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 Une bolée d'obscurité

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Message Sujet: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyDim 3 Jan - 0:16


Livre I, Chapitre 1
Neve l'Embrun & Quitterie Aubenacre

Une bolée d'obscurité

Panique dans le cellier



• Date : 3 janvier 1001
• Statut du RP : Privé
• Résumé : Quitterie, que tous dans la caserne connaissent encore sous le nom de Louison, descend au cellier pour chiper une bouteille de cidre. Elle y est surprise par Neve, qu'elle ne reconnaît pas à cause de sa vue trop basse.

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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyDim 3 Jan - 0:20


Une bolée d'obscurité
Panique dans le cellier
Neve & Quitterie • 3 janvier 1001


J'ai soif. Très soif ; et la coupe d'eau claire que je garde près de mon lit à la caserne de Port-Liberté est vide. Il fait frais pourtant, dans ces premiers jours de janvier caressés par l'air de l'océan, mais l'élémentaire de feu qui prend soin de ma cheminée s'est un peu emballé et je me suis endormie avant de penser à le faire renvoyer. D'un claquement de doigts, je lui fais signe de retourner près de celui qui l'a invoqué, et j'hésite un instant à susciter un élémentaire d'eau pour remplir ma coupe. Mais j'ai comme une envie de sucre – et je sais que le cellier de la caserne est rempli de bouteilles de ce cidre de Lagrance que j'aime tant. Poussant un soupir, je rejette les couverture en arrière, quittant la tiédeur de mon lit et enfilant un châle par-dessus la longue chemise que je porte pour dormir et dont l'ourlet caresse mes orteils. Pieds nus, je m'aventure dans le couloir, bougeoir en main : la pénombre ne me dérange pas pour me déplacer, j'ai appris depuis quelques années à compter mes pas, les marches des escaliers, les tournants de chaque étage des lieux que je visite, et je pourrais me repérer ici les yeux fermés. J'esquive silencieusement la bibliothèque où certains lisent encore, et le salon d'où des échos de conversation assourdis me parviennent.

Par contre, je n'ai jamais vraiment visité le cellier, alors une fois à l'intérieur, c'est tout naturellement que je me cogne violemment la hanche contre le rebord d'un dressoir, provoquant un tintamarre de pichets d'étain qui s'entrechoquent. Si seulement Sayam était là, il pourrait me guider ; mais il dort à poings fermés sur l'étroit balcon de ma fenêtre, et je n'avais pas le cœur à le réveiller. Bon... Déjà, je m'approche du mur, repérant le casier où sont alignées les bouteilles, avant de connaître un instant de perplexité. Il y en a beaucoup, des portants de bouteilles, et rien ne les différencie ; comment savoir où sont rangées celles de cidre ? Une part de moi songe fugitivement qu'une coupe d'eau, finalement, ce serait très bien ; mais après avoir traversé toute la caserne en catimini, je refuse de remonter me coucher sur la pointe des pieds les mains vides. Alors, patiemment, je soulève bouteille après bouteille, tentant de lire dans la pénombre ce qui est noté sur les étiquettes... mais la faible lueur de ma bougie n'éclaire pas assez les pattes de mouche pour mes yeux fatigués, et je reste incertaine quelques minutes. Que faire ?

Un courant d'air fait vaciller la flamme de ma bougie, et je pousse un soupir lassé avant de le déposer sur le dressoir, l'attention fixée sur le portant des bouteilles. Il me faut recourir au processus ancestral... Débouchant une bouteille, j'en renifle pensivement le goulot avant de faire couler quelques gouttes sur mon doigt, goûtant la saveur. Ça, c'est un vin rouge. Déposant la bouteille sur le dressoir, j'en teste une seconde ; ah, celle-ci est une liqueur cielsombroise. En toute logique, le cidre devrait donc être rangé... là. Testant ma théorie, je goûte le troisième portant : gagné ! Je reconnais la saveur fruitée de la boisson lagrane, et plaçant la bouteille sous mon bras, je ramasse mon bougeoir et me dirige vers la porte, heurtant au passage de mon autre hanche le meuble, qui émet à nouveau son tintamarre cliquetant. C'est en arrivant à la porte que je comprends soudain l'origine du courant d'air qui a fait vaciller la flamme de ma bougie : elle est entrouverte, et adossé au mur il y a une silhouette humaine que mes yeux malades devinent sans pouvoir la reconnaître. Saisie, je sursaute – la bouteille m'échappe et tombe au sol, répandant du cidre partout. La panique m'envahit et j'avale ma salive de travers sous l'effet de la surprise, toussant comme une perdue et m'écartant tant bien que mal de la flaque qui se répand au sol tandis que le goulot déverse le contenu de la bouteille. Reprenant mon souffle péniblement, courbée en avant, reculant de quelques pas la main dressée devant moi, je parviens à articuler un bredouillis inintelligible que je ne comprends pas moi-même.

« Tu – T'es qui ? C'est – c'est pas ce que tu crois !»

Pitié ! Que quelqu'un me tire de là !

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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyDim 3 Jan - 14:08


La nuit s’était dépliée en catimini dans le ciel d’Ansemer, comme un grand origami que des mains enfantines auraient défait. Quelques soubresauts de vie égayaient encore la caserne des Chevaucheurs ; certains demeuraient à lire dans la petite bibliothèque, d’autres échangeaient à voix basse dans le salon. Neve les écoutait en silence. Les ragots salaces avaient très vite laissé place aux récits d’horreur qui circulent de tous temps, comme des mythes populaires. Mirta s’inclinait devant Lida dans les cœurs des rares Chevaucheurs encore éveillés. Neve, assis près d’eux, un recueil de poésie sur les genoux, souriait d’un air désabusé lorsque ses compagnons le prenaient à parti dans leurs histoires bringuebalantes. Il sentait la fatigue le gagner, et dans un coin de son esprit, il lui semblait percevoir le vol agité d’Inespéré, qui survolait la mer des heures durant lorsque tous deux étaient affectés à Ansemer. Il dormait peu, compagnon ineffable d’une mer qui, elle, ne fermait jamais les yeux, du lever du jour jusqu’au point de la nuit. Un camarade de Neve entama la fameuse histoire du renard à tête humaine, que tout Arven connaissait, mais que tout un chacun écoutait attentivement à chaque reprise. À peine eut-il entamé l’intrigue qu’un tintamarre incongru vint interrompre le cours de sa logorrhée. Tous les Chevaucheurs sursautèrent de concert, frappés soudain dans un imaginaire collectif très sensible. Un timide « C’était quoi, ça ? » vint briser cet instant de stupeur.

Une demi-minute plus tard, les mains empressées des compagnons de Neve le pressèrent hors du salon ; ils l’enjoignirent de partir en éclaireur chercher la source de leur désarroi. Le jeune ansemarien, ensommeillé et déboussolé, écouta les recommandations extravagantes de ses camarades : « Si tu rencontres le renard à tête humaine, ulule comme un hibou et on viendra à ton secours ! » Il semblait que la fatigue altérait plus que les consciences. Neve déposa son recueil sur la table du salon, s’empara machinalement d’une bougie et s’engouffra dans le couloir de la caserne, sombre au possible. Il progressa coitement dans l’obscurité, soucieux de ne pas réveiller les autres Chevaucheurs. L’escalier lui donna quelque fil à retordre, s’évertuant à grincer sous chacun de ses pas. Neve n’était vraisemblablement pas un espion dans l’âme, ni un voleur. Il balaya le rez-de-chaussée du regard ; la lueur de la bougie ne décela dans l’obscurité ni renard à tête humaine, ni aucune autre source de tintamarre plus ou moins plausible. Le jeune ansemarien inspecta les quelques pièces autour de lui, avant de pousser silencieusement la large porte du cellier, qui lui semblait être le lieu le moins propice à accueillir un monstre quel qu’il soit. Il sourit à cette pensée, tout à fait réveillé désormais.

