yeux clairs, demandeur et plein d’enthousiasme.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mer 29 Juin - 16:36

La folie…

Plusieurs fois, on m’avait diagnostiqué cette étrange maladie, comme si je n’avais pas la capacité de réfléchir comme tout le monde, alors que tout ce qu’il me manquait, c’était l’envie de réfléchir comme tout le monde. Non, je ne me vexais pas de la question d’Arsène ; il n’était pas le premier à la poser, quoiqu’il faille une bonne dose de courage pour oser être aussi brusque sur le sujet. La plupart de ceux qui s’interrogeaient à ce propos montraient plus de tact. Par chance, le tact n’était pas une de mes qualités premières, à moi non plus. J’eus un doux sourire à l’intention de cet enfant. Je m’aimais comme j’étais, j’appréciais ma façon de penser, j’admirais en moi ce qui me différenciait du commun des mortels. Si par la façon dont j’agissais mon entourage me considérait comme folle, alors je ne pouvais que penser que la folie était une excellente chose.

— Si tu estimes qu’être fou c’est parler tout seul, alors oui, je suis folle, admis-je avec bonne volonté. Si ta définition de la folie est plus large, peut-être que je ne le suis pas. Pour ma part, j’ai constaté que les gens sont considérés comme fous quand ils en viennent à agir et à penser différemment. Si tel est le cas, alors oui, je suis folle, et j’en suis fière.

Je n’avais posé aucune affirmation : seulement des hypothèses avec des jolis « si » qui permettaient de tout dire sans le moindre mensonge. Etais-je folle ? Peut-être. Personnellement, je me sentais plutôt saine d’esprit, mais après tout, la folie était sans doute de ces maladies qui n’apparaissaient pas avec évidence aux yeux du patient lui-même. J’avais compris depuis longtemps que la différence entre « être fou » et « être sain d’esprit » tenait uniquement à la perception des interlocuteurs qui venaient à croiser ma route.

Au détour d’une rue, Arsène me présenta son endroit préféré, que j’observai sans même cacher mon admiration pour cette petite merveille au milieu d’une ville perpétuellement agitée. Nous en vînmes à parler des rêves de cet enfant, qui désirait une maison sur l’eau. Je lui avouai que moi aussi, étant petite, je m’étais imaginée m’installer sur le bord des falaises. J’avais même failli passer une nuit pluvieuse à dormir tout au bord du précipice, au risque de basculer dans le vide au moindre mouvement, mais j'en avais finalement été dissuadée. J’avais perdu une grande partie de mon intérêt pour l’océan quand les vagues avaient fini par emporter mon frère. Arsène me sortit de ces biens sombres pensés en avouant qu’il aimait aussi l’océan, son odeur, ses bruits. Il me demanda si mes abeilles, elles, n’étaient pas effrayées. Je secouai la tête.

— Nous vivons, avec mes abeilles et mes parents, à l’intérieur des terres. Elles n’ont sans doute jamais entendu ou vu la colère de l’océan. Mais de toute façon, je ne suis pas certaine qu’elles auraient peur. Les abeilles sont très courageuses, tu sais.

Je laissai un doux sourire s’épanouir sur mes lèvres. Mon regard se perdit dans le vague.

—Elles se soutiennent les unes les autres, vois-tu. Etre une abeille, c’est comme faire partie d’une grande famille, en sachant qu’on aura toujours un endroit où retourner quoi qu’il arrive. S’il arrivait le moindre malheur, je suis certaine qu’elles se réuniraient pour se protéger, pour se rassurer, et pour reconstruire. C’était toujours plus facile de lutter contre la peur quand on est plusieurs.

Ce n’était, bien entendu, pas mon cas. La peur n’était pas une notion qui m’était familière, et pourtant, depuis la mort de mon frère, j’étais plutôt solitaire. Sans doute était-ce parce que j’étais, comme l’avait souligné Arsène, folle. Toujours était-il que j’avais le plus grand mal à percevoir le danger – et, par conséquent, à le craindre – quand d’autres le considéreraient comme une évidence.

J’indiquais à Arsène que j’espérais bien évidemment être invitée dans sa maison sur l’eau – que j’étais même prête à apporter un pot de miel pour gagner le droit d’entrer chez lui – et il acquiesça, à ma grande joie. Il affirma même que quand il serait riche, il pourrait sans peine m’acheter du miel, soulignant que je devrais travailler un jour ou l’autre. Il n’avait pas tort. Même si j’avais tendance à vivre inconsidérément, sans vraiment penser à ce que je pourrais faire de ma vie, il me faudrait bientôt changer d’optique et trouver une activité durable – d’autant plus si je tenais à cette liberté nouvelle que j’avais trouvée en m’émancipant de mes parents.

Après quoi Arsène me demanda, plein d’enthousiasme, si je lui présenterai mes abeilles. Je ne saurais sans doute jamais s’il l’avait fait exprès de toucher à mon sujet préféré, mais mon intérêt pour ce gamin s’accrut considérablement. La plupart des gens que je connaissais trouvaient les abeilles plutôt ennuyeuses, et ne les considéraient absolument pas à leur juste valeur. Aucun, j’en étais certaine, n’aurait posé cette question. Je doutais que ce petit recherche la présentation longue, autrement dit nom, prénom, histoire, âge, relations inter-abeilles, mais tout de même, l’intérêt dont il faisait preuve me charmait.

— Juste pour être sûre… Tu préfères que je me contente de te montrer les ruches en te disant « voilà mes abeilles » ou tu aimerais connaitre le nom de chacune d’entre elles ?

Mes yeux s’écarquillèrent brutalement d’horreur.

— C’est terrible ! m’exclamai-je soudain en me levant brutalement. Depuis mon départ, il y a dû avoir un nombre incroyable de naissances ! Mais je n’ai jamais rencontré les nouvelles-nées, je ne les ai pas nommées, je ne les connais même pas !

Je grimaçai, soudain consciente que j’allais devoir passer un peu plus de quelques mois à Lorgol, si je comptais poursuivre mes études à l’Académie.

— Je vais avoir des années de retard à rattraper quand je rentrerai chez moi, pestai-je d’un ton ennuyé. Les petites nouvelles ne me reconnaitront même pas. Enfin, je suppose que je devrais faire avec. Après tout, je suis venue au monde sans les connaitre et j’ai pourtant survécu durant vingt-deux ans.

Je hochai la tête, comme si j’étais d’accord avec mes propres arguments.

— Je suppose que je n’aurais plus qu’à tout recommencer de zéro, ou presque. Heureusement qu’il n’y a pas que les abeilles dans ma vie, j’aurais été dans une situation désastreuse !

Je ricanai, railleuse envers la petite crise que je venais d’avoir.

— Enfin, tout ça pour dire que oui, je te présenterai mes abeilles. Et je te laisserais même acheter leur miel quand tu seras riche.

Je pris une profonde inspiration et observai les alentours avec une satisfaction qui ne pouvait être due qu’à un instant de calme et de détente.

Certains pourraient se dire qu’il était remarquablement stupide de jouer à des jeux inutiles comme « prendre toutes les premières routes à gauche. » Néanmoins, c’était ce même jeu qui m’avait permis de rencontrer Arsène.

Et de découvrir cette précieuse bulle de calme au cœur de la ville aux Mille-Tours.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Jeu 30 Juin - 22:40

Arsène resta silencieux, réfléchissant aux propos de la jeune fille. Est-ce qu’il la pensait folle? Fronçant les sourcils, il songea qu’il connaissait déjà la réponse : oui. Elle parlait seule, se comportait étrangement, tout cela signifiait sans doute qu’elle ne tournait pas très rond. Pourtant, elle lui parlait, et leur conversation était à peu près normale, du moins lui semblait-il. Alors, elle n’était qu’à moitié folle? Parfois oui, parfois non? Ses sourcils se froncèrent, tout à sa réflexion. Elle disait être folle parce qu’elle ne réagissait pas pareil que les autres, mais pour lui, ce n’était pas ça être fou. Il y avait donc plusieurs définitions? Comment faire pour choisir? Chacun faisait comme il voulait? «Je ne sais pas.» Finit-il par répondre, perplexe. «Peut-être que tu es folle parfois seulement. Ou c’est peut-être que je ne comprends pas ce que tu fais, alors je pense que tu es folle mais en vrai tu ne l’es pas.» Il se débattait avec des concepts qu’il ne comprenait pas totalement en réalité, et décida bien vite de laisser son esprit suivre d’autres chemins que ces pensées compliquées.
Il avait amené au travers des rues et des ruelles, longeant les canaux de la Ville Basse qu’il connaissait par coeur, ou du moins, qu’il se vantait de connaître par coeur, jusqu’à l’endroit qu’il préférait dans tout Lorgol. Avec peut-être quelques endroits de la Cour des Miracles, mais il ne pouvait pas amener Melinda là-haut, alors, cet endroit ferait l’affaire. Elle avait l’air aussi émerveillée que lui la première fois qu’il l’avait découvert, et il la laissa tranquille, tandis qu’il s’imprégnait à nouveau du calme de l’endroit, assis par terre et les pieds battant la mesure.

