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 Simple devoir ou dure réalité

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Message Sujet: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyMar 8 Aoû - 17:49


Livre II, Chapitre 5 • La Mort dans les Veines
Melinda Orlemiel et Raygnar d’Ysgramor

Simple devoir ou dure réalité

Où le père se doit de faire son devoir



• Date : 17 mai 1002 / Trame alternée
• Météo (optionnel) : Temps clair
• Statut du RP : privé
• Résumé : Raygnar retrouve Melinda qui souhaite qu'il passe un peu plus de temps avec sa fille
• Recensement :
Code:
• [b]Mettre la date ici :17 mai 1002[/b] [url=http://arven.forumactif.org/t2502-simple-devoir-ou-dure-realite#76155]Simple devoir ou dure réali-té ?[/url] - [i]Melinda Orlemiel et Raygnar d’Ysgramor[/i]
Raygnar retrouve Melinda qui souhaite qu'il passe un peu plus de temps avec sa fille

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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyMar 8 Aoû - 17:50

Le soleil était déjà levé depuis plusieurs heures, et il faisait un temps magnifique, mais je n’avais pas envie de sortir. J’étais assis à la fenêtre, et regardais le ciel en soupirant. Il serait bientôt l’heure de mon prochain cours, et j’étais heureux de pouvoir enfin me changer les idées. J’étais resté trop longtemps sans rien faire. Elanin n’aurait pas aimé de me voir me morfondre ainsi. Cela ne faisait qu’une quinzaine de jours, mais j’avais l’impression d’avoir appris sa mort seulement hier. Je me levais, arrangeais ma tenue de deuil, et me dirigeais en direction de la salle de classe. Les étudiants s’étaient montrés prévenants envers moi, et veillaient à ce que je ne pense pas trop à ça. Ou alors, ils avaient trouvé mon dernier cours vraiment difficile vu le nombre de questions qu’ils m’ont posé. Cela me fit sourire, je pourrais peut-être leur préparer une interrogation surprise, histoire de voir s’ils avaient vraiment compris mes explications. Je me rendis compte que j’allais être en retard et accéléra le pas. Quel plaisir de pouvoir marcher sans avoir mal, de pouvoir courir, quel plaisir d’avoir ses dix doigts intacts ! Après avoir retrouvé mes souvenirs, quand je m’étais rendu compte que mon corps était entier et en parfaite santé, j’ai eu l’impression d’avoir rajeuni de vingt ans. Mais, aujourd’hui, j’aurais pu donner tous mes doigts et mes deux genoux sans hésiter, si cela avait ramené ma fille.

J’entrais dans la salle et saluais mes élèves, qui m’attendaient. Le cours passa sans aucun problème, et je trouvais mes étudiants aussi curieux et aussi studieux que d’habitude. Mes livres sous le bras, je quittais la salle de classe et retournais dans mon bureau. En chemin, Rudolf, lui-même les bras chargés de livres, me rejoignit. Il avait la mine sombre et, quand je le question-nais du regard, il m’avoua qu’il pensait avoir échoué à un exercice noté. Je soupirais mais ne le réprimanda pas. Il était aussi perturbé et aussi triste que moi après tout. Mais je sentais que ce n’était pas tout. Je m’arrêtais et lui demandais de me dire franchement ce qui n’allait pas. Il baissa les yeux, cherchant à éviter mon regard froid, et fit une petite grimace. Je le connaissais assez pour savoir qu’il avait fait ou dit quelque chose qui ne me plairait pas du tout. Il finit par me dire qu’il était allé voir Melinda, pour faire ses excuses. Il s’était attendu à ce que ses excuses soient plutôt mal reçues, et il ne s’était pas trompé. Il avait trouvé la jeune femme très méfiante et ne s’était pas approché de son enfant. Je levais un sourcil, craignant pour la suite. Rudolf m’avoua ensuite qu’il avait dit à Melinda que je n’avais pas de cours cet après-midi, et que je voudrais peut-être en profiter pour m’occuper de l’enfant.