La lumière émise par la bougie était très faible, et Neve dû plisser les yeux pour enfin distinguer dans l’obscurité la source présumée terrible du fameux tintamarre : il s’agissait de Louison, la cadette de la division. Affairée au niveau des liqueurs et des vins, elle goûtait simultanément au goulot de chacune des bouteilles, vraisemblablement à la recherche de quelque chose. Neve observa son manège quelques instants, souriant tendrement à l’idée que c’était elle, le fameux renard à tête humaine qui avait procuré un tel remue-ménage dans le salon. Adossé au mur du cellier, il attendit patiemment que sa manœuvre d’œnologue prenne fin. Enfin, la jeune femme se détourna avec ce qui semblait de loin une bouteille de cidre et, ignorant impérialement Neve, qui haussa un sourcil, elle s’apprêta à quitter les lieux. S’apprêta en effet, car au sortir du cellier, le tintamarre reprit de nouveau : Louison venait de percuter violemment le meuble de sa hanche. Dans un élan hasardeux, le jeune ansemarien se précipita pour lui venir en aide, lorsque la Chevaucheuse, tombée nez à nez avec lui, sursauta comme un beau diable. La bouteille lui échappa et vint heurter le sol, laissant tout le loisir au liquide sucré de se déverser sur les dalles du cellier. La suite des évènements fut plutôt confuse : Louison sembla s’étrangler avec sa propre salive, comme paniquée par une entité mystérieuse, et balbutiant quelque chose d’incompréhensible, elle recula, la main dressée devant elle comme pour se protéger de Neve.

Ce dernier resta désemparé quelques instants, cherchant tant bien que mal d’où pouvait provenir une telle frayeur. Certes, il l’avait certainement surprise en s’étant glissé dans le cellier en catimini, mais tout de même ! Elle le repoussait désormais comme s’il s’était agi d’un démon. Tout en s’approchant lentement d’elle, les mains en évidence devant lui pour lui prouver qu’elle n’avait rien à craindre, il se risqua :

Louison, mais… c’est moi, Neve. Tout va bien ?

La question tombait quelque peu sous le sens, mais il fallait constater le désarroi du jeune ansemarien dans cette situation. Louison était peut-être si fatiguée qu’elle ne l’avait pas reconnu ? Ou très alcoolisée, probablement. La jeune femme ne le regardait pas dans les yeux, elle semblait avoir le regard perdu dans le vague. Neve jugea qu’il fallait qu’il la reconduise dans sa chambre, elle paraissait réellement déboussolée.

Je suis désolé, je ne voulais vraiment pas te faire peur, expliqua-t-il du mieux qu’il put. À vrai dire, tu as donné une de ces frayeurs aux autres, dans le salon, avec ce tintamarre ! ajouta-t-il en souriant.

La jeune femme continuait de reculer frénétiquement ; Neve parvint enfin à lui agripper doucement les poignets.

C’est bon ?... s’assura-t-il. Je vais te raccompagner.

Optant définitivement pour l’option de l’alcool, il la reconduisit doucement en dehors du cellier, récupérant au passage la bougie qu’il avait abandonné au niveau de la lourde porte. Ils remontèrent les marches en silence, Louison se laissant guider par Neve comme à l’aveuglette. En passant devant le salon, l’un des Chevaucheurs interpella le jeune ansemarien au sujet du second tintamarre. « Un rat à tête humaine ! » lança Neve par-dessus son épaule pour railler ses camarades. Il espérait que Louison n’était pas à ce point alcoolisée pour prendre ça pour elle et qu’elle comprendrait la vanne. Quelques pas plus tard, ils se trouvaient devant la porte de la chambre de la cadette. Neve hésita à lui emboîter le pas ou à la laisser se reposer ; il jugea qu’il irait dormir quand il serait assuré qu’elle allait bien. Sans réellement prêter attention au lieu, il usa de la magie pour condenser un peu d’eau dans une tasse en bois, qu’il lui tendit. Il espérait sincèrement qu’elle allait bien.

Tu ne devrais pas te mettre dans un état pareil avec la mission qui nous attend demain, se permit-il de faire remarquer à la jeune femme.
Spoiler:
 


Dernière édition par Neve l'Embrun le Lun 11 Jan - 19:32, édité 1 fois
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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyLun 11 Jan - 19:29


Une bolée d'obscurité
Panique dans le cellier
Neve & Quitterie • 3 janvier 1001


Panique ! Panique à bord, totale, irréversible et malsaine, elle domine le tumulte de mes pensées en conquérante souveraine. Elle trépigne dans les alcôves de mon esprit, elle s’enflamme dans les recoins secrets de mon âme, elle déferle sur moi, fiévreuse et intense, au rythme du sang qui court dans mes veines. Le souffle se fait terriblement court dans ma gorge serrée, mon cœur s’emballe et cavale comme un cheval pris de folie, tressautant effréné au creux de ma poitrine, tambourinant sa frénésie à mes tempes qui se couronnent d’une sueur froide. Panique, ô cruelle maîtresse – laisse-moi donc respirer, sans quoi je vais tomber inanimée dans cette flaque de mon larcin qui glougloute à mes pieds.

Vulnérable. La voilà, la réelle cause de ma détresse : je me sens tellement démunie, soudain, sans Sayam pour me prêter ses yeux et pallier à la faiblesse des miens, sans Serment pour m’aiguiller et diriger mes pas. Il est bien rare que je me trouve seule sans l’un d’eux : mon Familier ne me quitte que lorsque je m’envole parcourir les cieux, et là c’est Serment qui prend le relais. Me voilà, pour le coup, singulièrement isolée… Une voix résonne dans le cellier. Une voix d’homme, une voix jeune – plus âgée que moi, tout de même – une voix amicale. Neve ? Neve l’Embrun. L’Ansemarien. Nous appartenons à la même division, même si je n’ai jamais eu encore à le soigner pendant les entraînements. Je n’ai pas encore reçu d’ordre de mission, j’achève juste mon intégration, mais je passe du temps avec les autres Chevaucheurs, et je me sens rassurée soudain de savoir que c’est lui qui m’a surprise en plein méfait. Il attrape mes poignets, et j’en frémis : un réflexe de survie pousse  mes muscles à se tendre, pour me libérer et fuir ; un réflexe de confort m’incite à me blottir contre lui et me laisser dorloter. Indécision, tu me tueras : je me laisse guider sans ciller, incapable de réagir, encore un peu angoissée, et pas vraiment rassurée. Il doit s’imaginer que je suis venue boire – ah, je dois lui faire une bien piètre impression…

Mortifiée, je le laisse me guider jusqu’aux quartiers qui m’ont été attribués, enregistrant distraitement le « rat à tête humaine » qui semble me décrire. Machinalement, je gravis les degrés sans trébucher, à l’aise dans l’obscurité lorsqu’il se trouve quelqu’un pour me guider. Il entre chez moi, m’y attire à sa suite, ferme la porte – soudain, alors que Sayam s’éveille et nous contemple, un peu ahuri, de ses grands yeux sombres, je réalise qu’un homme se trouve dans ma chambre – et que je porte en tout et pour tout une chemise de nuit en lin blanc ne ménageant que fort peu ma pudeur. Une vague brûlante inonde ms joues d’une rougeur intense, même dans la pénombre ambiante, et je me détourne abruptement, dégageant mon poignet, pour saisir le châle posé au pied du lit et m’en envelopper, chassant d’un revers de main les boucles emmêlées qui s’accrochent aux perles de nacre tissées çà et là dans l’ample vêtement. D’un geste mécanique, j’attrape la tasse de bois qu’il me tend, buvant une fraîche gorgée qui me remet un peu les idées en place.