Puis ils parlèrent des abeilles de Melinda, ces abeilles qu’elle élevait et qui faisait du si bon miel, dans lequel Arsène piochait avec une gourmandise non dissimulée. De ses ruches loin de l’océan, de ce courage des abeilles, regroupés en famille pour mieux se soutenir. Arsène leva les yeux vers la jeune femme, la curiosité et le doute bien lisibles dans ses prunelles. Ce n’était pas le fait que les abeilles soient courageuses qui l’interpellaient, plutôt le fait qu’elles étaient plus fortes à plusieurs. Melinda énonçait ce fait, donc elle devait bien en comprendre la teneur, alors, pourquoi s’obstiner à rester seule? Elle avait dit n’avoir besoin de personne, mais si on était plus fort à plusieurs, si on se soutenait, comme des abeilles, pourquoi ne voulait-elle pas? Il réfléchit quelques instants, Arsène, pour ne pas trop s’embrouiller dans sa question. «Et toi, tu ne voudrais pas faire comme les abeilles et rester avec les tiens?» Décidément, il avait du mal à comprendre qu’elle voulait être seule. Lui aimait être seul, parfois, pas très longtemps, et retournait bien vite se faire câliner, se blottir dans les bras de quiconque voulait bien lui donner cet amour dont il manquait si cruellement parfois. Mais il ne pouvait pas avouer cela à Melinda : comme la plupart des adultes qu’il rencontrait, elle le pensait aimé, entouré de parents voire même de frères et soeurs, et pas futur apprenti voleur élevé par les Enfants de la Cour des Miracles. Non, c’était un secret, et il n’était pas décidé à le dévoiler. A quiconque.
Melinda avait repris la parole, lui demandant de préciser sa réponse. Avec l’enthousiasme de son jeune âge, l’enfant lui adressa un sourire ravi, mais avant qu’il ne puisse répondre, la jeune fille sembla réaliser tout ce qu’elle était en train de manquer de la vie de ses précieuses abeilles. Arsène lui adressa un hochement de tête, tapotant sa main d’un air encourageant. «T’inquiète pas, si tu étais gentille envers elle, elles se transmettront peut-être ton souvenir. Tu les as vraiment nommé toutes? Toutes toutes toutes?» Demanda-t-il, ne pouvant refréner sa curiosité plus longtemps que quelques mots d’encouragement. «Ca fait beaucoup d’abeilles pour faire un pot de miel?» Peut-être pas tant que ça, en fait. «Et tu les reconnais toutes?» Est-ce qu’une abeille ne ressemblait pas à une autre abeille? Pour lui peut-être, mais peut-être que pour Melinda, elles étaient différentes. Comme... Comme des amies qui ont toutes quelques choses en plus. «Tu leur parles, à tes abeilles?» Il aimait bien parler aux animaux, lui, même s’ils ne lui répondaient pas. Il ne pensait pas que c’était être fou pour autant... Mais peut-être que pour certains, si. Melinda parlait-elle à ces petites abeilles? Il n’était pas certain que ça fasse d’elle quelqu’un de moins folle, mais ça faisait certainement de lui quelqu’un de moins fou. Enfin, il pensait. Il n’en était pas très sûr à vrai dire.
Et pour s’ôter ces étranges questionnements de la tête, rien ne valait une nouvelle bouchée de miel!

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Sam 2 Juil - 8:12

Tout comme moi bien des années auparavant, Arsène s’aperçut que la folie était un sujet bien complexe, sur lequel on était, au fond, plutôt ignorant. Je l’observai avec amusement tandis qu’il se débattait avec ce concept. Il introduisit l’idée que la folie était une hôte passagère et non pas un phénomène continu. Puis il avoua qu’il ne comprenait peut-être pas la raison de mes actes, et qu’ainsi, il avait du mal à discerner si j’étais saine d’esprit ou non. Je hochai la tête, consciente que ses arguments sonnaient juste.

Moi aussi, parfois, je me trouvais folle ; moi aussi, parfois, je ne comprenais pas pourquoi j’agissais comme je le faisais. Peut-être était-ce ça, la folie : agir sans en connaitre la raison, éprouver quelque chose sans savoir pourquoi ce sentiment précis remontait à la surface, surprendre un geste au bout de ses doigts, une parole au bord de ses lèvres sans pouvoir déterminer d’où elle venait, et si elle était appropriée ou totalement déplacée. Ma vie entière s’était déroulée sur cette frontière indiscernable entre folie et raison.

— Peut-être, en effet, murmurai-je d’une voix songeuse.

Avec brio, mon guide miniature m’emmena jusqu’à son endroit secret, un lieu sublime devant lequel je restai quelques instants en admiration. Nous nous mîmes à parler de sujets divers, avant qu’enfin nous en venions à discuter de mes petites abeilles. Je n’hésitai pas une seconde à me livrer à ce sujet, étalant mes mots avec la même profusion que je pouvais étaler le miel sur mes doigts. Courageuses petites abeilles. Toujours prête à s’entraider. Fortes, parce qu’elles étaient ensemble, et qu’elles visaient un même objectif. Belles dans leur unité. Dans leur différence. Dans l’amour inconditionnel qu’elles se portaient les unes aux autres.

Arsène me demanda alors pourquoi, si j’admirais tant leur comportement, je ne faisais pas pareil ? Pourquoi je ne restais pas avec ma famille ? Je laissai mon regard se perdre quelques instants sur l’eau qui courait au fond du canal. Au fond de moi, la réponse, je la connaissais par cœur. Si mon frère avait été là, je serais restée à ses côtés, et avec lui, j’aurais pu vaincre mes plus grandes frayeurs. Sans lui, bien entendu, je continuai d’être aussi imprudente que d’habitude, mais au fond de moi, je savais que je n’avais pas chassé toutes mes peurs : certaines se terraient, invisibles, prêtes à me sauter à la gorge au moindre prétexte. Ma famille avait perdu quelque chose, avec mon frère, et désormais, nous étions comme une ruche brisée : nous agissions comme si tout allait bien, mais au fond nous sentions que notre miel – notre trésor doré, notre création familiale – s’écoulait sans que nous puissions agir de quelque façon que ce soit pour le retenir.

— Je ne suis pas une abeille, Arsène, murmurai-je avec une grande douceur, en essayant, d’une certaine façon, de me convaincre moi-même. J’aime beaucoup ma famille, mais elle est devenue… comme un poids à ma liberté. J’avais besoin de voler de mes propres ailes pour découvrir que je pouvais le faire et qu’ils n’avaient pas à être là à chaque instant de mon existence pour m’éviter une chute mortelle.

J’eus un sourire attendri en dévisageant Arsène, comme si je découvrais pour la première fois que ce n’était qu’un enfant.

— A ton âge, je crois que j’aurais fait vivre un enfer à quiconque aurait voulu me séparer de ma famille. A l’époque, quand mon frère ne me suivait pas pour s’assurer que je ne faisais pas trop de bêtises fatales, c’était moi qui me lançait à sa poursuite pour savoir pourquoi il n’était pas derrière moi.

Mais un jour, il m’a trahie et s’est rendu là où j’étais incapable de le suivre…, aurais-je voulu ajouter. Toutefois, je me contentai de hausser les épaules comme si le sujet n’avait pas d’importance à mes yeux.

— Mais les choses finissent toujours par changer. Peut-être qu’un jour, toi aussi tu voudras partir loin de ta famille pour découvrir le monde.

Après quoi Arsène me demanda si je lui présenterai mes abeilles. J’entamai alors un long laïus sur ces pauvres petites que je ne connaissais même pas encore, qui étaient nées en mon absence. Je reprenais tant bien que mal courage après ce coup dur à mon moral, lorsqu’Arsène essaya de me consoler. Il me tapota la main, et ajouta que grâce à ma gentillesse, les abeilles parleraient de moi à leurs filles. Il s’étonna ensuite que je les aie toutes nommées, puis se questionna sur le nombre d’abeilles qu’il fallait pour un pot de miel, et si je conversais ou non avec elles. Devant son flot de questions, je ne pus retenir un sourire amusé. La curiosité était un magnifique défaut, selon ma perception du monde.

— J’essaie de toutes les nommer, mais c’est parfois difficile. Elles ont tendance à s’agiter, mes petites abeilles, et leur nombre fluctue rapidement. Elles sont si petites que presque n’importe quoi peut leur arracher la vie. Quand j’étais petite, je n’avais pas le temps de donner des noms à chacune d’entre elles.

Et puis mon frère est mort et soudain, j’ai eu tout le temps du monde pour penser à autre chose. Je devais penser à autre chose. Alors, passer des heures à nommer et reconnaitre chaque abeille est une excellente activité. Les mots me brûlaient les lèvres, mais je les ravalai dans un doux sourire. Arsène n’avait pas besoin de connaitre tout ça sur ma vie.

— Mais au fil des années, j’ai découvert que mes parents détestaient quand je nommais les abeilles avec tendresse, alors j’ai continué à les taquiner. Tout à fait innocemment, bien entendu.

Ce n’était pas faux. Mes parents trouvaient que c’était une perte de temps et d’énergie de nommer des petites abeilles. Ils les aimaient, bien sûr, mais ils ne voyaient pas l’intérêt de trouver un nom à chacune d’entre elles. Comme d’habitude devant mes frasques, ils s’étaient contentés de sourire, entre amusement et dépit.

— En tous cas, je peux te dire qu’il y en a énormément, d’abeilles. Beaucoup plus en été, évidemment. Lorsque les températures se réchauffent, leur nombre peut grimper jusqu’à quelques dizaines de milliers. En hiver, elles sont moins nombreuses, à peu près dix-milles. Quant à toutes les reconnaitre…

Je me penchai vers Arsène comme pour lui faire une confidence et murmurai :

— Ne le dis à personne, surtout, mais parfois, il m’arrive de les confondre, alors je me vois obligée de leur donner à toutes le même surnom, au cas où j’aurais un trou de mémoire…

Je me redressai, souriante, comme si je ne venais absolument pas d’avouer un secret honteux. Ce n’était pas le cas, d’ailleurs. Bien sûr, mes abeilles aimeraient sans doute croire que je les connaissais toutes personnellement, mais en vérité, j’étais persuadée qu’elles n’étaient pas assez naïves pour penser une seule seconde que tel était le cas. En fait, il m’arrivait assez peu souvent de les appeler par un nom donné quelques jours plus tôt, à part pour quelques-unes d’entre elles, particulièrement reconnaissables.