Je fronçais les sourcils, et me retint de donner une claque derrière la tête de mon fils. Qu’est ce qu’il lui avait pris de dire ça à Melinda ?! Je faisais tout pour ne pas croiser son chemin, et lui, il l’envoyait dans mon bureau ! Rudolf croisa mon regard furieux et me dit que cela me ferait du bien de passer du temps avec Ciara. Lui-même avait vu l’enfant et, malgré la haine qu’il avait ressenti pour sa mère, il l’avait trouvé adorable. Après tout, c’était ma fille, et, par défaut, sa demi sœur. Je secouais la tête. Non, cet enfant n’était pas ma fille. Je n’avais aucun souvenir de sa conception ! Ce bébé ne pouvait donc pas être le mien ! Mais Melinda persistait à croire que j’étais son géniteur, elle lui avait même donné mon nom. J’exprimais le fond de ma pensée à mon fils, qui me regarda comme si j’étais un gamin qui niait une bêtise. Il y avait une telle maturité et un tel dépit dans son regard que je me tus. Je compris qu’il devait me prendre pour un lâche. Un homme digne de ce nom n’aurait pas fui comme je l’avais fait. J’eus soudain honte de l’image que je donnais à mon fils. Je soupirais et lui dis que cela ne me ferait pas de mal de voir l’enfant. J’attendrais donc Melinda dans mon bureau, sauf s’il y avait urgence. Il hocha la tête, l’air grave et s’en alla rejoindre ses amis à la bibliothèque.

Je passais la main dans mes cheveux et repris le chemin de mon bureau. Une fois arrivé, je rangeais mes livres, fis du thé, et mis un peu d’ordre dans mes papiers. J’avais laissé le désordre s’installer depuis le début de mon deuil, et il était temps que je règle tout cela. Je sais que, les jours qui ont suivis celui où j’ai appris la nouvelle, j’étais resté seul dans ma chambre, refusant toute compagnie et tout réconfort. Je ne faisais plus attention à ce que je faisais, et mon humeur variait entre la colère et le désespoir. J’étais devenu très irritable et avait sans doute fait vivre l’enfer à mon entourage. Puis je me suis fait une raison, et m’étais forcé à reprendre une existence plus saine. J’avais repris le travail, avait commencé à me mêler aux conversations et avait accepté tous les mots, tous les gestes réconfortants que je recevais. La vie avait lentement repris son cours. Rudolf avait raison. Peut-être que voir Ciara me ferait du bien… Mais rien que le fait de penser à elle me mettait mal à l’aise. Une fois mon rangement fini, je m’installais dans mon fauteuil, livre à la main. Tout en lisant, j’attendis Melinda, priant secrètement pour qu’elle ait oublié ou qu’elle ait autre chose de prévu.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyMar 15 Aoû - 21:06

J’avais pris mon courage à deux mains, et j’avais décidé qu’il était temps. Temps de mettre mes parents au courant qu’ils étaient grands-parents. Et que le père de leur petite-fille s’était carapaté sans demander son reste, sans même prendre le temps de s’assurer que tout irait bien pour elle, qu’elle serait logée, nourrie et élevée convenablement. Un lâche, aurait dit Serenus – mais je ne voulais pas vraiment penser au guerrier maintenant, ni à sa demande des plus surprenantes – mais j’estimais, pour ma part, que Raygnar était juste dépassé par les évènements. Je n’avais pas encore perdu tout espoir qu’il change d’avis et décide de m’épouser, pour le bien de notre enfant. Je n’avais pas abandonné l’idée de le convaincre de reconnaitre Ciara comme sa fille. Qu’il demande à faire une lecture de lignée, s’il le voulait vraiment ! Cela aurait au moins le mérite d’éclaircir la situation, quoique je n’étais pas certaine de vouloir faire appel aux mages du Sang pour une telle situation. Laissant échapper un soupir de dépit, je pris le parchemin entre mes mains et le relis pour la énième fois, essayant d’imaginer la réaction de mes parents quand ils la recevraient.

Mes chers parents,

J’espère que vous vous portez bien.


Ma main avait frémi à ces mots. Je plissai les yeux, me demandant une nouvelle fois s’ils existaient dans cette réalité. Peut-être avaient-ils perdu la vie. Peut-être étaient-ils malades. Peut-être m'avaient-ils abandonnée. Je caressai les mots, priant pour que ce ne soit pas le cas. Si je devais rester dans cette réalité, j’espérais qu’au moins quelques-uns des membres de ma famille soient encore en vie.

Pour ma part, la situation que je vis, ici, à Lorgol, est un peu… compliquée. J’aimerais vous la raconter en personne. Je pense que tout cela sera plus facile à expliquer autour d’un bon miel, face à vous, dans notre confortable salle à manger. Pour être tout à fait franche, vous me manquez beaucoup. Outrevent me manque, la maison, également, les abeilles et… mon frère aussi.

J’ignorais avant d’écrire ce message qu’il était possible de mettre autant d’émotion dans des points de suspension. Espoir, peine, manque, colère, peur, toutes ces émotions s’étaient partagées mon cœur pendant que j’écrivais ces mots. Peut-être mon frère était-il en vie, dans cette réalité. Peut-être n'était-il pas mort. Peut-être s’occupait-il de nos petites abeilles avec patience et amour. Qu’avions-nous vécu, toutes ces années, s’il n’était vivant ? A quel point cela aurait-il façonné la Melinda qui vivait ici, s’il était toujours de ce monde ? Était-ce pour ça qu’elle s’était montrée suffisamment inconséquente pour avoir une relation avec son propre professeur, pour avoir un enfant avec lui, sans pour autant exiger le mariage ? Je secouai la tête, refusant de croire que le fait que mon frère soit vivant aurait mené à de telles conséquences.