Du mouvement un peu gauche de l’échassier évoluant dans un espace confiné, Sayam me rejoint tandis que je m’assieds sur mon lit, déposant la tasse au jugé sur le coffre contenant mes vêtements et m’y reprenant à deux fois pour ne pas le renverser. De la main, j’indique à Neve qu’il peut s’y asseoir s’il le souhaite, resserrant les pans de mon châle autour de moi. Sa remarque sonne comme un reproche, et je réagis avec vigueur, piquée au vif par ce qu’il sous-entend. « Je ne suis pas ivre ! Je sais très bien que la mission de demain est importante, c’est ma première – je ne bois pas, Neve ! » J’avais juste envie de sucre pour calmer mon anxiété – j’ai peur, tu sais, tellement peur de ne pas être à la hauteur… D’un geste câlin, Sayam pose son long cou sur mon épaule, plongeant son regard solennel au fond du mien, et ses mots imprègnent mon esprit. L’honnêteté est une vertu, Quittou – il a pris soin de toi, tu peux peut-être t’en faire un allié ? Indécise, je reporte mon attention sur Neve, ne sachant trop si je dois lui avouer mon noir secret, ou au contraire m’en garder avec la plus grande prudence. J’hésite. Timidement, j’entrelace mes doigts, tordant nerveusement mes mains, ne sachant comment lui expliquer que ma maladresse de tantôt n’était pas due à un excès d’alcool, mais bien à la pernicieuse obscurité qui dévore lentement la lumière de mes yeux. Doucement, Sayam me pousse de la tête ; et dans le silence de la nuit, j’entends qu’il s’adresse à Neve, de Familier à mage, m’incluant dans leur échange silencieux. Ma mage est fragile, Chevaucheur, ne sois pas prompt à la juger. Un soupir m’échappe, et je cesse de tordre mes doigts, agrippant des deux mains l’étoffe de mon châle, crispée, mais déterminée à sauver les apparences. « Tu m’as fait peur, c’est pour ça que je ne t’ai pas reconnu tout de suite. » Excuse bancale, ton peu convaincant. Ça m’étonnerait qu’il soit dupe…


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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyMar 12 Jan - 20:47


Neve déposa silencieusement la bougie sur la petite table de chevet de Louison. La faible flamme projetait dans la chambre une poignée d’ombres vacillantes qui ondulaient maladroitement, comme au service d’un marionnettiste ivre. L’alcool semblait inéluctablement au cœur de cette soirée, pour le moins étrange. Le jeune ansemarien détourna les yeux lorsque Louison s’insurgea et assena qu’elle n’était pas ivre. Ses paroles, bien que tenaces, ne semblaient pas empreintes d’une grande énergie, et Neve jugea que l’heure tardive y était pour beaucoup. Il ignorait qu’il s’agissait de la première véritable mission de la jeune femme, et regretta d’avoir douté d’elle si hâtivement. Mais tout de même, que lui était-il passé par l’esprit dans le cellier ? Louison reprenait peu à peu ses esprits, à en juger par le nouvel éclat qui naissait dans ses yeux ; l’appréhension. Ses doigts, échappatoire illusoire, étaient torturés avec angoisse par leur détentrice, qui refusait obstinément de croiser le regard de Neve. Ce dernier n’insista pas, et durant les quelques secondes de silence contrit qui s’écoulèrent, il se demanda s’il était préférable de la laisser seule ou de rester s’assurer qu’elle allait définitivement bien.

Le familier de Louison s’était approché de sa compagne et posa sa tête sur son épaule dans un geste affectueux, geste qui arracha un sourire gêné à Neve. La belle cigogne blanche était un animal d’une véritable élégance, svelte et sérieux, dont le regard aiguisé semblait à même de pénétrer toute entrave. Le jeune ansemarien éprouvait toujours une certaine admiration pour les mages et leurs familiers, dont les rapports complices et mystiques lui échappaient. Il cherchait à comparer ces relations si fraternelles avec le lien tissé entre Inespéré et lui, mais il n’existe pas de métaphores à l’amour. Le bel oiseau posa enfin ses yeux sur lui, et Neve peina à soutenir le regard si intelligent de l’animal. Les paroles qui traversèrent son esprit dans un souffle délogèrent un refrain qui ne lui était pas inconnu. Il hocha doucement la tête, en signe d’approbation, n’osant pas s’adresser directement à la cigogne. Louison semblait déchirée dans une subjectivité bien trop conflictuelle. Elle soupira, malaxant son châle dans une anxiété pernicieuse. Les mots qu’elle prononça achevèrent de conforter Neve dans une idée : la jeune femme lui cachait quelque chose. Il ne pouvait insister, lui le Chevaucheur lambda, auprès de Louison, car s’introduire dans ses secrets était plus qu’irrespectueux envers elle. Et s’il se sentait responsable d’elle, et désirait l’aider, de quelle façon devait-il agir ?

Je ne pense pas que ma carrure soit la plus effrayante de la Caserne, remarqua-t-il avec un sourire désabusé. Ni ma voix la plus grondante.

Affichant avec une explicité toute dévergondée qu’il n’était pas dupe, Neve marqua une courte pause. Sa raison lui soufflait qu’il ne pouvait demeurer éternellement dans cette petite chambre, Louison n’ayant aucune raison de lui accorder sa confiance, ni même de lui être redevable. Au-delà de l’inutilité consternante qui l’habitait en cet instant, Neve ne se sentait pas à sa place. L’image de la jeune femme toute paniquée dans le cellier, sa voix tremblotante et son air égaré traversèrent à nouveau son esprit, que l’inquiétude n’avait pas quitté. Il croisa le regard de Louison, qui avait bien saisi ce que sa remarque impliquait.

Je m’inquiète, voilà tout, concéda-t-il en haussant légèrement les épaules, un timide sourire au coin des lèvres. Je ne te juge pas, et je ne veux surtout pas sembler trop intrusif, continua-t-il, s’adressant à la fois à la jeune femme qu’à son familier, comme s’il ne s’était agi que d’une seule et même personne.

Neve s’apprêta à tourner les talons et à quitter la chambre, résolument décidé à ne pas interférer dans les secrets de Louison. Il ajouta tout de même, comme pour se convaincre lui-même :

Tu devrais lire de la poésie, c’est un bon remède à l’anxiété.
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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyDim 17 Jan - 12:41


Une bolée d'obscurité
Panique dans le cellier
Neve & Quitterie • 3 janvier 1001


Il nous regarde. La voix mentale de mon Familier se glisse délicatement au milieu de mes pensées, et je caresse doucement sa tête, au-dessus de ces yeux perçants qui voient pour nous deux. Sa présence est un réel réconfort : parfois, j’imagine ma vie si j’étais seule enfermée dans ce noir qui progresse, seule à affronter les ténèbres qui resserrent lentement leur étreinte autour de moi. Seule, face à cette perspective terrifiante de vulnérabilité, comme mon infortunée sœur aînée, Désirée, condamnée à une vie d’abus et de misère… Je ne laisserai pas cela t’arriver, Quitterie. C’est pour ta détermination à honorer ta promesse de vivre pleinement ta vie que je t’ai choisie. Sur l’écran de mon esprit, les voix mentales de Sayam et de Serment se croisent, et je perçois quelques images, comme l’on respire fugitivement une bouffée de parfum : les étoiles brillent au firmament, c’est une belle nuit d’hiver, froide mais claire ; et mon dragon profite pleinement du calme nocturne. Ils sont mes piliers dans l’ombre, mon soutien dans l’adversité ; et une vague d’amour sincère me submerge, tandis que je leur transmets la profonde affection que je ressens pour eux. Je ne sais pas si Neve entretient le même genre de lien avec Inespéré – peut-être, un jour, en parlerons-nous. Je ne crois pas qu’il ait de Familier, non plus : il doit se sentir bien seul, parfois…