— Dans tous les cas, je leur parle souvent, oui. Aussi souvent que possible. J’aime bien leur parler. J’ai l’impression que je peux leur confier tous les secrets du monde sans qu’elles en profitent, sans qu’elles essayent de les retourner contre moi, sans qu’elles puissent me trahir. Parfois j’écoute leurs bourdonnements et je me dis qu’elles me répondent, qu’elles me comprennent, qu’elles essayent de me soutenir, de m’encourager, ou de me consoler.

Je laissai échapper un léger rire.

— J’avoue que je préfère de loin leur parler à elles qu’à moi-même.

Je plissai les yeux en jetant un coup d’œil en coin à Arsène. Je m’aperçus que je ne savais absolument rien de lui. Pourtant, il devait avoir une jolie histoire à raconter, qui expliquerait pourquoi un enfant de son âge se promenait seul dans les rues de Lorgol à aborder les étrangers pour les guider où ils le voulaient contre un simple pot de miel. Ma curiosité éveillée, je pris la ferme décision d'en savoir un peu plus.

— Dis-moi, Arsène, je me demandais… extorques-tu souvent les inconnus ?

Je ne posais même pas la question avec méchanceté, juste… avec curiosité. Pas que je considérais qu’Arsène avait tenté de m’extorquer – je lui avais confié ce pot de miel avec plaisir – mais son comportement aurait pu être très mal jugé par d’autres. Personnellement, je trouvais ce petit particulièrement malin de se servir de son visage d’ange et de son jeune âge pour obtenir ce qu’il voulait. Mais tout le monde n'était pas moi.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Ven 8 Juil - 22:49

La folie était un concept décidément bien trop grand pour lui, petit bonhomme qui ne pensait guère plus loin que son prochain jeu, ou au prochain tour qu’il jouerait. Melinda ne semblait pas folle, parfois, et d’autres fois, il en avait presque peur. Presque. Il n’était pas un trouillard, songea-t-il en relevant le nez dans une attitude bravache. La jeune fille était décidément une énigme, et il ne regrettait aucunement d’avoir fait sa rencontre - le pot de miel qu’elle lui avait offert scellant cette déclaration mentale. Enfin, offert, quand il raconterait l’histoire à ses copains, il emploierait sûrement un autre mot, mais qu’importe, elle n’avait pas besoin de le savoir.
Il l’avait amené à son endroit préféré, comme récompense de ce trésor doré dans lequel il plongeait la main avec délice. L’endroit semblait lui plaire, en tout cas, et quand elle s’installa à ses côtés, Arsène se surprit à lui tendre son pot de miel, si elle voulait partager un peu. Après tout, il était à elle avant même d’être à lui, alors, elle pouvait en prendre un petit peu. Un tout petit peu. Tout naturellement, la conversation dévia sur les abeilles de Melinda, et sur sa famille qu’elle avait laissé au loin. Comme s’ils étaient un frein à sa liberté. Arsène la considéra avec curiosité, pensif. Avait-elle raison? Est-ce que lui aussi, un jour, préférerait s’affranchir des siens pour vivre sa vie? Mais les siens, c’était ici : Lorgol, la Cour des Miracles. Il les avait choisi, et n’avait aucune envie de les abandonner. «Je ne crois pas, non.» Répondit-il avec sincérité, reportant son attention sur l’eau. Non, il ne pensait pas qu’il allait les abandonner, parce qu’il ne pensait pas que Melinda disait la vérité. Il avait besoin d’eux, de ce qu’ils pouvaient lui apporter, tous. De ce soutien, discret parfois, mais indispensable. Du sourire indulgent qui accompagnaient les récits de ses exploits, des bras câlins de Mélusine dans lesquels il venait se blottir lorsqu’il le pouvait... Non, il n’abandonnerait pas tout cela pour vivre une vie ailleurs. Quel intérêt? «Pourquoi est-ce que ça a changé?» demanda-t-il, conscient que peut-être Melinda n’avait pas envie d’en parler. Tant pis, elle se tairait si elle le voulait, il n’allait pas l’obliger à faire quoi que ce soit. « Moi, je ne crois pas que ça changera.» Répéta-t-il avec conviction. En tout cas, il n’avait pas envie que ça change, ça non.

En vérité, il en avait des questions. Pleins. Il n’avait jamais rencontré une apicultrice avant, alors, il était curieux d’apprendre tout ce qu’il pouvait. Mais loin de s’agacer devant le flot de ses paroles, la jeune fille lui avait souri, et s’ingéniait à y répondre le mieux possible. Folle ou pas, elle remontait dans l’estime d’Arsène! Et puis, c’était triste que ses parents ne veuillent pas qu’elle nomme les abeilles. Cela lui semblait être un jeu bien innocent, pourtant. Peut-être auraient-il voulu qu’elle fasse quelque chose de plus constructif, à la place? Comme construire des ruches?
Il sourit devant le pseudo secret de Melinda, et hocha la tête avec un sourire de conspirateur. Il comprenait : pour lui, toutes les abeilles se ressemblaient, pas qu’il en voit beaucoup en plus, à Lorgol! Elles étaient bien semblables, et tellement petites! L’idée du surnom était très bonne, songea-t-il, pour ne vexer personne. Et celle de leur parler, aussi. Lui aimait beaucoup parler aux animaux, même s’ils ne répondait pas. Et puis, cela évitait qu’ils n’aillent répéter ses confidences, s’ils ne parlaient pas. «Je garderais ton secret.» Assura Arsène, se référant à sa demande de tout à l’heure sur le fait qu’elle confondait parfois ses petites protégées, «contre un autre pot de miel.» Glissa-t-il avec malice, pas vraiment sérieux, sans doute. Enfin, si elle voulait lui en offrir un autre, il n’allait pas refuser!

Et puis, sans vraiment prévenir, la jeune femme lui pose une question. Sur lui. Arsène avait pris l’habitue de faire parler les gens, sans rien dévoiler autre chose de lui-même que des mensonges. Il était un bon menteur, du haut de ses onze ans. Est-ce que la question de Melinda nécessitait qu’il mente? Peut-être bien, oui. «Non.» affirma-t-il, levant son regard d’azur vers Melinda. «Mais tu avais l’air bizarre, alors, j’ai tenté ma chance. Mon père dit toujours qu’il faut savoir saisir l’opportunité.» Il le savait, Arsène, que ces pseudos-anecdotes sur ses parents, ses frères et sœurs tout autant imaginaires l’un que l’autre, rendaient ses histoires plus vraies. S’il brandissait son père pour rien, c’était suspicieux. S’il n’en parlait jamais puis le mentionnait tout à coup, c’était suspicieux également. Mais comme ça, glissé dans la conversation? Non, Melinda ne saurait probablement pas qu’il mentait. Et qu’importe, après tout : dans les ruelles de Lorgol qu’il avait appris à connaître par coeur pour certaines, il pourrait disparaître sans laisser de traces. Mais pas maintenant. Il appréciait cette conversation. Et il appréciait la jeune femme. Et son miel.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Dim 10 Juil - 21:22

Arsène me tendit son pot de miel.

Je restai un moment perplexe, figée, surprise, le pot de miel sous les yeux, avant d’accepter volontiers d’en manger un peu. Le partage du miel avait toujours été un moment privilégié dans notre famille, presque un rituel sacré. C’était le moment de nous retrouver, de nous parler, de nous reposer quelques instants, de rire ensemble, de nous montrer à quel point nous nous aimions, et de profiter de ce que nous avions tous contribué à créer. Avec la mort de mon frère, bien sûr, ces réunions familiales étaient devenues douces-amères, son absence se ressentant comme une blessure à vif, suintante, douloureuse, du moins, à mes yeux. Toujours était-il que partager le miel avait toujours été un moment fort pour moi, et ça ne changerait pas de sitôt. Qu’Arsène me le propose de lui-même avait une grande importance à mes yeux, et je le remerciai chaleureusement.

Nous en vînmes à parler de ma famille et de l’indépendance que je cherchais à trouver en m’éloignant de mes parents. Arsène doutait qu’il en serait de même pour lui. Peut-être qu’il avait raison. Peut-être qu’il resterait toute sa vie auprès des siens. Peut-être qu’il n’avait pas besoin de partir pour acquérir sa liberté. Pour moi, ce voyage jusqu’à Lorgol avait été comme une bouffée d’air frais, même si je ne l’avais découvert qu’après avoir fait quelques pas loin de ma maison. J’étais bien placée, cependant, pour savoir que nous n’avions pas tous la même façon de penser, aussi pouvais-je concevoir sans problème qu’Arsène mène une vie bien différente de la mienne, qui le pousse à rester au côté de sa famille.

— Peut-être que ce ne sera pas ton cas, effectivement, admis-je sans difficultés.

Arsène me demanda alors pourquoi ma situation avait changé. Je plissai les yeux, songeant brièvement au vide que j’avais ressenti quand mon frère était mort. Il n’était plus là pour me surveiller. Plus là pour jouer avec moi. Plus là pour faire des bêtises avec moi. Plus là pour m’appeler Méli-Mélo et m’ébouriffer affectueusement les cheveux. Plus là pour me prendre dans ses bras. Plus là pour essayer de me raisonner dans mes pires moments. A l’intention de mon interlocuteur, je me contentai de hausser les épaules, comme si je ne ruminais pas de bien sombres pensées.

— Un jour mon frère est parti de chez nous, expliquai-je tout à fait simplement. Il a pris la mer – ou la mer l’a pris, ça n’a que peu d’importance – et il n’est jamais revenu à la maison.

Il aurait dû. Il m’avait promis une histoire. Il avait trahi sa promesse. Il aurait dû se battre. Survivre. Trouver un moyen de revenir. Pour me raconter une histoire. Je laissai un léger sourire chasser ces pensées aussi tristes qu’injustes. Une part de moi savait pertinemment que ces idées n’étaient pas raisonnables : mon frère était mort, il n’avait pas vraiment eu le choix. Une autre n’avait que faire des arguments sensés, et voulait qu’il ait été là, avec moi, pour me soutenir durant toutes ces années. Pensée puérile, s’il en était. En fait, si seul la perte de mon frère avait été à l’origine de la délivrance que j’avais ressentie en quittant ma demeure, alors effectivement, Arsène avait de grandes chances, comme il venait de le répéter, que son envie de rester aux côtés des siens ne change pas.