Je me devais de vous annoncer la nouvelle aussi vite que possible. Peut-être l’ai-je déjà fait, c’est difficile à dire, mes souvenirs des derniers mois sont… assez lacunaires. Je suppose que la nouvelle ne va guère vous plaire et croyez-moi, elle me plait tout aussi peu. Ma fille est née, il y a quelques semaines. Elle s’appelle Ciara d’Ysgramor. Son père est un noble kyréen, un professeur à l’Académie. Et avant que vous ne posiez la question, non, nous ne sommes pas mariés. C’est scandaleux, honteux, ignoble, j’en ai conscience, mais je me contente de vous exposer les faits, en toute honnêteté. C’est le moins que je puisse faire.

Je ne sais pas si vous voulez en savoir plus, ou si vous préférez me renier pour ce que j'ai fait – et je comprendrais tout à fait que vous ne vouliez pas attirer la honte sur notre famille – mais sachez que Ciara est une enfant adorable. Je ne regrette pas son existence, même si j’aurais aimé qu’elle naisse dans de meilleures conditions. Pour tout vous dire, je n’ai pas encore perdu tout espoir de convaincre son père de m’épouser, comme il devrait le faire pour sauver les lambeaux d’honneur qui nous restent encore, à lui et moi. Je sais que nous aurions dû le faire plus tôt, pour légitimer la naissance de Ciara, mais… comme je vous l’ai dit, la situation est plutôt compliquée.

J’ose espérer que vous saurez me pardonner, et j’aimerais que Ciara n’ait pas à souffrir de mes propres errements. Si vous le voulez bien, punissez-moi par votre mépris, mais offrez-lui l’amour qu’elle mériterait. Ce n’est encore qu’un bébé. Elle a besoin de ses grands-parents maternels, d’autant plus si son père décide de l’abandonner et de la délaisser.

Je vous offre tout mon respect et mon affection.

Melinda


Je pris une profonde inspiration avant de plier le papier. J’avais le sentiment d’avoir mal expliqué, de m’être mal défendue, d’avoir mal écrit. Néanmoins, j’avais annoncé à mes parents l’existence de Ciara, et c’était l’essentiel. Si je devais poursuivre ma vie dans cette réalité, c’était un premier pas. Je jetai un coup d’œil à la fillette, qui babillait doucement dans son berceau de bois, entortillée dans ses couvertures. J'aurais aimé lui offrir plus. Oh, elle n’avait pas l’air particulièrement malheureuse, pour l’instant, drapée de l’ignorance et de l’innocence des enfants, mais en grandissant, peut-être regretterait-elle d’être venue au monde. Je… je ne voulais pas qu’une telle chose se produise. A aucun prix. Elle ne méritait pas de commencer sa vie comme une exclue.

Quelqu’un frappa à la porte de ma chambre, à l’Académie, et j’abandonnai le papier à demi-plié sur la table, pour aller ouvrir. Je me crispai aussitôt en voyant qu’il s’agit du demi-frère de ma fille, et je reculai d’un pas, prête à fondre sur Ciara pour la protéger, si cela s’avérait nécessaire. Il prétendait être là pour s’excuser, et je l’écoutai sans pour autant accepter ses excuses. Il avait mis en danger la vie de mon enfant, il ne méritait que le dédain, à mes yeux. Du moins, pour l’instant. Il avait peut-être simplement agi par idiotie. La nouvelle qu’il avait à m’apporter, en revanche, eut l’effet de me dérider. Raygnar voulait me voir, prétendait-il, et il me donna les disponibilités du père de mon enfant. Je le remerciai du bout des lèvres, sèchement, et lui demandai de partir, si c’était tout ce qu’il avait à dire. Je ne me détendis que lorsqu’il se détourna, et je refermai la porte, le cœur battant. Il me restait encore une chance de réparer mes erreurs. Il fallait juste que je me montre convaincante. C’était ce que j’avais appris toute ma vie, après tout, utiliser les mots pour ce que je voulais. Je pouvais très bien réussir, une fois encore, pour quelque chose qui se révélait particulièrement important pour moi.