Un sourire un peu gêné répond à ses paroles. Non, c’est vrai, il n’est pas particulièrement effrayant ; mais comment lui expliquer que ce n’est pas lui qui m’a terrifiée, mais bien justement mon incapacité à le reconnaître ? Lui expliquer que je me suis vue projetée dans ce qui sera mon quotidien quand quelques années auront passé, où j’errerai dans les rues sans distinguer ce qui m’entourera, jouet des rencontres mal intentionnées ? Impuissante. Oui, c’est ça au fond qui me terrorise : l’impuissance. Moi qui me suis juré d’être forte, de ne jamais dépendre de personne ; je serai tout ma vie assujettie à Sayam – je perdrai Serment, de toute façon, lorsqu’on me renverra de l’escadron. Tu ne me perdras pas, tu es mienne : c’est l’escadron qui me perdra, car je te suivrai, Chevaucheuse. Sayam se contente de frotter doucement sa tête contre mon épaule, et je sais qu’il sera toujours là, l’extension de mon âme, la moitié de ma conscience, et l’ami perpétuel qui saura toujours me consoler dans les moments de doute, de peine ou de conflit.  Neve s’apprête à partir, je le pressens : une part de moi est soulagée de ne pas être questionnée sèchement, de ne pas avoir à dévoiler mes secrets ; mais quelque part, je regrette aussi de ne pas pouvoir être honnête avec lui. Depuis mon arrivée ici, il a toujours été correct avec moi : accueillant, ouvert, et tolérant. Ils sont nombreux, ceux qui me rejettent pour mes origines ibéennes ; et Neve n’en fait pas partie. Les remarques malsonnantes quand je suis à portée de voix, les apartés mesquins, les fines allusions blessantes sont émis par d’autres que lui, et je ne crois pas l’avoir jamais vu y participer. J’ai remarqué un léger ostracisme de Serment parmi les dragons, également – à croire que ses congénères lui reprochent, eux aussi, ma naissance en Ibélène, chez les savants. Inespéré, cependant, ne m’a jamais semblé le bouder particulièrement. Étrange duo, ce mage et ce dragon : curieusement assorti, comme je le suis de mon côté avec le mien. Une étincelle de sympathie prend vie, quelque part, dans mon esprit habitué à la solitude – ô, Aura, que Lucille me manque – et je lève à demi la main, comme pour le retenir.

« Attends. » Je perçois la surprise de Serment. Tu vas lui dire ? La réponse de Sayam, serein et paisible à mes côtés, achève de me décider. Elle a besoin d’alliés, toi et moi ne pouvons suffire à son maintien dans l’escadron. Il consentira peut-être à l’aider. Ou bien il la perdra définitivement. Je ne le saurai pas avant d’essayer. Mon dragon est mitigé, mais la chaleur qu’il m’envoie me rassérène. « Je ne peux plus lire. Depuis quelques mois. Cela exige une loupe, beaucoup de lumière, et la fatigue au bout de quelques minutes est… intense. » Ma voix tremble un peu. Je m’interromps, ne sachant trop comment formuler la suite. Je suis en train de devenir aveugle ? Je n’y verrai plus du tout d’ici quelques années ? Je mens à tout le monde depuis que Serment m’a choisie, parce que je suis trop égoïste pour admettre ma faiblesse ? Un soupir fataliste m’échappe, et je baisse les yeux, incapable se soutenir son regard que je devine braqué sur moi. Mon cœur bat plus vite soudain, et pourtant – je peux sentir le sang refluer de mon visage. Je dois sembler bien pitoyable, toute pâle dans la pénombre de la nuit, alors j’essaie de sourire, pour alléger la tension, pour faire comme si ce n’était pas important. Je vais lui dire la vérité – tout simplement.

« Je perds progressivement la vue, comme ma grande sœur avant moi. D’ici deux ans environ, je serai complètement… aveugle. Tu comprends ? » Oui, Neve, est-ce que tu comprends ? Que deux années, c’est tout ce qu’il me reste à vivre vraiment, et qu’après ça… Après ça, je serai toujours là, moi. Je ne te quitte pas.



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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyLun 18 Jan - 21:45


Aveugle. Cette parole si simple heurta l’esprit de Neve, qui réfréna tant bien que mal un mouvement de recul. Tandis que sa rencontre avec Louison dans le cellier prenait vie d’une toute autre manière, ses idées se confondirent, se mouvant avec une cruauté soudain bien plus crue. Neve observa la jeune femme avec insistance, comme pour tirer de son être cette obscure réalité qui était la sienne. Il chercha son regard ; un regard qui, en vérité, n’en était plus un. Lorsqu’il le rencontra, son cœur se serra, et il lui sembla que toute la chambre, toute la Caserne respirait cette noirceur de poix que décrivait Louison. Il lui parut tout d’abord impossible d’agir, comme si aucune parole de réconfort n’était suffisamment juste pour apaiser cette nuit inévitable. Mais plus les secondes s’écoulaient, comme des pierres, plus Neve percevait les enjeux d’un tel aveu, et surtout ses dangers. Lorsque ses membres lui obéirent à nouveau, que son sang progressa de nouveau dans son corps, le jeune ansemarien fit quelques pas malhabiles vers Louison, jusqu’à se trouver tout proche d’elle et de son familier. Il ne la quittait pas des yeux, et son regard initialement confus s’adoucissait, comme une nuit tourmentée prenant fin.

Une Chevaucheuse aveugle. Cette jeune femme était empreinte d’un bien plus grand courage que ce que les membres de l’escadron s’accordaient à dire. Ou s’agissait-il d’une incroyable imprudence ? Neve songea à Serment, le dragon de Louison, songea aux maladresses de la jeune Chevaucheuse, à son air quelque peu absent, à sa complicité avec son familier, et comme les pièces d’un puzzle imaginaire, tout prit sens dans son esprit. La confiance que lui accordait Louison était bien trop grande pour ses petites épaules à lui, le Chevaucheur abasourdi. Neve eut le sentiment de se voir accorder une entité précieuse, mais fragile, comme un oiseau blessé dans le creux de ses maigres mains, qu’il ne fallait surtout pas laisser choir. Il baissa les yeux, dépassé par ce qu’impliquaient les révélations de Louison. Combien de temps demeurerait-elle à la Caserne, si quelqu’un s’apercevait de ses maux ? Qui se contenterait d’une Chevaucheuse aveugle et maladroite, qui accepterait qu’elle reste ? Quel destin Arven réservait-il à un handicap de la sorte ? Les questions s’empilaient comme des blocs de granit, lourds et décevants.

Tu comprends ? Tels étaient les mots que Louison lui avait adressé, et Neve ne savait que répondre. Il ignorait s’il comprendrait, ou si la situation de la jeune femme le dépassait. Comment pouvait-il concevoir de ne plus percevoir les couleurs ? De ne plus regarder la mer onduler calmement, des heures durant ? De ne plus croiser le regard sage d’Inespéré ? De ne plus voir les hommes, de ne plus voir les femmes, de ne plus voir toutes les créatures d’Arven ? Et enfin, une pensée acide : comment concevoir de ne plus lire ? Le cœur de Neve se serra. Un sourire maladroit traversa son visage jusqu’alors figé, et confus. Après de longues secondes d’un silence lourd, il brisa enfin la chape d’anxiété qui s’était installée dans la chambre :

Je comprends.

Sa voix demeurait mal assurée, mais sincère, et sensible. Par ces mots, il stipulait plusieurs choses : la première, et certainement la plus importante aux yeux de Louison, était qu’il ne parlerait pas, et garderait au chaud le secret de la jeune femme. Il ferait en sorte qu’il ne s’ébruite pas. La deuxième, plus implicite, qu’il garda pour lui pour le moment, était qu’il ne comptait pas la laisser ainsi. Dans la Caserne, les histoires d’horreur et les rires s’étaient tus, seules les poutres vétustes semblaient disputer entre elles, dans un langage abscond et tordu. Peut-être valait-il mieux que Neve s’en retourne dans sa petite alcôve, dormir en l’attente du lendemain, comme si de rien n’était. C’était tout aussi stupide que de demeurer ici à ne rien faire.