— De ce que je connais de toi, si tu n’as pas envie que ça change, tu mettras suffisamment de choses en œuvre pour que ça ne change pas, Arsène. Je crois que le Destin sourit à ceux qui sont capables de lutter pour ce qu’ils veulent, assurai-je avec un sourire rassurant.

Je le croyais vraiment. Généralement, la vie se déroulait approximativement comme je le voulais. Non pas que j’aie eu de nombreux désirs en la matière mais, excepté la mort de mon frère, je n’avais pas vraiment été bercée dans le malheur. Tout était possible à qui possédait un peu de détermination, un zeste d’optimisme, et une conviction sans faille. De ce que j’avais pu voir, Arsène possédait ces trois traits de caractère, du moins en partie. Il réussirait ce qu’il choisirait d’entreprendre. J’en étais persuadée.

Nous parlâmes alors des abeilles, un sujet de conversation que je préférais de loin à la mort de mon frère. Je pouvais parler des heures durant de mes petits insectes, et avec enthousiasme, en plus. J’admis volontiers que je ne connaissais pas le nom des milliers d’abeille qui bourdonnaient dans mes ruches, et avouai à Arsène que je leur avais donné un surnom commun, pour éviter d’en vexer une. Il accepta de garder mon secret… si je lui offrais un autre pot de miel. Je rejetai la tête en arrière et éclatai de rire. Quand je disais que ce petit était capable de beaucoup…

— Tu devras te contenter d’un seul pot de miel, Arsène. Comme tu l’as dit toi-même, il faut bien que je travaille, déclarai-je avec un sourire amusé. Quoique je n’aimerais pas que ce secret vienne à se savoir. Qui sait, peut-être que mes abeilles seraient blessées d’apprendre que je n’ai fait que semblant de donner un petit nom à chacune d’entre elle ? Ce serait dommage pour elles, quand même, non ?

A vrai dire, je doutais qu’elles en soient vexées. Les abeilles étaient à mes yeux des créatures trop intelligentes pour penser que je les connaissais toutes personnellement. Mais savait-on jamais ? Peut-être que mes petites attentions les touchaient réellement. Après tout, elles étaient mes seules véritables confidentes… Qui pouvait dire si je n’étais pas aussi précieuse à leurs yeux que moi aux leurs ?

Curieuse, je posai alors à mon interlocuteur une question sur lui, le demandant s’il extorquait souvent les passants. Il nia. Son regard d’azur, si bleu, si clair, me poussa à penser qu’il était honnête. Il rajouta que seule ma bizarrerie l’avait poussé à tenter sa chance avec moi. J’esquissai un léger sourire. Bizarre, je l’étais effectivement, et j’espérais bien que cette qualité n’attirait pas les arnaqueurs comme un parterre de fleurs colorées les abeilles. Quant à saisir les opportunités… je comprenais tout à fait. Pour parvenir à mes fins, j’étais capable de beaucoup.

— Il avait raison, affirmai-je en hochant la tête. Certaines opportunités sont de celles qui ne se présentent qu’une fois dans une vie humaine et peuvent apporter beaucoup à ceux qui les saisissent. Pour preuve : tu as reçu un pot de miel. Ça valait bien la peine d’extorquer la passante bizarre, je suppose.

Soudain soupçonneuse, je jetai un coup d’œil inquisiteur à Arsène.

— Mais rassure-moi, il n’est pas écrit quelque part sur mon visage que je suis facilement manipulable, n’est-ce pas ?

Si je devais rester encore longtemps à Lorgol, autant que je sache combien d’inconnus me demanderaient de l’argent – ou des pots de miel – au beau milieu de la rue…

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Ven 15 Juil - 0:48

Il avait bien remarqué son hésitation, puis son sourire quand il lui avait tendu le pot de miel, mais Arsène avait mis ça sur le compte de l’étonnement. Elle le pensait bien plus du genre à ne pas partager, sans doute, un enfant égoïste comme l’était la plupart, préoccupé uniquement de son bien-être -ce qu’il était, souvent, en vérité. Un enfant, persuadé que le monde n’avait guère d’autre but que de tourner autour de sa petite personne. Les enfants, ces énigmes vivantes, si ouvert sur le monde et pourtant, si enfermés dans leur propre bulle de bien-être. Elle avait accepté avec entrain, et il l’avait laissé prendre un peu de ce trésor sucré qu’elle lui avait donné. Il était à elle avant d’être à lui, après tout.
Melinda admit qu’effectivement, peut-être qu’en grandissant, il ne changerais pas d’avis et demeurerait ici. Arsène savait qu’il resterait ici. Il deviendrait un voleur, comme sa mère adoptive avant lui, renommé, écouté, un grand voleur capable de mille exploits. Un plan d’avenir tout tracé dans ses rêves d’enfant, assurément. Mais le sourire qu’il avait sur les lèvres s’évanouit quand Melinda reprit la parole. Oh. Arsène reporta son attention sur l’eau, surle balancement régulier de ses jambes, en avant, en arrière, et on recommence. Parti. Le frère de Melinda était parti.

Lui aussi, disait que Cassandre était partie, partie rejoindre les étoiles dont elle lui avait montré certains secrets. Partie, aussi, sa mère, sa vraie mère, loin de lui et du bébé qu’il était. Partir, il le savait, pouvait prendre différents sens. Il les avait appris, chacun, de la façon la plus rude qu’il puisse être pour un enfant encore jeune. Partis. Il n’était pas sur d’apprécier ce mot, quand on savait toutes les significations qu’il pouvait avoir. Mais au fond, cela revenait au même non? Disparu, absent, délaissé... Abandonné.
Mais il ne pouvait pas dire ça à Melinda. Non, c’était un secret, qu’il avait enfoui au fond de lui, bien peu disert sur ces circonstances devant les étrangers. Les Enfants des Miracles savaient, pour la plupart : les nouvelles voyageaient vite sur les pavés, et ni sa mère adoptive ni lui n’avaient réellement caché quoi que ce soit. Mais Melinda? Non, elle était une étrangère à son monde, et il ne voulait pas de sa pitié et de son désarroi. Il n’était pas triste, vraiment : cela lui faisait un pincement au coeur, parfois, mais il se souvenait qui il était, ce que Cassandre aurait voulu, ce qu’il imaginait que sa mère voudrait, et il relevait la tête, brave et courageux, le petit Arsène. Alors il ne dit rien tout d’abord, se contentant d’un hochement de tête, et de poser, à nouveau, sa main sur celle de Melinda, dans un geste de compassion enfantine qu’il n’était pas difficile à deviner. « Parfois, les gens ne choisissent pas vraiment de ne jamais revenir.» expliqua-t-il, sans même prendre conscience que ses mots étaient sans doute bien trop grands pour un si petit garçon « alors il ne faut pas trop leur en vouloir d’être parti en premier lieu.»
Pourquoi avait-il dit ça, alors que Melinda ne semblait guère perturbée, ou en colère, par le départ de son frère? Il ne savait pas vraiment... Quelque chose dans son attitude, peut-être, dans le choix de ses paroles aussi. Un semblant de reconnaissance de ce qu’il avait vécu, si récemment encore. Des mots qu’on lui avait dit, qu’il avait prononcé... Mais personne ne voulait être triste trop longtemps, aussi finit-il par adresser un grand sourire à Melinda qui avait enchaîné, hochant vigoureusement la tête à ses propos. «Oui, ça ne changera pas, tu verras.» Enfin, elle ne verrait peut-être pas, mais elle avait raison : s’il ne voulait pas que cela change, cela ne changerait pas.

Il aimait bien Melinda, tout de même, même si elle lui semblait un peu folle. Ils discutaient facilement, sans qu’elle ne le prenne de haut parce qu’il était un enfant, ou s’offusque de ses nombreuses questions auxquelles elle semblait se faire un plaisir de répondre. Sa tentative d’obtenir un autre pot avait échoué et, de bonne grâce, Arsène lui offrit un sourire resplendissant. «Je ne leur dirais rien, promis. Même contre rien en échange.» assura-t-il, conscient que de toute façon, il était bien peu probable qu’une abeille consente à l’écouter lui murmurer les secrets les plus noirs de la jeune fille.
Et il doutait fort de la croiser un nouveau un jour, d’ailleurs. Elle avala sans rechigner l’histoire de son père et des opportunités, acquiesçant avant de s’inquiéter de son air passablement trop ouvert, qui attireraient des voleurs bien plus dangereux qu’Arsène. «Non» la rassura-t-il. « C’est juste que tu avais l’air tellement concentré sur ton objectif, et tellement... je ne sais pas, gentille. Mais un peu bizarre.» Il hésita un moment, avant de reprendre, finalement convaincu. «Les voleurs ne s’attaquent pas aux fous, tu sais. Parce que c’est pas très honorable d’attaquer quelqu’un qui ne peut pas se défendre.» Affirma-t-il, songeur. L’honneur, oui. La justice. De grands sentiments, mais que comme tous les enfants, il aspirait à faire sien, dans une naïveté touchante qui, une fois grand, ne serait plus qu’un vague souvenir.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mer 20 Juil - 8:06

Parler de la mort de mon frère m’emplissait toujours d’une sombre mélancolie. Je me rappelais brutalement de tous les bons moments que nous avions passés ensemble, ces bons moments que plus jamais nous ne pourrions partager. Je revoyais la période qui avait suivi son départ, quand il m’arrivait encore, un peu naïvement, de me retourner comme pour lui raconter quelque chose, puis de m’apercevoir qu’il n’était pas là, de me souvenir pourquoi il était parti, de me rappeler cette terrible nuit et de pleurer sans verser une larme, en mon for intérieur, là où personne ne pouvait comprendre à quel point j’étais triste, à quel point j’étais seule, à quel point j’étais mal.