Début d’après-midi, j’étais prête. J’avais demandé à un messager de porter la lettre que j’avais écrite à mes parents, de peur de changer d’avis, j’avais pris ma fille avec douceur dans mes bras, et je m’étais dirigée en direction du bureau de Raygnar. Y aller aussi tôt m’obligeait à rater un cours, mais pour être tout à fait sincère, les cours me semblaient si compliqués que j’avais à moitié abandonné l’idée de les suivre consciencieusement. Rater une demi-année, de toute évidence, ne m’avait pas réussi. Et puis j’étais tellement impatiente de convaincre le noble kyréen d’accepter l’existence de sa fille que je savais qu’essayer de suivre des cours était une tâche vaine. Je me dirigeai donc sans hésiter vers son bureau. Je frappai poliment à la porte, mais n’attendis pas de réponse avant d’ouvrir, de peur de me faire chasser. Certes, c’était lui qui voulait voir Ciara, mais peut-être avait-il changé d’avis, entretemps. Je lui jetai un coup d’œil peu amène en me plantant devant lui. Il était assis sur son fauteuil. A lire un livre. Comme si la situation était tout ce qu’il y avait de plus normale.

— Bien le bonjour, messire d’Ysgramor. Votre fils m’a dit que vous vouliez voir notre fille, je viens donc vous la présenter. Je crois que vous avez peut-être oublié son visage, depuis le temps que vous tâchez de l’éviter. Oh, et au cas où vous auriez oublié, elle s’appelle Ciara. Ciara d’Ysgramor. Je pense qu’il est tout naturel de connaitre le nom de son propre enfant.

Un sourire sans joie étira mes lèvres.

— Je pourrais m’interroger sur la raison pour laquelle vous m’avez envoyé celui de vos enfants qui a tâché de tuer le mien pour m’avertir que vous vouliez voir votre fille, et je pourrais même soupçonner qu’il y a là-dessous une raison cachée, mais je vais jouer l’idiote et faire comme si vous étiez impatient de rencontrer Ciara et de la tenir dans vos bras. Je veux même bien faire semblant de croire que vous êtes heureux d’être père et que c’est pour mieux pouvoir vous occuper d’elle que vous avez choisi de la fuir ces derniers temps. Vous avez probablement de nombreuses responsabilités à remplir, après tout.

Mon sourire s’élargit, même si aucune joie ne venait l’éclairer ou l’adoucir. Il était sec, cynique, empli d’un mépris que j’avais peine à cacher. Je n’appréciais déjà pas Raygnar avant, mais à présent qu’il avait abandonné sa fille, mon appréciation avait encore diminué.

— Je m’étonne juste que votre enfant, qui vient tout juste de naitre, ne fasse pas partie de ces responsabilités. Mais je suis sûre que le contenu de votre livre est bien plus important qu’elle. Sachez juste que Ciara grandit, pendant que vous avez le dos tourné.

Ma voix s’adoucit considérablement, tandis que je regardais Raygnar avec pitié. Dans mon ton s’était glissé un brin de supplication. Je n’aimais pas supplier qui que ce soit, mais Ciara méritait que je déploie tous les efforts du monde pour lui offrir un avenir brillant.

— Je peux comprendre que vous avez des obligations, que vous avez votre propre vie, et que cette réalité peut paraitre déroutante pour vous. Mais Ciara est votre fille, que vous le vouliez ou non, et pendant que vous hésitez à la considérer comme telle, elle grandit sans vous. Je ne vous aime pas, je ne le nierais pas, mais j’estime que mon enfant mérite un père, et ce père, c’est vous. J’ose espérer qu’à l’avenir, ce fait soit présent dans votre esprit, et que vous demanderez à la voir plus souvent.

Bien. J’avais dit tout ce que j’avais à dire. Le reste de cette conversation serait beaucoup plus simple à présent que tout était clair. J’esquissai un léger sourire.

— Vous… vous voulez la prendre dans vos bras ?

Ce n’était pas une proposition que je faisais à la légère. Il devrait se sentir honoré d'avoir une telle chance. Et il avait intérêt à se montrer doux avec ma fille. Parce que sinon, je risquais fort de devenir violente. Et il n'aimerait pas ça. Je n'étais pas vraiment dangereuse, mais je pouvais me révéler invivable, si je le souhaitais vraiment.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyDim 27 Aoû - 22:29

Comme je m’y attendais, Melinda finit par toquer à ma porte, et elle entra sans attendre de réponse. Je levais les yeux de mon livre et la regardais approcher, son enfant dans les bras. Je la regardais de haut en bas, tout en me demandant si elle n’avait pas un peu maigri. J’étirais mes jambes et restais silencieux tandis qu’elle commençait à parler. Elle me salua, d’une manière polie et respectueuse, par mon titre et non pas par mon prénom comme elle l’avait fait le jour de son accouchement. Elle me dit ensuite que, soi-disant, je désirais voir ma fille. Elle ajouta que j’avais surement dû oublier son visage, voire même son nom. Je fronçais les sourcils, mais ne voulut pas l’interrompre. Elle me rappela le nom du bébé, tout en précisant qu’il était important de connaitre le nom de son enfant. J’attendis qu’elle se tût pour reprendre son souffle avant de prendre la parole à mon tour. Je lui dis :