Je reviens, lâcha-t-il soudain en se redressant.

D’un vif élan, il quitta la chambre et se glissa en catimini dans le petit salon où ses camarades avaient précédemment entamé l’histoire du renard à tête humaine. Dans la pénombre, il peina à retrouver le recueil de poésie qu’il feuilletait tantôt, avant l’extravagante irruption de Louison dans le silence de la Caserne. Un Chevaucheur somnolait sur la lourde table. Le jeune ansemarien dénicha tant bien que mal son bien, et attentif à ne produire aucun bruit, il retrouva le chemin de la chambre de Louison et s’y glissa lentement, demandant implicitement son accord à la jeune femme. Neve vint s’asseoir près d’elle sur le lit, optant pour une certaine distance en eux, afin de ne pas la surprendre ni de s’attirer les foudres de son familier. Le recueil qu’il tenait entre ses mains se nommait Le Livre ouvert. Le jeune ansemarien avait pour habitude de le transporter avec lui à chaque instant, comme une morale personnelle qui ne répondrait qu’à la poésie. Rares étaient ceux, par ailleurs, qui aimaient réellement la poésie, pourtant Neve ne connaissait pas de thérapie plus profonde ni plus belle que quelques vers, ou quelques bribes de mots assemblées avec justesse. Il hésita un instant, avant de l’ouvrir sous les yeux interrogateurs de Louison.

Le Livre ouvert, tel est le nom de ce recueil, commença-t-il comme si de rien n’était, et pourtant sa voix laissait transparaître tout son égard envers Louison, qu’il cherchait à aider. Puis-je t’en lire un passage ?

Le sourire que Neve arborait possédait une finesse désabusée. Lorsque la jeune femme, ne sachant de toute évidence où le menait son camarade Chevaucheur, lui donna son accord, ce dernier commença, d’une voix sensible et attentive :

« Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue, le vent balayait la poussière, et sa bouche avide engouffrait tout l’espace. Il se mit à courir, espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides, et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute, il comprit qu’il était plus lourd que son rêve, et il aima, depuis, ce poids qui l’avait fait tomber. »

Il s’arrêta, jetant un timide regard à Louison. Il ne pouvait la laisser ainsi, quitter la pièce et s'endormir comme si de rien n'était. Il sourit à nouveau.

Je t’aiderai, ajouta-t-il. Assurément.


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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptySam 23 Jan - 20:11


Une bolée d'obscurité
Panique dans le cellier
Neve & Quitterie • 3 janvier 1001


Son geste de recul ne m'échappe pas. Les yeux de Sayam voient tout ce qui se passe dans l'enceinte de ma chambre, et le léger soubresaut de Neve écorche mes nerfs sensibles. Suis-je donc devenue une pestiférée ? Dois-je être fuie, évitée, redoutée ? Suis-je devenue indigne d'attention, d'écoute, de respect ? Je me vautre avec complaisance dans l'auto-apitoiement, et je perçois l'agacement de mon Familier. Secoue-toi, petite ! Il est simplement surpris. Le silence s'alourdit, et je reste là, assise sur ce lit qui a été témoin de tant d'instants de désespoir ces dernières semaines. Neve ne parle pas, mais je sens son approche dans la vibration légère du plancher sous les pattes de ma cigogne qui s'est perchée d'un souple mouvement sur le coffre qui contient mes vêtements. Le silence s'éternise, et je l'entends soudain prendre une inspiration mal assurée. Il comprend – sa voix tremble un peu, son ton manque d'assurance, mais il comprend. Je ne sais pas si quiconque peut réellement comprendre ce qui m'arrive sans le vivre – quel bon voyant peut envisager soudain une vie dans l'obscurité ? En tout cas, Neve essaie, je le pressens.

Il ne parlera pas. J'en ai la conviction. Quelque chose dans l'atmosphère de la pièce... pas vraiment de la pitié, pas vraiment de l'affection, mais quelque chose chose entre les deux, oui... quelque chose me le dit. De l'empathie. Il ne peut réellement comprendre, non, mais il constate ma détresse, quand bien même je m'efforce de la dissimuler de mon mieux, et il y réagit, tâchant de rassurant celles de mes inquiétudes qu'il parvient à deviner. Il ne révèlera pas mon secret. Une vague de soulagement prend naissance au creux de mon cœur, et je devine la silencieuse approbation de Sayam. Serment est plus méfiant : mais pour ce dragon pétri d'honneur qui estime plus que tout la valeur de la parole donnée, bien peu d'humains sont dignes de confiance.

Il s'esquive alors, m'assurant qu'il revenait – je profite de son absence pour remettre un peu d'ordre, empilant les parchemins qui s'entassent au sol et les posant sur le bureau près de la fenêtre, tirant la couverture pour en lisser l'apparence, refermant l'armoire entrouverte. Je l'entends revenir, et je me rassieds en lui indiquant qu'il peut entrer, resserrant plus étroitement le châle autour de mes épaules. Le lit s'enfonce de quelques pouces alors qu'il s'installe à mes côtés, et je me raidis, toute gênée. Je n'ai pas l'habitude d'avoir un homme chez moi – c'est même le premier qui vient passer quelques minutes dans mon antre – et je sens formidablement mal à l'aise. J'ai été élevée en Bellifère, même si une moitié de mon sang est ansemarienne ; et dans la maison de Père, on tenait les filles éloignées des hommes jusqu'à ce qu'un prétendant ne vienne les enlever pour les épouser. Je me doute bien que Neve n'a pas de noirs desseins sur ma personne ; mais quand même. Ça fait drôle. Sayam se moque gentiment de ma gaucherie, et je reporte mon attention sur mon visiteur, qui me pose une question bien inattendue. « Oui, tu peux. Bien sûr. » Je n'ai aucune idée de ce qu'il souhaite me lire, et je me concentre dans la pénombre, attentive à ses paroles.

Des mots simples. Qui s'enchaînent, se répondent et résonnent en harmonie les uns avec les autres – un sens primitif, profond, presque surnaturel qui me parle et m'entraîne. Je voudrais parler, le remercier, répondre ; mais les mots de bloquent dans ma gorge, et c'est une larme qui monte et qui déborde, s'échappant du coin de mes cils pour dévaler ma joue. Je porte une main à mes lèvres, pour retenir les sanglots qui pourraient venir ; je tends l'autre dans sa direction et j'atteins son bras, remontant à tâtons pour saisir son poignet et le presser doucement, témoignant de ma gratitude sans le secours de ma voix. Sayam, comme toujours, vole à mon secours et dit pour moi ce que je suis incapable d'articuler. Merci, Chevaucheur. Tu as la gratitude de ma mage et mon respect. C'est son rêve qui lui donne la force de continuer, de continuer à tenir une promesse faite il y a longtemps sur une plage battue par le vent. Je lâche mes lèvres, agrippant à la place les pans de mon châle. « Je – je ne peux pas renoncer. J'ai juré, de vivre mon rêve, Neve. Je ne peux pas abdiquer maintenant, je dois le vivre – le vivre à fond. Même quand je n'y verrai plus – parfois, nous essayons. Je place un bandeau sur mes yeux, Sayam me guide au sol, et Serment voit pour nous deux ; mais j'ai encore du mal à comprendre comment il voit les choses, c'est tellement différent, les images qu'il me transmet n'ont pas vraiment de sens pour moi, je n'ai pas un esprit de dragon, et... »

Et tu babilles, Quitterie. « C'est dur de voler sans y voir ; mais je me dis que, si je m'entraîne assez, peut-être que... » Phrase inachevée. Rêve secret, espoir inavoué : pouvoir continuer à voler une fois la nuit tombée...