Pourtant, cette fois-ci, j’abordai le souvenir de mon frère avec moins de sombres pensées que d’habitude. Quelque chose dans le regard trop clair d’Arsène, dans son visage trop enfantin, dans son hochement de tête, comme s’il comprenait ma douleur sans même que je lui en aie parlé, et même dans la façon dont il posa sa main sur la mienne parvint à m’éloigner du puits de désespoir dissimulé non loin de tout souvenir rattaché à mon frère. Je jetai un coup d’œil à ce petit et lui offrit un sourire reconnaissant, appréciant à sa juste valeur les petites attentions qu’il avait semées sur ma route.

Alors Arsène me murmura que les gens ne pouvaient pas toujours revenir et que, par conséquent, il ne fallait pas leur en vouloir. S’il savait combien de fois je m’étais répétée cette phrase… Parfois, à la rage que je ressentais envers mon frère pour m’avoir délaissée, cette nuit-là, et ne jamais m’avoir raconté cette histoire qu’il m’avait promise, se mêlait un éclat de culpabilité. Avais-je le droit de ressentir ça ? Pouvais-je vraiment lui en vouloir d’être mort ? Je savais qu’il n’avait pas voulu partir, qu’il aurait préféré revenir et me conter cette histoire, raisonnablement, je le savais, mais une part de moi nourrissait une monstrueuse colère contre lui, contre toute raison, l’accusant de m’avoir abandonnée.

— Beaucoup d’arguments peuvent souligner les illogismes de ce que nous ressentons, mais je ne pense pas qu’il en existe un seul qui puisse purement et simplement changer les émotions qui nous animent, murmurai-je sans savoir si Arsène, de son jeune âge, pouvait saisir la portée de mes mots. Peut-être que mon frère n’a pas voulu partir, c’est vrai, mais je ne peux pas m’empêcher de lui en vouloir.

Je secouai la tête pour me changer les idées et affirmai à Arsène qu’il ne changerait pas s’il le voulait vraiment. Il hocha la tête pour confirmer mes paroles, visiblement persuadé qu’il parviendrait à garder la même ligne d’esprit. Quand j’étais petite, je pensais aussi que tout resterait toujours ainsi et que je vivrai heureuse aux côtés de mon frère, au milieu de nos abeilles jusqu’à la fin de ma vie. J’avais appris, de façon fort douloureuse, que la vie était changement. Et que les situations statiques finissaient toujours, un jour ou l’autre, par basculer.

— Je verrai, en effet, confirmai-je en esquissant un léger sourire.

La conversation suivit son cours, et nous en vînmes à parler de mes petites abeilles et des surnoms que je leur donnais. Je fus heureuse de savoir qu’Arsène ne trahirait pas mon prétendu secret et de constater que l’appât du miel n’était pas la seule chose qui comptait à ses yeux. Bien entendu, il essayait peut-être de m’amadouer en espérant que je lui en offre plus par la suite, mais j’en doutais fortement. J’avais décidé de croire en la sincérité de cet enfant, et de considérer avec reconnaissance ce que je percevais comme un geste de générosité.

— Merci, soufflai-je avec un hochement de tête reconnaissant.

Je me questionnai ensuite sur l’habitude de cet enfant à extorquer les passants – même si ce qu’il venait de faire était plus un geste de générosité que d’arnaque – et je m’inquiétai que quoi que ce soit en moi attire les voleurs comme le miel les abeilles. Il me rassura bien vite, avant de préciser que je semblais tellement focalisée sur mon objectif et… gentille ? Le mot me fit sourire. Généralement, quand je critiquais certains de mes interlocuteurs avec cette franchise dont j’étais capable, ils avaient tendance à accoler à mon nom un tas d’adjectifs, mais jamais « gentille ». Bizarre, en revanche, était beaucoup plus quotidien. Peu d’autres qualificatifs convenaient à quelqu’un qui maitrisait l’art de l’auto-conversation, apparemment.

Arsène eut un bref moment d’hésitation, puis acheva en me révélant que les voleurs ne s’attaquaient pas aux fous. Je lui passai le terme, peu désireuse de recommencer un nouveau débat sur le terme bien trop large qu’était « folie ». J’aimais parler, bien entendu, mais dire un millier de fois la même chose n’était pas très constructif ; même moi j’en avais conscience. Quant à l’honneur des voleurs… Je fronçai les sourcils, songeant qu’il était peu probable que quelqu’un qui arrachait à d’autres des possessions durement gagnées ait un sens de l’honneur. D’un autre côté, je gardais au plus profond de moi le sentiment que même la pire des crapules ne pouvait vivre sans un système de valeurs déterminées. Valeurs peut-être différentes des miennes, mais qui étaient sans doute aussi importantes à ses yeux…

— Un autre avantage à être fou, je suppose, fis-je remarquer sans perdre mon sourire. Quoique je ne suis pas sûre que tous les voleurs évitent de s’attaquer à ceux qui ne peuvent pas se défendre.

J’esquissai une moue songeuse.

— Après tout, si jamais j’étais une voleuse, je préférerais sans doute m’attaquer à quelqu’un incapable de m’arrêter, c'est-à-dire sans moyens de défense, qu’à quelqu’un qui pourrait peut-être me menacer. Juste pour assurer ma propre sécurité.

Mon air songeur se fit soudain mutin, tandis qu’une idée brillante me traversait l’esprit.

— D’un autre côté, ce serait un défi sacrément palpitant de contourner les moyens de défense mis en place par un individu, et de le voler comme si toutes les précautions prises par ledit individu n’avaient pas existé.

J’eus un geste de la main juste devant moi, comme pour chasser les mots que je venais tout juste de prononcer.

— Enfin, ce n’est pas comme si je comptais voler quelqu’un d’ici les prochains jours, ni comme si je cherchais à inciter d’éventuels voleurs à me dérober quoi que ce soit.

S’il y avait bien quelque chose qui ne m’avait jamais attirée, c’était le vol. Je n’avais jamais manqué de rien au point d’avoir besoin des biens d’autrui pour subsister, et je n’avais même jamais eu envie de dérober quoi que ce soit à un individu quelconque. Bien entendu, il m’était arrivé quelques fois de subtiliser un objet, simplement par défi, pour ressentir ce frisson de fierté à l’idée que j’en avais été capable. Généralement, je rendais tout ce que je prenais au bout d’une dizaine de minutes. Mon plaisir ne se trouvait pas dans l’objet lui-même, juste dans l’acte de s’emparer de quelque chose sans que son possesseur s’en aperçoive.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mar 26 Juil - 0:01

Il avait tenté de la réconforter, lui-même ne savait pas vraiment pourquoi. Peut-être parce que, confusément, il se sentait proche de sa peine. Même si un frère, ce n’était pas la même chose qu’une mère adoptive, mais il ne semblait pas à Arsène qu’il y avait une classification de la peine suivant le rôle de la personne. On peut pleurer une tante plus qu’un parent, après tout, si cette tante était là et la mère non ? Il en était là de ses réflexions quand Melinda reprit la parole, avec des mots dont il était bien en peine de comprendre la significations. Ses prunelles interrogatrices se posèrent sur la jeune fille, avant qu’il ne se détourne et plonge ses doigts dans le pot de miel, à nouveau. La dernière partie de la phrase, il l’avait comprise au moins, mais il resta silencieux, réfléchissant.
Bien sûr qu’elle en voulait à son frère. Il en avait voulu aussi à sa mère, sa vraie mère, avant de comprendre. Pas longtemps, pas vraiment, mais quelques heures, le temps de se raisonner et de reconnaître que c’était le sentiment d’abandon qui nourrissait cette colère, et que c’était un sentiment faux. Il avait pleuré sa mère adoptive lorsqu’elle était morte, aussi, mais il ne lui en avait pas voulu, jamais. Il savait qu’elle n’avait pas fait exprès, qu’elle ne voulait pas l’abandonner sciemment. Melinda, elle, ne semblait pas vouloir le comprendre. Devait-il se risquer à lui expliquer ?

Il pesa le pour et le contre un instant, Arsène, avant de se résoudre à ne rien dire. Lorsqu’on était en colère contre quelqu’un, il le savait, toute interférence risquait d’être mal prise. Et il ne voulait pas se brouiller avec la jeune fille, qu’il trouvait plutôt sympathique, et pas seulement parce qu’elle lui avait apporté du miel, non. Elle n’hésitait pas à lui parler et rien que pour ça, il l’appréciait beaucoup. Il lui offrit un sourire quand elle répondit à son affirmation que rien ne changerait, heureux d’avoir pu lui faire comprendre à quel point non, rien ne changerait, et uniquement parce que rien n’avait besoin de changer pour l’instant. Ou jamais, sans doute.

Et puis la conversation dériva à nouveau, prenant un nouveau tournant qui laissa l’enfant quelque peu songeur. Lui qui était pétri d’intentions honorables et de scrupules enfantins savait bien, au fond, que tout n’était pas aussi droit que dans les livres. Que l’honneur et la justice étaient parfois - souvent - des valeurs qui s’oubliaient vite devant la nécessité, ou la cupidité de certains. Mais on lui avait appris la justice et l’équité, même lorsqu’on est un voleur. Ce n’était pas à proprement parler contraire, même s’il était incapable d’expliquer ça clairement à la jeune femme à ses côtés. C’est pour ça qu’il réfléchissait, Arsène, son front plissé par la concentration, dans son envie de trouver les mots juste pour faire comprendre à Melinda que tous les voleurs n’étaient pas un ramassis de brigands sans scrupules - enfin, selon lui.
Mais pour se faire, il devait expliquer les règles qui régissait les Enfants des Miracles, et ce n’était pas possible avec une étrangère. Comment expliquer quelque chose alors que l’on a pas le droit d’en parler ? « C’est lâche de s’attaquer à quelqu’un qui ne sait pas se défendre. Et je ne pense pas que les voleurs soient tous lâches, non. Certains peut-être, mais pas tous.» Il marqua une pause, indécis, avant de lui annoncer avec un grand sourire. «Regarde, moi, je n’ai pas hésiter à t’extorquer un pot de miel, et pourtant tu es bien plus grande que moi !» Et peut-être un peu bizarre, ce qui contredisait sa théorie précédente. Tant pis. Lui savait, et c’était bien l’essentiel.