« -- Bonjour Melinda. Tu te portes à merveille à ce que je vois. » Je me permis de la tutoyer, vu qu’elle ne se gênait pas pour me parler comme elle l’aurait fait avec un enfant irresponsable. Je repris : « Je connais le nom de l’enfant. Comme je te l’ai dit, je ne suis pas encore sénile. »

C’était bien une chose que je ne pouvais supporter : qu’on pense que l’âge me jouait des tours. Je n’avais pas encore cinquante ans, j’avais encore de longues années devant moi. Je restais totalement impassible. Melinda en profita pour me demander pourquoi j’avais envoyé mon propre fils, surtout celui qui avait tenté de la tuer, pour l’avertir que je voulais voir « ma » fille. Je levais les yeux au ciel, et écoutais à peine la suite. Elle me dit qu’elle voulait bien faire semblant que j’étais impatient de tenir « ma » fille dans mes bras, et que si je l’avais fui, c’était pour mieux m’occuper d’elle. Je lâchais un soupir exaspéré. Elle commençait à m’énerver, avec ses sermons moralisateurs. Elle ne pouvait pas comprendre que j’avais besoin de temps pour moi, de temps pour faire mon deuil. Et ce n’était pas en l’ayant, elle et son enfant, sur le dos, que je pouvais réapprendre à vivre. Je refusais de céder à la colère. C’était peut-être ce qu’elle cherchait après tout. Je me contentais de lui dire :

« - - Tu n’as pas besoin de jouer à l’idiote Melinda. Ce n’est pas moi qui ai envoyé Rudolf. Il est venu de lui-même. Et, heureusement pour lui et pour toi, il m’a ensuite prévenu de ta visite. »

La « bonne action » de Rolf me restait encore en travers de la gorge, mais il ne voulait que mon bien. Je lançais un regard en coin au sourire de la jeune femme qui s’élargissait de plus en plus. Son attitude était irrespectueuse à mon égard. Elle me dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi Ciara ne faisait pas partie de mes priorités, que le contenu de mon livre était sans doute plus important. Elle m’agaçait, mais je restais totalement stoïque. Je gardais le silence tandis qu’elle me parlait du fait que ce père grandissait sans père, et qu’il lui en fallait un. Ce père, selon elle, c’était moi. Elle « osait espérer » qu’à l’avenir, je ne l’oublie pas, et que je demande à voir Ciara plus souvent. Elle me regardait avec pitié, et elle me parlait avec un léger brin de supplication dans la voix. Sa manière de me parler, comme si j'étais un enfant que l'on réprimandait parce qu'il n'obéissait pas, avait réussi à faire dresser les poils de ma nuque. Je n'aimais pas du tout cela. Mais je me dis qu'elle ne voulait que le bien de son enfant. Elle voulait un avenir pour elle. Un avenir brillant, où elle aurait un seigneur en guise de père, et où elle ne manquerait de rien. Je la regardais, silencieux. J’avais envie de m’expliquer, de lui dire que j’avais eu besoin de temps après la mort de ma fille, et que ça, elle était incapable de le comprendre. Mais elle me répondrait que j’étais quelqu’un d’égoïste, de faible. Il s’était passé un certain nombre de jours, j’aurais dû l’appeler plus tôt. Je gardais tout cela pour moi. Je pourrais m’en servir pour argument si cela tournait mal.

Elle me demanda alors si je voulais tenir Ciara dans mes bras. Vu la manière dont elle tenait le nourrisson, je compris que je devais prendre son offre comme un véritable honneur. Je devais me montrer prudent cependant. Je penchais la tête vers elle et lui répondit :

« - Oui, si tu le veux bien.