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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyDim 24 Jan - 18:59


Neve referma le recueil sur ses genoux, guettant timidement une réaction de la part de Louison. Il savait que rares étaient les hommes sensibles à la poésie, que rares étaient les hommes sensibles seulement. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de placer en cette jeune femme, là, sur son petit lit, cette jeune femme meurtrie et courageuse, un profond espoir. Elle lui avait accordé sa confiance, c’était à son tour ; lui lire ce poème était un pas vers elle, comme elle l’avait fait vers lui en se confiant. Les secondes s’égrenèrent comme des grains de sable, et Neve perçu les gestes imperceptibles de Louison, mariage sensible entre tristesse et beauté. En la détaillant du coin de l’œil, le jeune ansemarien avisa la petite larme qui dévala silencieusement sa joue, ou plutôt son éclat dans la pénombre de la pièce, que la maigre bougie ne parvenait à percer. Un galant homme se serait sans aucun doute confondu en excuses pour avoir arraché une larme à une si belle femme, patati patata. Neve laissa les choses se faire sans intervenir. Pleurer était une belle chose, très douce, bien loin d’être néfaste. Les hommes avaient tendance à travestir toutes choses pour les ordonner, mais comme disait l’autre : le désordre des êtres est dans l’ordre des choses. Le ventre de Neve était noué, son cœur à fleur de peau face à la détresse de Louison.

Cette dernière porta la main à ses lèvres pour étouffer un sanglot, arrachant à Neve un frisson maladroit. Il sentit les plis de la couette onduler, et la petite main de sa camarade agripper son poignet, le presser doucement. Le jeune ansemarien frémit au contact des doigts si fins de Louison, trop peu habitué aux contacts humains. Chacun ses détracteurs, au final ? Neve de bougea pas, dans toute l’étendue de sa maladresse. La voix de la belle cigogne le tira de son embarras, se glissant dans son esprit au nom de Louison. Le Chevaucheur ansemarien fut très touché par les mots du familier, si sérieux au demeurant, rassuré aussi de voir que les espoirs qu’il plaçait en la poésie étaient justes. La jeune femme sembla alors émerger de sa torpeur, relâchant le poignet de lèvres et agrippant de nouveau son châle. Les mots qu’elle prononça étaient confus, malhabiles, pourtant ils respiraient un élan de vie sans pareil, une détermination sans faille. Neve songea qu’à la place de Louison, jamais il n’aurait eu le courage de persévérer à ce point, et une pensée triste lui stipula qu’il en aurait certainement fini, ou se serait enfermer dans un cabinet de l’Académie pour écrire. Peut-être importait, il lui aurait été certainement difficile de parler d’une vie, tandis que la jeune femme s’accrochait coûte que coûte.

Elle détailla ses entraînements avec Sayam et Serment, la vision si singulière des dragons, les embuches d’une telle entreprise. Neve l’écoutait sans broncher, les yeux perdus dans le vague, tandis que son esprit s’afférait à trouver une solution. Oui, une solution. Son pragmatisme le poussait à se préoccuper des mauvaises tournures avant les bonnes tournures, et la phrase demeurée en suspens de Louison le confortait dans cette démarche. La jeune femme n’était pas dupe, et semblait plus que personne conscience des dangers qui se multipliaient. À la Caserne, les Chevaucheurs jaugeaient Louison sans recul, et sa maladresse du point de vue de la maladresse, justement. Mais combien de temps est-il possible de dissimuler la cécité dans un escadron de soldats aguerris ? Neve jeta un regard plus sérieux à Louison. Il se redressa, fit quelques pas silencieux sur le plancher de la petite chambre, sous l’œil interrogateur de la jeune femme et de son familier. Il pouvait l’aider à cacher ses mots, mais combien de temps ? Les questions demeurèrent dans son esprit.

Il doit bien exister un remède plus probant que la poésie, souffla Neve comme pour lui-même, continuant les cent pas dans la chambre de Louison.

Sa voix était comme inquiète. Il était vrai qu’à part prier avec ferveur Callia, la Guérisseuse, peu de solutions semblaient probables. Il s’arrêta soudain, considérant la situation avec un regard plus critique : lui, le petit Chevaucheur de pacotille, allait trouver une réponse à l’un des plus grands Mal du corps humain, la cécité ? Bien que ce trouble ne soit pas très répandu en Arven, ses remèdes l’étaient encore moins, il fallait cesser de se leurrer. Ce n’était pas lui, Neve l’Embrun, qui allait comme par magie, et c’était le cas de le dire, venir en aide à Louison. Et pourtant, il aurait souhaité de tout son cœur lui apporter cette fameuse aide. Il commençait à se faire très tard. Les long silences qui entrecoupaient le dialogue entre Louison et Neve avaient comme creusé la nuit jusqu’à son apogée. Plus aucun bruit ne subsistait dans la Caserne, et le froid était tombé, mordant et cruel. Le jeune ansemarien jeta un regard peiné à sa camarade. Il commença, d’une voix maladroite :

La magie de l’Eau, cette magie guérisseuse, y as-tu pensé ? Un mage puissant serait peut-être en mesure de…

Neve se stoppa, rencontrant le regard de Louison, réaliste, presque cruel. Ses yeux ne criaient qu’une chose, un « j’ai tout essayé » déconfit. Neve soupira de tristesse. Son ventre se serra à nouveau. Il aurait voulu brider son empathie, mais toutes tentatives étaient vaines.

M’imagines-tu retourner dans ma chambre, maintenant, comme si de rien n’était, fermer les yeux et m’endormir, lorsque tu demeures ici, dans cette pièce, avec un trouble plus grand que n’importe quel être humain, un mal plus puissant que n’importe quelle magie ? lâcha-t-il soudainement, d’une voix mal assurée. Je ne peux pas m’y résoudre, je suis certain qu’il existe un moyen.
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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyJeu 28 Jan - 0:37


Une bolée d'obscurité
Panique dans le cellier
Neve & Quitterie • 3 janvier 1001


Je n’ai pas l’habitude.
De laisser voir la flamme acharnée qui s’obstine à brûler au fond de mon être, dans le secret de mon âme ; cette étincelle forcenée qui refuse de s’éteindre et qui s’embrase, démesurément, à chaque fois que les ailes de Serment m’emportent loin du sol. Comment expliquer la déferlante d’allégresse qui me renverse et m’élève au-dessus des nuées, comment lui faire comprendre à quel point mon cœur s’inonde de bonheur quand le vent siffle dans mes cheveux, que l’air frais rosit mes joues – et que je n’entends rien, sinon le silence et Serment qui m’emmène là où bien peu sont déjà allés ? Plus haut que les cimes des montagnes, plus loin que les rivages – ah, ces moments d’absolu où il frôle la surface de l’eau, et qu’un cortège d’éclaboussures nous suit dans un geyser écumeux, et qu’il n’y a que l’océan autour de nous. Oh, comme mon esprit s’enivre de ces instants privilégiés – comme j’aime à me laisser porter, communiant de Chevaucheuse à dragon, de Monture à cavalière, d’esprit à esprit et à cœur ouvert – ces moments de parfaite symbiose où soudain ses yeux remplacent les miens, et où l’univers entier se pare de couleurs que je ne connaissais pas et dont je peine à garder souvenance une fois l’euphorie dissipée.

Je suis née pour voler.
Je n’y renoncerai jamais.
Clouée au sol, je m’étiolerais – petit à petit, mon être se déliterait, je perdrais ma substance – tout ce qui fait de moi Quitterie Aubenacre finirait par s’éteindre et périr.
J’ai juré.
J’ai juré de vivre.
Intensément, passionnément, jusqu’au tout dernier pas, jusqu’à la toute dernière pensée.
Je refuse d’y renoncer.