Elle acheva en disant que de toute façon, elle ne comptait ni voler, ni se faire voler. Tant mieux, en un sens, si elle ne comptait pas chaparder. Il le savait bien assez pour avoir entendu toute sorte d’histoires effrayantes, mais les voleurs qui n’étaient pas affiliés à la Cour risquaient très gros, et il aurait été dommage que Melinda risque quoi que ce soit. Elle était peut être bizarre, mais elle était gentille, et il aurait été désolé qu’il lui arrive un quelconque malheur.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Sam 30 Juil - 17:32

Je hochai affirmativement la tête aux paroles d’Arsène. Je pouvais parfaitement concevoir que chaque être possédait son propre système de valeurs, même si lesdites valeurs n’en étaient pas pour tout en chacun. De toute façon, prétendre que tous les voleurs étaient lâches était une généralisation que je ne me risquerais pas à faire. D’abord parce que je connaissais très peu de voleurs à désigner en guise d’exemple, ensuite parce qu’il était très dangereux de se convaincre d’une chose aussi extrême. Tous, toujours, aucun, jamais : voilà des mots à éviter d’intégrer à son vocabulaire. Il suffisait d’un seul contre-exemple pour prouver que de telles affirmations étaient mensongères, et ledit contre-exemple était souvent bien facile à trouver. Arsène me le prouva en se désignant lui-même, après un bref instant de réflexion.

Même s’il n’était pas forcément le meilleur exemple possible – après tout, n’avait-il pas dit que les voleurs ne s’attaquaient pas aux fous ? – je compris tant bien que mal où il voulait en venir. Effectivement, j’étais plus grande que lui. Et j’aurais, en tant qu’adulte, pu me montrer dangereuse. D’un autre côté, il était resté quelques minutes à l’abri sur son toit, en hauteur, inaccessible, attendant sans doute de vérifier si oui ou non il courait un risque avec moi. Il avait eu raison de descendre, après tout. A moins d’avoir une bonne raison, je ne lui aurais jamais fait de mal. A vrai dire, j’aurais même été physiquement incapable de le blesser trop gravement. Je laissai un léger sourire s’épanouir sur mes lèvres.

— Ce n’est pas parce que je suis plus grande que je suis plus dangereuse, fis-je remarquer en haussant les épaules. Tu peux peut-être t’avérer plus malin, plus discret, plus rapide, et certainement meilleur connaisseur des rues de Lorgol.

Je lançai un regard amusé à mon interlocuteur.

— D’autant plus que je pensais être folle, et donc sans défense ? questionnai-je d’un ton taquin.

Je repris mon sérieux et baissai les yeux sur mes jambes qui se balançaient au-dessus de l’eau.

— Et puis, je crois qu’il y a une grande différence entre être lâche et être prudent.

Une étrange remarque de la part d’une personne qui ne voyait jamais les risques qu’elle encourait et qui ignorait purement et simplement ce qu’était la peur, sinon celle qui brillait dans le regard des autres, de temps en temps.

— Il est courageux de s’en prendre à quelqu’un de plus fort que soit ; il est stupide de s’attaquer sans une bonne préparation à quelqu’un de trop fort pour soi.

Un large sourire étira mes lèvres, juste avant que j’ajoute ma petite touche personnelle à cette phrase qui tenait du simple bon sens.

— Mais bien entendu, il suffit de faire en sorte que personne ne soit trop fort pour toi.

Mon meilleur outil pour y parvenir était la persévérance – ou plus exactement l’obstination. A mes yeux, rien n’était impossible. Si je m’attaquais à quelque chose dont je n’étais pas capable sur le moment, je savais qu’un jour, j’y parviendrais. Je supposai qu’il en était pareil pour les voleurs : avec de la détermination, ils étaient probablement capables de tout, y compris de s’attaquer à des adversaires trop forts pour eux. Et déployer ses compétences pour dérober un objet était sans conteste plus amusant que de choisir la voie de la facilité en s’attaquant à un être sans défense. Alors oui, je pouvais volontiers admettre que tous les voleurs n’étaient pas lâches.

Consciente que je parlais de vol avec sérieux depuis plusieurs minutes, je secouai la tête et ajoutai que je ne comptais certainement pas devenir voleuse – ou volée, d’ailleurs – du moins, par sur-le-champ. Nul ne savait après tout, ce qui pouvait se produire dans un futur flou. Enfin, pour l’instant, mes projets étaient de m’inscrire à l’Académie et d’y devenir mage. Certainement pas de voler qui que ce soit. Je jetai un coup d’œil à Arsène. Lui, par contre, ne cesserait sans doute pas d’extorquer les passants qui lui semblaient assez gentils pour se laisser faire.

— Toi, en revanche, je doute que tu n’aies aucune intention de voler les passants, fis-je remarquer avec un sourire mutin. En tous cas, je crois que tu as de belles compétences, Arsène. Je suis certaine que tu pourrais agir de sorte qu’il n’y ait plus personne à être trop fort pour toi.

Est-ce que j’incitais cet enfant à voler ? Ce n’était pas tout à fait mon intention, à vrai dire. Je voulais simplement lui montrer qu’une personne au moins avait confiance en sa capacité à réussir. Si, quand j’avais été petite, je n’avais pas eu mon frère à mes côtés pour me soutenir quand je commençais à douter, jamais sans doute je ne serais parvenue à démontrer à mes proches que j’étais capable de ce qu’ils pensaient impossibles. Ils étaient tellement nombreux, ceux qui considéraient les enfants… eh bien, comme des enfants. Fragiles. A protéger. Incapables de se débrouiller par eux-mêmes. Alors que ces petits êtres étaient bien plus débrouillards qu’on pouvait l’imaginer. Je me remémorai la façon dont Arsène m’avait instinctivement consolée lorsque j’avais parlé de cette stupide colère que je ressentais encore à la mort de mon frère.

Bien plus débrouillards… et bien plus intelligents.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Dim 31 Juil - 15:44

Il ne savait pas s’il avait réussi à bien lui faire comprendre. C’était difficile, d’expliquer, et Arsène savait que parfois, il expliquait mal. Il était jeune encore, et les mot étaient parfois trop grands, tout simplement, pour qu’il les exprime. Cela ne faisait pas de lui quelqu’un de bête, ça non, mais c’était juste... Compliqué. Trop compliqué. Bien trop compliqué, d’ailleurs, pour qu’il s’y essaye plus que cela. Parvenant, semblait-il, à un accord avec lui même, Arsène haussa les épaules et concentra à nouveau son regard sur le balancement de ses pieds, au-dessus de cette eau chuchoteuse. Melinda reprit la parole, et c’est sur elle qu’il leva des yeux malicieux, un sourire jusqu’aux oreilles devant tant de compliments, enfin, il lui semblait que ça en était. Mais quand elle le taquina, il ne se départit pas de son sourire, avouant d’un ton léger «Je me suis trompé, je crois. Tu n’es pas folle, juste bizarre. Y’a aucune règle contre les gens bizarres.» Affirma-t-il, ses yeux pétillants de malice tandis qu’il avouait, par des moyens légèrement détourné, que Melinda pouvait bel et bien être la cible d’un Voleur. Qu’elle pouvait fort bien être sa cible, ce qu’elle était, en quelque sorte, même s’il n’avait pas voulu la voler, juste s’amuser un peu. Parce qu’elle n’était pas d’ici, et que les étrangers à Lorgol étaient bien les plus faciles à piéger.

Melinda reprit la parole, Arsène perdant son sourire dans sa concentration tandis qu’il réfléchissait à la portée de ses mots. Encore une fois, il s’estimait flatté qu’elle ne le traite pas comme un enfant, usant d’un vocabulaire simplifié comme s’il était trop stupide pour comprendre. Elle était un peu compliquée à suivre, certes, mais il pensait s’en sortir brillamment, en majorité. Il acquiesça à ses mots, approbateur. Elle ne le savait sans doute pas - et il ne lui dirait probablement pas, non plus - mais c’était son objectif principal. Devenir le plus grand, le plus fort, le plus habile de tous les Voleurs. Il rêvait de gloire et de renommée, de louanges et de reconnaissances, dans ces rêves enfantins qui oublient les soucis et se concentrent uniquement sur le positif des choses. Oh oui, Arsène rêvait d’être le plus grand Voleur de la cour des Miracles, arpentant ses pavés la tête haute. Pour l’instant... Pour l’instant, il n’était qu’un enfant, mais on ne pourrait lui reprocher son manque d’ambition.
A nouveau, le compliment de Melinda fit naître un franc sourire sur les lèvres du petit, qui s’efforça de l’effacer toutefois. C’était un compliment, il le savait, mais puisqu’elle le pensait capable d’extorquer les passants, est-ce qu’elle n’allait pas le dénoncer ? Après tout, enfants ou pas, les voleurs n’étaient pas très bien vu et si Arsène, jusqu’à présent, était parvenu à passer outre les sanctions, il ne faisait jamais bon être reconnu pour ses crimes. Il avait des protecteurs, certes, et différentes échappatoires mais il n’ignorait pas les sanctions en cas de vol. Il C’est une pointe de défi que l’on entendit dans sa voix quand il prit la parole. «Et si c’était le cas ? Si j’étais vraiment un Voleur si doué que ça, est-ce que tu me dénoncerais ?» Il n’avait pas bougé, mais ses jambes ne se balançaient plus, et il semblait tendu - prêt à fuir. Est-ce qu’il avait trop parlé ? Melinda lui avait semblé gentille et bizarre, mais peut-être ça n’avait été qu’un leurre ? Qu’elle c’était servi de lui pour... Pour... Il ne savait trop quoi. L’arrêter ? Le forcer à lui montrer le chemin de la Cour ?