Je me redressais, et tendis les bras quand elle approcha le nourrisson. Je le pris délicatement. J’avais l’habitude de ce genre de chose. J’avais tenu chacun de mes trois enfants, je savais donc comment m’y prendre. Je m’installais plus confortablement dans mon fauteuil et veillait à ce que Ciara le soit aussi dans le creux de mes bras. Je penchais la tête vers elle.  Le nourrisson ouvrit les yeux, et me regarda. Elle devait se demander qui était cet homme étrange, à l’œil gauche éteint, qui la tenait dans ses bras. Dans son regard, je ne lisais aucun jugement, juste une intense curiosité. Instinctivement, je caressais sa joue du bout de l’index, tout doucement. Soudain, je me revis presque vingt-deux ans en arrière, avec Elanin, venant de naitre, dans mes bras. Je soupirais et fermais les yeux. Ciara, en l’espace d’une seconde, venait de me faire revivre des sensations que je pensais disparues à tout jamais, et le vide que je ressentais maintenant me meurtrissait.
J’ouvris les yeux, laissa Ciara attraper mon doigt, et souris. Elle était vraiment adorable… Rudolf avait vu juste, Melinda également, même si j'avais encore du mal à le reconnaître.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyVen 15 Sep - 17:49

Raygnar était un homme étrange. Avant qu’il ne retrouve ses souvenirs, j’avais vu de lui une facette que je n’aurais jamais cru voir de sa part : celle d’un homme doux et aimant, inquiet pour son amante, pour la mère de son enfant, et sa presqu’épouse. J’avais vu un homme sûr de lui, quoiqu’un peu malmené par un de ses fils plutôt turbulent. J’avais vu quelqu’un que j’aurais pu apprendre à apprécier, avec de la patience et la douce présence de Ciara pour me pousser à l’accepter comme époux. Néanmoins, je ne me faisais pas d’illusions. L’homme que j’étais venue rencontrer aujourd’hui n’était pas le même. Il partageait peut-être le même sang que celui qui coulait dans les veines de ma fille, mais il n’était certainement pas aussi doux et patient. Aujourd’hui, j’aurais surtout affaire au noble antipathique et hautin qui m’avait accueillie devant les portes de l’Académie. Et cet homme-là, j’avais plutôt tendance à le mépriser.

Il me salua, prétendant que je me portais à merveille. J’eus une grimace désobligeante. Ne comprenait-il donc vraiment rien ? Je ne pouvais pas aller bien, pour une simple et bonne raison : ma fille, Ciara, était née dans le déshonneur, et le resterait peut-être toute sa vie parce que son père, cet homme borné, refusait de la reconnaitre comme sienne. Cette réalité avait bien des avantages : le monde était en paix et j’étais à l’Académie, mais s’il y avait bien une chose qui me désolait, c’était l’existence illégitime de mon enfant. Elle méritait de grandir dans de meilleures conditions. Et j’allais tout faire pour que ce soit le cas. Mais son père se contentait de l’appeler « l’enfant », comme si elle était une quelconque créature étrangère, et de la traiter avec mépris.

— Je ne vous accuse pas d’être sénile, je vous accuse d’être dédaigneux envers notre enfant, déclarai-je avec un sourire faussement aimable. Tant que vous ne l’aurez pas reconnue comme telle, je ne pourrais pas me porter à merveille. Et avant que vous n’usiez votre salive, les amabilités n’auront pas raison de ma résolution. Cela dit, je vous félicite. Vu l’intérêt que vous avez porté à notre fille depuis sa naissance, je vous avais soupçonné d’ignorer jusqu’à son prénom – peut-être même d’avoir oublié son existence. Je m’excuserais bien d’avoir risqué de vous vexer, mais ce serait un mensonge. Je ne suis pas désolée. Vous avez délaissé votre fille, je pense que vous méritez en grande partie mon mépris.

Je poursuivis, faisant remarquer l’étrangeté de la situation. De tous ceux qu’il aurait pu envoyer pour me convoquer dans son bureau, il avait choisi celui de ses enfants qui avait voulu tuer Ciara. Qu’il ait déjà refusé de venir en personne me paraissait assez discutable, mais c’était peut-être une manie de la noblesse, et je pouvais sans problème passer l’éponge à ce sujet. Mais qu’il tente de me faire passer un message en m’envoyant un assassin, c’était trop pour que je ne le fasse pas remarquer. Sous-entendait-il qu’il désirait que ma fille meure ? Une chose était sûre, si tel était le cas, je n’hésiterais pas à l’éliminer. Personne ne faisait du mal à mon enfant. S’il osait toucher à un cheveu de Ciara, je ferais probablement appel à la Confrérie Noire. Je me serais bien salie les mains moi-même, mais mes capacités en matière de crime étaient plutôt limitées.

Ce fut une véritable surprise lorsque Raygnar prétendit que Rudolf était venu me trouver de son propre chef. Je ne m’y attendais pas. Certes, il s’était excusé, il avait eu l’air sérieusement repentant, mais… de là à m’imaginer qu’il aurait pu se mettre de mon côté, du côté de mon enfant, contre l’intérêt de son propre père ? Il y avait un pas que je ne m’étais pas permis de franchir. L’espace d’un instant, j’hésitai entre rester là et hurler ma frustration ou partir pour aller dire à Rudolf qu’il était pardonné, parce qu’avec le père qu’il avait, pas étonnant qu’il ait fini violent et meurtrier. Puis je me contentai de laisser un large sourire, moqueur, dédaigneux, étirer mes lèvres. La situation était encore pire que je le pensais.