Il me parle de remède, de magie – un sourire amer étire brièvement mes lèvres, tandis que ma mémoire résonne soudain des échos du passé. De toutes ces tentatives ratées qui n’ont jamais fonctionné. De la déception. De mes larmes. De désillusion en déboire, j’y ai perdu mon âme. « J’ai arrêté d’essayer. Je suis mage de l’eau tu le sais, je suis la guérisseuse de la division : je n’ai pas réussi à trouver dans les livres ce qui pourrait me guérir. J’ai vu des médecins ibéens qui ne peuvent rien pour moi – et si je vais voir un mage guérisseur, il aura obligation de me dénoncer. Je ne le ferai pas, pas tant que… pas tant que je n’aurai plus d’autre choix. »

Sa tristesse me trouble. Est-ce parce que je me suis faite à l’idée, mois après mois, que c’est l’obscurité qui m’ouvre les bras ? Est-ce que je me suis résignée à vivre dans la pénombre, traversant le monde sans rien voir de ses merveilles ? Est-ce le silencieux courage de ma sœur qui m’a montré que vivre ainsi était possible ? Je ne sais pas. Je ne suis pas… triste. Mon secret me pèse, oui – mais cela pourrait être bien pire. Je pourrais avoir perdu mes jambes ou mes bras, ou pire encore, Serment lui-même ! Et ça, je le sais, je n’y survivrais pas. Tu survivrais, Chevaucheuse, tu vivrais même, et tu serais heureuse, en souvenir de moi. En honneur de ma mémoire. Tu es les ailes qui portent mon cœur, ô Seigneur des Cieux. Comment me contenter de fouler la poussière quand tu m’as appris à caresser les étoiles ?

Je ne sais pas si les autres Chevaucheurs ont un lien aussi profond avec leur dragon. Je ne m’attendais pas à trouver chez une créature aussi noble, aussi sage et majestueuse, une âme si généreuse. Il est sévère, Serment, droit et exigeant : mais il prend soin de moi, et la chaleur de son affection me pousse en avant dans les moments où je voudrais juste m’asseoir, fermer les yeux, et abdiquer. Un jour, peut-être, si je me fais de réels amis ici, je pourrai leur demander ? Des amis comme Lucille.

Non. Personne n’est comme Lucille. Lucille, il n’y en a qu’une. Ma compagne de bêtises, mon éternelle comparse, ma camarade de chambrée pendant nos années d’étude, mon amie la plus loyale, la plus fidèle. Elle me manque. Ca, ça me rend triste : la savoir seule à Lorgol me fend le cœur, et j’aimerais, l’espace d’un instant, qu’elle soit là avec moi. Mais c’est Neve qui est face à moi, et s’il ne peut pas comprendre autant que mon amie qui m’a côtoyée pendant des années, peut-être puis-je lui apprendre à voir le monde avec mon infirmité. Tendant la main, je l’invite à se rasseoir près de moi ; et une fois qu’il s’est assis, je saisis ses mains dans les miennes. « Ferme les yeux. Ne triche pas. Maintenant, imagine être comme ça, tout le temps. Devoir te déplacer sans y voir vraiment. Prétendre en permanence. Pour manger, t’habiller… ça va encore, ça, c’est près de tes yeux. Tu as vu ma chambre en arrivant : es-tu capable, à présent, de me dire précisément où est chaque meuble, et combien de pas les séparent les uns des autres… ? C’est ça ma vie, Neve. Compter mes pas en permanence, et tenir compte des indications de Sayam, comme si je voyais chaque détail moi-même. »

Je me tais un instant, le laisse se projeter. Je lui montrerai la partie intéressante de l’expérience ensuite ; pour le moment, qu’il ressente, de lui-même, ce que ma vie quotidienne peut avoir d’étrange.

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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyDim 7 Fév - 14:30


Neve en avait oublié que la chambre était celle de Louison. Les longs silences qui s’étiraient entre chacune de leurs interventions brouillaient la notion du temps. Le jeune ansemarien s’était tu suite au constat amer de sa camarade : les médecins ibéens ne pouvaient rien pour elle, quant aux mages guérisseurs… Le pragmatisme de ses mots confina Neve dans son mutisme. Il avait cessé de faire les cent pas dans la petite chambre, cessé aussi d’observer le visage expressif de Louison, et posté dans un coin de la chambre, il réfléchissait. Ses pensées étaient embuées de fatigue. Il songea aux puissants mages de l’Eau qui enseignaient à l’Académie, et qu’il avait eu l’occasion de côtoyer lors de son apprentissage. Il songea à tous les ansemariens aux dons indiscutés qui pourraient venir en aide à la jeune femme. Il songea à sa propre faiblesse, à ses maigres capacités qui ne faisaient d’ailleurs pas de lui le guérisseur de la division. Enfin, il songea qu’il se devait de poser pied sur terre. Neve s’était figé, lorsque Louison l’invita d’un geste de la main à se rasseoir près d’elle.

Le jeune ansemarien s’exécuta avec timidité. Il se sentait confus de ne savoir quoi faire et de se trouver là comme un intrus. La jeune femme saisit ses mains, une idée affûtée à l’esprit, et son vis-à-vis se laissa faire avec curiosité. Il ferma les yeux comme convenu, et alors que ce geste anodin tenait du réflexe, toute la profondeur de l’obscurité l’agrippa. Il dû faire preuve d’une immense contenance pour ne pas rouvrir les yeux immédiatement et en finir avec l’expérience de sa camarade. Mais il lui devait bien cela, au fond. Neve tenta de dessiner dans son esprit embrumé les indications de Louison, les gestes qui conduisaient son existence, les subterfuges pour se tirer des déconvenues et duper le monde autour d’elle. Mais sitôt les éléments métamorphosés dans l’ombre de ses pensées que les lignes se déliaient déjà, les images s’épuisaient et les clartés se dissipaient. Aucun tableau ne demeurait plus de quelques secondes, et c’était sans compter les trous noirs de son esprit et la partialité des rendus. Neve se sentait enfant. Il fronça les sourcils.

Il tâcha de visualiser la petite chambre dans laquelle il avait fait les cent pas, les meubles et les singularités qui faisaient de ce lieu la chambre de Louison. Pourtant, tout lui semblait flou, les distances s’étiraient et se remodelaient selon les envies de son esprit fantasque, sans que jamais la chambre ne prenne réellement vie. Tout s’effondra dans ses pensées. Il réitéra à nouveau l’expérience, et le tableau lui échappa à nouveau. Neve se sentait immensément seul, dans cette obscurité compacte qui était le quotidien de Louison. Il agrippait les poignets de sa camarade avec une certaine anxiété, afin d’être certain qu’elle ne le laisserait pas dans cette sombre expérience. Ses yeux restaient obstinément fermés, il lui fallait goûter à cette vie d’aveugle, comme un Œdipe devenu soudain clairvoyant. La fatigue altérait ses sens, et bientôt il ne demeura plus qu’un trou noir dans son esprit. Plus de chambre, plus de calcul de distances ou de tableau reconstitué avec maladresse. Cette expérience coûtait beaucoup d’énergie à un novice de la nuit comme Neve.

C’est inimaginable, se contenta-t-il de souffler, comme une amère concession.