L’imagination de l’enfant commençait à s’emballer, et la méfiance était présente dans son regard clair quand il le braqua dans les yeux de Melinda. «Pourquoi tu es venu me parler ? Qu’est-ce que tu veux ?» Il savait qu’il risquait de la déstabiliser, avec son changement d’attitude, mais peut-être pas tant que ça. Elle était bizarre, mais pas stupide, il ne lui semblait pas, ou alors... Ou alors elle avait fait semblant. Elle avait joué un rôle. «T’es une menteuse ?» Il espérait qu’elle dirait non. Qu’elle demanderait des explications. Mais... Mais il s’était effarouché, Arsène, et se tenait prêt à s’envoler comme un oiseau s’égaille au moindre geste brusque du passant qui le nourris. Il était conscient soudain qu’il en avait peut-être trop dit, et qu’il risquait bien des problèmes pour cela.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mar 2 Aoû - 13:04

Pas folle, juste bizarre.

Je choisis de prendre ça comme un compliment, même si ce n’avait peut-être pas été l’intention d’Arsène. Tout ce qui était bizarre n’était pas ordinaire. Et ne pas être ordinaire c’était être extraordinaire, non ? Un qualificatif qui, pour le coup, sonnait beaucoup mieux que « folle ». Il me considérait donc comme étant… bizarre. J’aimais ce mot, même si, selon le raisonnement un peu changeant et un peu tordu de mon interlocuteur, cela signifiait que rien ne m’empêchait désormais de servir de proie aux voleurs. Il avait une consonance particulière, qui ne se retrouvait, à mon sens, dans aucun autre terme. Et bien sûr, j’en aimais la signification. Bizarre. Particulière. Unique.

Savourer cette qualification ne m’empêcha pas de remarquer avec amusement, au passage, le petit « je crois » qu’Arsène avait inséré dans sa phrase, comme une planche de salut pour pouvoir à nouveau changer d’avis s’il en ressentait le besoin. Quant à l’absence de règles pour les gens simplement bizarres – les gens comme moi – elle ne me faisait pas peur. Je n’avais pas grand-chose de précieux que des voleurs pourraient convoiter, et je doutais qu’ils perdent leur temps avec moi. Il y avait des cibles qui pouvaient leur rapporter bien plus.

Après quoi, je lâchai quelques mots qui auraient pu paraitre encourager Arsène à rester voleur, mais dont le but premier, à mes yeux, était de lui faire comprendre qu’il pouvait être voleur s’il en avait envie. Au début souriant comme s’il appréciait l’attention, mon petit interlocuteur retrouva bien vite un étrange sérieux. D’un ton un peu trop grave, dosé d’une pointe de défi, il me demanda si je le dénoncerais si jamais j’apprenais qu’il était un voleur aussi doué que je l’avais prétendu. Un peu prise au dépourvu par la question, je le regardai fixement durant une ou deux secondes.

Est-ce que je le dénoncerais ? Personnellement, je n’aimais pas l’idée de voler, de subtiliser à quelqu’un ce dont il se servait pour vivre. D’un autre côté, si jamais je m’en donnais le défi, sans doute que je serais prête à tout pour y parvenir. Mais cela n’avait pas grande importance, parce qu’ici, ce n’était pas de moi qu’il s’agissait. C’était d’Arsène. Un enfant croisé au hasard des rues. Qui m’avait guidée jusqu’à ce petit noyau de calme. Qui avait partagé le miel avec moi. Qui avait tenté de me consoler lorsque je m’étais remémoré à quel point la mort de mon frère m’avait touchée. Qui me regardait à présent avec méfiance. J’entrouvris la bouche, cherchant les mots qui d’habitude auraient dû s’y trouver, mais qui à présent s’étaient mystérieusement échappés.

Est-ce que je le dénoncerais ? Et pourquoi le dénoncerais-je ? S’il était voleur, je pouvais supposer, d’une certaine façon, qu’il avait ses raisons de l’être. Bien entendu, j’aurais mes raisons de le dénoncer, afin de l’empêcher de perpétrer plus de crimes. D’un autre côté, la justice ne m’avait jamais intéressée au sens propre. Il m’était arrivé de faire des choses vraiment méchantes, voire injustes, pour obtenir ce que je voulais. Comment pouvais-je le blâmer de voler alors que je pouvais sans doute, sous certaines circonstances, arriver à en faire de même ?

Est-ce que je le dénoncerais ? La réponse, bien qu’évidente dans mon esprit, en théorie, ne le serait pas forcément en pratique. J’avais compris depuis longtemps que les certitudes n’existaient pas, sinon sous forme d’illusions. Or, Arsène était suffisamment sérieux, en posant sa question, pour que je réponde le plus franchement possible.

— Je ne crois pas, commençai-je d’une voix hésitante.

Moi aussi, je pouvais me ménager des planches de saluts qui me permettraient de changer d’avis. Pourtant, au moment où je prononçai ces quelques mots, je m’aperçus qu’ils résonnaient avec justesse. Je hochai la tête et poursuivis avec plus d’assurance :

— J’aurais tendance à répondre non. Je ne dénoncerais pas un ami.

Arsène n’était pas à proprement parler ce que je pouvais appeler « ami », mais il avait partagé le miel avec moi, il m’avait montré cet endroit magnifique, et j’étais parvenue à lui parler – approximativement, mais à lui en parler quand même – de la mort de mon frère. Ces quelques petites choses comptaient pour moi, même si je ne les considérais pas à vraiment comme des marques d’amitié.

— D’un autre côté, je ne peux pas t’affirmer avec certitude ce que je ferais. L’avenir est une chose difficile à prévoir.

Un léger sourire étira mes lèvres. Je m’apprêtais à dire qu’il fallait bien que je voie un jour sa maison sur l’eau et qu’il me paye des pots de miel, lorsqu’il me posa une série de questions d’un ton presque agressif. Je ne comprenais pas son brusque changement d’attitude, mais je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû m’en sentir coupable, aussi me contentais-je de répondre d’une voix calme, sincère, sans me laisser influencer par sa méfiance. Je parvins même à rester impassible lorsqu’il m’accusa d’être une menteuse. De tous les qualificatifs qu’il aurait pu me trouver, celui-là était sans doute le pire.

— C’est toi qui m’a parlé en premier, fis-je remarquer d’une voix douce. Si je me souviens bien, c’était même pour m’avertir de ne pas entrer dans cette rue maudite par Tartocitron. Ce dont je t’ai remercié.

Je réfléchis une fraction de seconde à la réponse que je pourrais donner à sa seconde question.

— Quant à ce que je veux… Je ne veux rien en particulier, Arsène. Je venais juste découvrir un endroit inconnu en échange d’un pot de miel, voilà tout.

L’heure était venue de donner réponse à sa troisième question, qui parvint à me faire froncer les sourcils par son simple souvenir. Ma voix se fit un peu plus sèche.

— Je ne suis pas une menteuse, Arsène, ou du moins, si je le suis, c’est loin d’être volontaire. J’ai le mensonge en horreur. Tu peux sans doute trouver tout un tas d’adjectifs qui me correspondraient parfaitement, mais surtout, surtout pas celui-là.

J’étais un peu catégorique sur le sujet, et j’en avais conscience. Mais dans mon esprit, le mensonge était quelque chose de fort sérieux. S’il y avait bien une valeur que je ne me risquerais pas à briser quelles que soient les circonstances, c’était la sincérité. Je n’en voulais pas à Arsène, toutefois. Il semblait effrayé, méfiant, sur ses gardes, comme si j’avais représenté un potentiel danger. J’eus un léger soupir.

— Tu n’as pas à t’inquiéter, Arsène. Je ne te ferai pas de mal.

Il ne laisserait peut-être pas faire, d’ailleurs. J’avais remarqué son agilité quand il était descendu du toit. Je ne doutais pas une seule seconde que, s’il le voulait, il pouvait se fondre de nouveau dans la ville sans que je puisse le retrouver, ou même le retenir. Mais ce n’était pas à lui de partir. Ici, c’était son endroit préféré. Un endroit où il venait pour trouver un peu de calme. Un cocon de sérénité et peut-être de sécurité. Si quelqu’un devait partir, c’était moi.

— Je venais juste échanger un pot de miel contre la découverte de cet endroit, répétai-je d’une voix douce. Mais si tu préfères, je peux partir, maintenant.

Arsène m’avait emmenée dans une telle série de ruelles que je n’étais plus certaine de pouvoir retrouver mon chemin sans lui, mais ça n’avait pas grande importance. Me perdre dans les rues de Lorgol avait été une activité coutumière ce dernier mois. Je finirais bien, un jour ou l’autre, par dénicher un terrain connu. Pour le moment, cet enfant avait visiblement besoin d’un peu de tranquillité, et je ne voyais aucun problème à le laisser face à face avec lui-même.