— Alors vous n’avez même pas fait l’effort de vouloir me rencontrer ? Vous avez de la chance que c’est Ciara que je tiens dans mes bras en cet instant même, parce que si c’avait été un objet en métal lourd – aussi lourd que possible, et pointu, aussi – je n’aurais pas hésité une seule seconde à vous le lancer à la figure. Vous… vous êtes un être ignoble. Certes, vous êtes probablement très occupé, mais… c’est votre fille. Vous n’avez donc aucune considération sur ce qu’elle pourrait devenir ?

Je continuai à le réprimander comme s’il n’était qu’un enfant oublieux de ses responsabilités. Je n’allais pas me montrer un tant soit peu gentille avec cet homme. J’aurais pu, évidemment, si lui-même avait accepté de faire quelques efforts. Mais il avait refusé de lui donner un nom, il avait refusé de la reconnaitre, il refusait de passer du temps avec elle. Qu’il fasse donc, qu’il se terre derrière ses livres, ses enfants et ses prétendues responsabilités ! Je ne m’en serais nullement préoccupée si ça n’avait pas un tel impact pour Ciara. Un enfant devait avoir un père. Il me paraissait injuste que la petite subisse le mépris des autres simplement parce que son père avait commencé ainsi, en la méprisant, en l’ignorant, en la laissant seule devant le déshonneur dont son action la couvrait. Alors, je fis cette proposition, comme un ultime espoir. S’il la prenait dans ses bras, il comprendrait, non ? Il comprendrait qu’elle valait trop pour être la cible de son dédain.

Quand il accepta, j’eus peine à en croire mes yeux. Je m’étais presque attendue à ce qu’il me remballe, mais de toute évidence, il avait d’autres idées. Soigneusement, délicatement, je lui tendis notre enfant. S’il avait été incapable de le tenir correctement, sans doute ma patience aurait-elle été entièrement rongée, mais il paraissait plutôt doué en la matière, aussi lui accordais-je le bénéfice du doute. Il s’installa dans un fauteuil, et je me contentai de l’observer, debout, les bras croisés sur la poitrine, attendant qu’il prenne conscience de l’immense erreur qu’il avait fait en ignorant l’existence de notre enfant. Je ne savais pas au juste ce que j’espérais de cette rencontre. Mais j’espérais… quelque chose, indubitablement. En le voyant faire preuve de tant de douceur envers notre fille, je sentis brutalement l’énorme dose de colère que j’avais conservée au fond de mon cœur s’évanouir.

— Je suis désolée. Je n’aurais pas dû vous parler comme si vous n’étiez qu’un gamin. Vous avez probablement l’âge d’être mon père, murmurai-je avec une moue contrite. En la voyant, si petite, si fragile, je me sens envahie d’une responsabilité que je n’ai jamais dû endosser jusqu’à présent. A vrai dire, je crois que je suis… terrifiée. J’ai terriblement peur de… gâcher les choses.

J’eus un triste sourire.

— Quand j’ai retrouvé mes souvenirs, vous étiez en train de me demander en mariage. Si rien de tout cela ne s’était produit, nous serions mari et femme. J’ai parfois l’impression que j’ai déjà gâché cette partie de la vie de notre enfant. Je comprendrais que vous ne vouliez pas m’épouser – moi-même j’ai du mal à imaginer cette idée – mais… je trouverais cela injuste envers cette enfant si elle n’avait pas la possibilité de voir son père. En imaginant que nous rentrions un jour dans notre réalité, elle aurait passé tout un moment de sa vie sans connaitre celui qui aurait dû l’élever. Si jamais nous ne devions pas rentrer… alors elle grandirait orpheline.

Ciara s’agitait dans les bras de son père. Elle paraissait heureuse, et confortablement installée, là où elle était. Comment pouvais-je être assez cruelle pour refuser de me battre pour lui offrir de tels moments ?

— Je sais que c’est beaucoup vous demander, mais pour elle, est-ce que vous pourriez… consacrer un peu de votre temps à la voir, à la prendre dans vos bras, et à agir comme si elle était votre fille, même si vous n’en pensez rien ? Accepteriez-vous que nous mettions tous deux notre fierté de côté pour son bien à elle, pour nous occuper d’elle comme si nous étions une vraie famille ?

Je frissonnai, incroyablement vulnérable en cet instant précis.