Le jeune ansemarien se concentra à nouveau, et tenta simplement de visualiser le visage de Louison, qu’il savait devant lui. Il ne souvenait plus ne serait-ce que de la couleur de ses yeux, et se maudit de ne pas avoir été plus attentif. Louison, avec ses grands yeux bleus et ses beaux cheveux bruns, pourquoi était-il si difficile de saisir ses traits ? Qu’y avait-il de plus douloureux que d’ignorer la présence, le visage et la chaleur d’autrui ? Cette question appartenait à l’amoncellement d’interrogations que Neve se posait au sujet de la vie de sa camarade. Il se trouva stupide. Inespéré, qui dans sa profonde solitude ne s’était pas manifesté jusqu’alors, lui souffla ces mots avec douceur : Je suis là.
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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyMer 2 Mar - 20:11


Une bolée d'obscurité
Panique dans le cellier
Neve & Quitterie • 3 janvier 1001


Il essaie, et je perçois son malaise dans la crispation de ses doigts autour de mes poignets. La nuit est effrayante pour ceux qui ne sont pas habitués à l’arpenter, et je me doute que l’expérience doit être déconcertante pour lui. Je me souviens de mes premières tentatives, de mes toutes premières expériences. Je n’avais jamais réalisé avant à quel point l’homme est dépendant de ses yeux pour appréhender le monde, et même si mes perceptions se sont affinées au fil des mois, au fur et à mesure que mon entraînement progressait, je ne sais toujours pas me passer de la vue. Quelle sera ma vie dans quelques années, quand l’obscurité aura tout envahi, et que je n’aurai plus que les ténèbres comme seul horizon ? Désirée parvient à survivre en Bellifère – je m’accroche à cette idée, je veux y croire – mais pourrai-je, moi, continuer à exister une fois que je n’aurai plus mes yeux pour me guider ? J’aurai ceux de Sayam, je le sais, et Serment m’a déjà répété plusieurs fois qu’il ne me quitterait pas ; mais cela n’éradique pas mon angoisse.

Me levant doucement, je l’entraîne à la suite. « Garde les yeux clos. » Une main autour de son coude, je le dirige vers la porte et l’emmène avec moi sur le palier de la tour. J’y habite au tout dernier étage. Prudemment, je le place face à l’escalier, le retenant d’une main, chuchotant dans la nuit. « Imagine l’escalier devant toi, maintenant. Je ne te demande pas de le descendre ; mais pourrais-tu le faire s’il le fallait ? Mettre le pied dans le vide sans savoir où sont les marches exactement ? » je lui laisse quelques instants pour se représenter l’exercice. C’est ce qui m’angoissait le plus, moi, quand j’ai commencé à m’entraîner à vivre les yeux clos pour m’habituer aux ténèbres qui me guettent : devoir m’avancer dans le vide sans savoir avec certitude qu’il y avait bien une marche sous mon pied. Même la certitude que l’escalier ne compte aucun trou ne peut compenser cette angoisse biologique du vide ; et pourtant, je suis Chevaucheuse. J’ai l’habitude du danger, mais la sensation grisante du vent sifflant à mes oreilles lorsque les ailes de Serment m’emportent au-dessus des nuées n’a rien à voir avec la peur incontrôlable de chuter sans filer pour me rattraper. Et je les ai dévalés plusieurs fois, ces escaliers, depuis mon arrivée : le personnel a appris rapidement à ne plus laisser traîner seaux, serpillères et balais sur mon passage.

Les escaliers restent tout de même assez inquiétants. « Tu peux rouvrir les yeux maintenant. Tu vois, ma vie c’est un peu ça, tous les jours. Compter les marches. Compter mes pas. Toujours me rappeler où j’ai posé chaque chose, la disposition des meubles de chaque endroit. C’est pour ça que je suis pas forcément très… adroite. » Dans les airs, ça n’a rien à voir ; Serment et Sayam voient pour moi, et je m’y sens chez moi, les froides écailles de mon dragon sous les doigts, nos muscles travaillant à l’unisson, le même souffle d’absolu nous emportant toujours plus loin vers le Levant. Un jour, je saurai – je pourrai voler dans l’obscurité, je le veux – je le veux, tellement ! Dans un murmure, pour ne pas éveiller les autres endormis dans les étages plus bas, je me penche vers lui, attrapant le bout de ses doigts pour renforcer ma prière. « Tu ne diras rien, d’accord ? S’il te plaît, Neve. Si l’on me chasse, je… je n’aurai nulle part où aller. Je suis née pour voler, tu comprends, dis ? »

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Message Sujet: Re: Une bolée d'obscurité   Une bolée d'obscurité EmptyMar 8 Mar - 19:28


Si Louison, dans un mouvement gracile, ne s’était pas relevée, Neve aurait été comme happé par la lourde chape de solitude qui s’abat sur les épaules de l’homme aveugle. Le lien avec l’autre lui sembla distendu comme une modique et longue corde, aux confins de laquelle aucune lueur de luit. La jeune femme lui intima de garder les yeux clos, et agrippant son coude d’une main, la voilà qui s’élance sur le palier de la tour, en haut de laquelle sa petite chambre demeure. Neve se heurta à l’incompréhension la plus déconcertante, les membres raidis et les yeux obstinément clos malgré les brisures des lattes du plancher sur lequel il lui était si facile de trébucher, et les murs qui lui semblaient nulle part et partout à la fois. Il sentit ses pas si hésitants, ses gestes décousus, et s’assura à chaque seconde que la présence de Louison demeurait pour le guider. Lorsqu’ils mirent fin à leur petite escapade, le jeune ansemarien songea à la belle cigogne qu’il admirait tantôt, et à Serment, le dragon de sa camarade, au nom si énigmatique et toutefois si équivoque. Ces deux êtres paraissaient empreints d’une profonde et singulière bonté, d’une attention dont la grandeur prenait désormais tout son sens et son ampleur. Neve perçut lointainement le vol calme et fragile d’Inespéré, quelque part survolant la mer, et son grand mutisme, si sage et si perçant. Il mesura alors quelque chose qu’il n’avait jamais mesuré depuis.

Louison prit la parole dans un chuchotement fluet, et le jeune ansemarien frémit à l’évocation de l’escalier qui se déroulait là, quelque part dans l’obscurité, à quelques centimètres seulement, peut-être. Il perçut son équilibre faillir l’espace d’un instant, et recula d’un pas. Le mot « vide » prit une nuance bien plus amère que l’immense liberté du vol d’un dragon, ou les grandes spéculations que les penseurs émettent sur les confins du monde, au-delà de la mer. Non, aucune rêverie n’imprégnait ce mot, « vide », cette nuit-là. Neve rouvrit les yeux pour toute réponse, et mit quelques secondes avant de les poser à nouveau sur Louison. Il en était purement incapable, cette réalité le dépassait autant que les superstitions sur l’astrologie ou encore la médecine. Mais son sens profond restait bien plus cru, et plus cruel. Le jeune ansemarien eut un sourire à la fois désabusé et extrêmement doux en écoutant les chuchotements de Louison, détaillant son mode de vie impensable comme si tout était en mesure d’être surmonté. Dans un silence fraternel, Neve retint un rire clair et sincère à l’évocation de son adresse légendaire, qui désormais paraissait plus noble et plus courageuse.

La jeune femme attrapa vivement le bout des doigts de son camarade, dans un geste à la fois enfantin et sérieux. Sa prière nullement dissimulée était comme une évidence pour Neve, dont le plus puissant désir, à cet instant, était de l’aider. Dans un murmure sincère, il se contenta de répondre, les yeux embués par la fatigue mais toujours perçants :

Je te le promets, je ne dirai rien à personne. Si c’est la seule façon de t’aider, je tairai ton secret. Jetant un bref regard autour de lui, le jeune ansemarien jugea que les imprévus, les révélations et les émotions contraires avaient suffisamment chamboulé la nuit des deux Chevaucheurs. À présent, je pense que dormir serait judicieux, en vue de la mission de demain, remarqua-t-il en tâchant de se départir de vifs questionnements qui le tirailleraient jusqu’au bout de la nuit. Il sourit de nouveau à Louison, et la raccompagna jusqu’à sa petite chambre, cette fois-ci sans détour. Ils échangèrent un « bonne nuit » tout à fait insignifiant au regard de cette soirée insolite, et s’en retournant vers ses petits quartiers, Neve ajouta à l’intention de Louison, sur le point de disparaître derrière sa porte :

Je serais incapable de vivre cette vie. Tu es très téméraire.

Fin.
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Une bolée d'obscurité
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