Je lui lançai un regard interrogateur, prête à m’en aller s’il le demandait, un peu désireuse de rester, tout de même, pour profiter de ce petit écrin de calme au sein de la ville aux Mille Tours.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Ven 5 Aoû - 16:33

Il s’était fait plus méfiant, soudain, Arsène. Envolées, aussi vite que le sable assoiffé boit l’eau rare de la pluie, la complicité et la malice de la conversation. Il s’était dit, soudain, que Melinda pouvait être quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui chercherait à le piéger. C’était un peu bête, sans doute, mais il avait entendu tellement de récits, tellement d’histoires au coin du feu de voleurs qui s’étaient fait piéger. Et il était un grand voleur, enfin, il en serait un, donc qu’on veuille le piéger était normal non ? Il avait toujours eu beaucoup d’imagination, le petit, et aujourd’hui ses idées s’emballaient. Il faisait confiance à Melinda, lui semblait-il, mais s’il se trompait ? Si elle était méchante, vraiment méchante, et se servait de lui pour atteindre la Cour ?
Désormais méfiant et renfermé, Arsène la jaugea du regard, attendant sa réponse. Le dénoncerait-elle ? Le forcerait-elle à révéler ses secrets ? Elle ne croyait pas, avoua-t-elle. Croyait ? Ca veut dire qu’elle en doutait ? Au moins, sa réponse était honnête, et il regretta après coup de l’avoir traité de menteuse, laissant ses paroles dépasser sa pensée. Elle ne lui avait jamais menti, lui semblait-il, et c’était bien mesquin de sa part de l’accuser de le faire.

Quand elle lui répondit plus franchement encore, le désignant comme ami, il lui adressa un sourire chaleureux, lumineux, de ceux qui éclaire le visage et font danser des lumières dans les yeux. Amis ? Il est vrai que Melinda ne lui parlait pas comme à un enfant, et il appréciait profondément ça en elle. Mais amis, c’était plus fort encore, un lien, une relation, qu’il ignorait avoir établi. Mais en même temps, il l’avait trouvé assez sympathique pour lui montrer cet endroit qu’il aimait particulièrement, et donc, ça voulait bien dire quelque chose. Pas amis, peut-être, mais... Compréhensive. Digne de confiance. Et il n’aimait pas l’idée de s’être trompé, mais si jamais ? Il était bien peu attaché aux conséquences, Arsène, mais il savait les règles de la Cour des Miracles. Il savait que les étrangers ne pouvaient rien connaître de l’endroit. Et s’il avait laissé passer quelque chose? Et s’il était coupable de quelque chose ? Qu’on ne voulait plus de lui sur les pavés ? Et si, et si ? Son imagination s’était enflammée, emballée, et il ne pouvait rien faire pour l’arrêter. Peut-être qu’il avait peur, au fond, de s’être trompé, de causer du tort ou du malheur à ceux qu’il aimait.

Et Melinda ne lui mentait pas. Calme, mesurée, elle répondit à ses questions sans faillir, et Arsène ne savait pas si c’était une bonne ou une mauvaise chose. S’il pouvait lui faire confiance ou non. Cassandre aurait su : sa mère adoptive savait tout. Mais lui , il se sentait un peu démuni, et si une partie de lui voulait faire confiance à Melinda, une autre lui criai de se montrer méfiant, et prudent surtout. Il écouta en silence, notant la voix plus sèche, l’assurance, la promesse de ne pas lui faire de mal. Enfin, pas encore la promesse. Il avait envie de la croire, mais... « Tu promets ?» Demanda-t-il, toujours suspicieux. «Tu promets, devant Levor, que tu ne me dénonceras pas si tu sais que je suis un Voleur ?» Il avait mis de l’emphase dans le mot, tellement qu’elle ne pouvait douter qu’il n’en était pas repentant. Est-ce qu’il servait vraiment à quelque chose de nier ? «Mais je suis pas un grand voleur, attention.» Précisa-t-il, un mensonge éhonté par rapport à ce qu’il ressentait. Il deviendrait un grand voleur. Et il aurait sa maison sur l’eau. Cela ne faisait aucun doute.

«T’es pas... Tu peux rester.» Finit par dire Arsène, pensif, comme s’il y réfléchissait encore. Ce qui était un peu le cas, en vérité. «Si tu promets de ne rien dire à personne. Jamais.» Il hésita à nouveau, se demandant si Melinda valait la peine qu’il s’apprêtait à se donner pour elle. «On peut partager. J’y suis pas tout le temps, ici, et si tu me promets que tu es sincère et honnête et que tu as le coeur pur...» une réplique visiblement tiré d’un de ses récits préférés «.. Je veux bien partager mon endroit préféré avec toi.» Parce qu’après tout, elle lui avait donné du miel. Du vrai miel d’Outrevent. Et c’était un vrai trésor, d’une amie à un ami.
Et puis, il avait envie de lui faire confiance. Ils étaient peu nombreux, les adultes bizarres à lui parler comme s’il était un adulte et il ressentait, confusément, que l’amitié de Melinda pouvait être précieuse. Si, et seulement si, elle promettait de ne pas le dénoncer.

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Message Sujet: Re: La rue maudite   Mar 9 Aoû - 18:16

Il était comme une abeille affolée, Arsène, et même si j’ignorais exactement quelle était l’origine de sa peur, je réagis avec lui comme j’aurais réagi à la présence angoissée d’un de mes petits insectes préférés : avec calme, traitant la situation comme elle venait. Je répondis à ses questions comme je le pouvais, aussi sincèrement que je le pouvais. Je le vis même esquisser un sourire éclatant, lumineux, à des lieues de la terreur noire qui l’avait envahie quelques instants plus tôt. Ce fut quand je lui assurai que je ne lui ferai aucun mal qu’il réagit enfin, toujours méfiant.

Il me demandait une promesse. Devant Levor. J’eus un bref instant d’hésitation, qui s’étira, qui se suspendit entre les secondes, qui devint silence malaisé. Ce n’était pas une chose à prendre à la légère, une promesse. C’était une chose à laquelle je serais tenue, et pour laquelle je serais prête à tout. D’un autre côté, j’avais vraiment l’impression, au plus profond de moi, que je ne dénoncerais pas Arsène s’il était voleur. Je l’appréciais sans doute un peu trop pour prendre cette peine. D’autant plus que, comme il l’avait très bien dit, il n’était pas un grand voleur. Et puis, il avait des valeurs, ce petit. Des valeurs admirables, auxquelles, je l’espérais, il se conformerait tout au long de sa vie. De toute façon, s’il était bon voleur, il méritait d’avoir une chance de poursuivre ses forfaits. Sinon, je ne serais pas celle qui finirait par le dénoncer.

— Je promets, Arsène. Je jure devant Levor que je ne te dénoncerais pas, déclarai-je d'une traite, une fois que j'eus commencé à parler.

Au moins, il me permettait de rester. J’eus un léger sourire. Cet endroit, c’était le lieu préféré d’Arsène, et je me doutais qu’il avait une importance particulière pour lui ; en m’emmenant ici, il me faisait un grand cadeau, d’une valeur sans doute équivalente au partage du miel pour moi. Je lui étais reconnaissante de me laisser rester. Il y mit ses conditions, bien entendu, et je me contentai de les accueillir avec amusement. Il était intelligent, ce petit. Il irait loin. Peut-être même deviendrait-il un grand voleur.

— Je peux m’avérer très bavarde, mais je sais comment éviter de révéler les secrets, murmurai-je avec un léger sourire. Je te promets de ne rien dire à personne.

Il me proposa ensuite de partager. Qu’il m’ait permis de rester avait déjà été à mes yeux un cadeau d’une grande valeur. Qu’il me propose de partager cet endroit avec lui… C’était comme s’il reconnaissait tout à la fois à quel point je pouvais être sincère et honnête et… bon, je n’irais pas jusqu’au cœur pur. J’ignorais ce qu’était exactement un « cœur pur », mais je ne l’avais sans doute pas. En tous cas, la confiance qu’il m’accordait était un des plus précieux trésors que j’aie jamais eus. J’ouvris la bouche, essayant de trouver les mots pour le remercier, pour lui faire comprendre à quel point je tenais son invitation en haute estime, mais je ne savais plus que dire. Il y avait longtemps que plus personne ne m’avait fait de cadeaux aussi simples, et pourtant aussi chers à mes yeux. Je mis quelques secondes, de nouveau, à trouver mes mots.

— Merci Arsène. Je… je ne sais pas comment te remercier. Je suppose que ce geste doit demander beaucoup de confiance de ta part ; j’espère vraiment la mériter. C’est un cadeau précieux, la confiance. Un cadeau fragile. Et un cadeau dont tout le monde n’est pas digne. En tous cas, ta proposition m’honore, sincèrement.

J’esquissai un léger sourire.

— Juste un petit détail… Je pense que j’essaye réellement d’être sincère et honnête, mais le cœur pur…

J’eus une grimace et finit par secouer la tête.

— Je ne crois pas être à la hauteur de tes attentes à ce sujet. Je doute que mon cœur soit vraiment pur, et je doute d’être capable d’arriver à le purifier un jour.

Je retrouvai rapidement le sourire, un sourire teinté d’amusement.

— Enfin, je suppose que ça dépend ce que tu insinues par « avoir le cœur pur ».

Avant qu’il ait eu le temps de répondre, j’eus une moue désolée à l’intention du petit.

— Ta proposition était très touchante, Arsène, et j’aurais été très tentée de l’accepter. Mais malheureusement, je ne pense pas remplir tes conditions. Alors… je vais devoir décliner.

Je respirai un grand coup, profitant peut-être pour la dernière fois de l’ambiance vivifiante que je trouvais ici. Arsène me demanderait-il même de partir maintenant, j’avais apprécié cette petite bulle de calme, et je pouvais le remercier de m’avoir emmenée ici, même si j’avais ainsi raté ma centième rue. Au moins, voilà un objectif que je pourrais encore atteindre d’ici les prochains jours. Une petite voix me souffla que je pourrais aussi essayer d’avoir le cœur pur mais je la rejetai rapidement. Il y avait les choses prétendument impossibles qu’on aimait démontrer possibles, et puis il y avait les choses vraiment impossibles. Je me lançais parfois les défis les plus invraisemblables, mais comme l’avait bien dit ce petit voleur, je n’étais pas folle.

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