— Je ne crois pas que je sois capable d’y arriver toute seule.

Je n’étais pas capable de m’occuper de moi-même. Comment pouvais-je prendre soin d’une fillette qui ne dépendrait que de moi ? Je n’étais pas certaine que Raygnar soit beaucoup plus doué avec les enfants, mais en cet instant, il était mon seul espoir. Il était hors-de-question que j’envisage la possibilité d’épouser Serenus. Si jamais je me mariais avec lui dans cette réalité, et que nous finissions par regagner la nôtre… pourrais-je seulement encore le regarder en face ? Non, le seul père qui méritait d’élever Ciara, c’était cet homme. Même si je ne l’aimais pas, il était mon seul soutien.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptySam 16 Sep - 10:34

Si Melinda n’avait pas réussi à me mettre en colère, moi, je l’avais très bien fait pour elle. Après l’avoir salué, elle m’attaqua, sans me laisser aucun répit, et me parla bien entendu de sa chère enfant. Elle m’accusa de ne pas connaitre son prénom, ce que je niais, bien entendu. Elle décida de mettre cela sur le fait que j’étais dédaigneux envers « notre » enfant, et que, tant que je ne l’aurais pas reconnue officiellement comme étant ma fille, elle ne pourrait pas se porter à merveille. Elle continua encore et encore sur le fait que je méritais son mépris, que la situation était tout sauf normale. Je me demandais si elle pensait vraiment ce qu’elle disait ou si elle cherchait à me faire sortir de mes gonds. Un peu des deux je pense. Son amour pour sa fille et son désir de la voir s’épanouir la forçait à prononcer des paroles blessantes, des paroles qu’elle n’aurait jamais prononcé en temps normal. Avait-elle été aussi cruelle avec le chevaucheur qu’elle avait rencontré la ville. A ce moment-là, j’avais réussi à semer Melinda qui ne cessait de me suivre et m’étais arrêté dans une auberge, rencontrer un autre professeur pour lui demander des informations sur « cette réalité-là ». Les réponses qu’il m’avait données m’avaient surpris, et j’avais encore beaucoup de mal à y croire. C’est à ce moment-là que je les ai vu, elle, le chevaucheur, et le dragon vert. Heureux d’avoir enfin un peu de répit, j’avais continué ma route en espérant que ces trois-là restent ensemble le plus longtemps possible.

Melinda poursuivit. Elle me dit qu’elle trouvait étrange que j’ai envoyé mon fils cadet, celui qui avait voulu la mort de Ciara, pour lui demander de venir me voir. Certes, c’est ce que j’aurais pu faire. J’aurais pu forcer mon jeune fils à aller s’excuser pour son comportement, et, par la même occasion, lui faire transmettre un message de ma part à Melinda. Mais je ne l’ai pas fait. Rudolf s’était senti honteux, et y était allé de lui-même, sans me tenir au courant de son projet. Ce n’est qu’après l’avoir fait qu’il m’a tout avoué, et il a failli recevoir une taloche pour ça. Je répliquais donc, pour me défendre, que je n’y étais pour rien dans tout cela, que c’était Rudolf qui avait tout manigancé, dans le but de nous réunir tous les trois. Cela mit Melinda dans une colère noire. Je voyais à son regard qu’elle brulait de me faire payer mon attitude dédaigneuse. Cependant, elle se contenta de sourire, avec une note de dégout dans le regard. Elle me dit que j’avais de la chance que ce soit Ciara qu’elle avait dans les bras, et non un objet lourd, sinon je l’aurais reçu dans la figure. J’étais un être ignoble selon elle. J’étais certes très occupé, mais c’était ma fille. Elle me demanda si je n’avais donc aucune considération sur ce qu’elle aurait pu devenir. Je la regardais, et restais silencieux, tout en me demandant si elle était au courant de ce que j’avais vécu au cours de ces dernières semaines. Si elle avait été en deuil, à pleurer la perte d’un être cher, si les rôles avaient été inversés, est ce que j’aurais agi comme elle ? Est-ce que j’aurais cherché à lui présenter Ciara à tout prix ? Non. J’aurais attendu que la douleur s’efface peu à peu, et aurais présenté l’enfant pour qu’il apporte à lui tout seul le réconfort dont elle aurait besoin. Melinda, elle, enfonçait les portes de ma souffrance sans aucune pitié.

Je restais donc silencieux, et ne repris la parole que pour accepter de prendre Ciara dans mes bras, après que sa mère eut terminé de me réprimander comme un enfant. S’il y avait eu un peintre dans la pièce, je lui aurais demandé d’immortalisé la tête de Melinda à ce moment-là. Elle était tellement surprise ! Elle devait s’attendre à ce que je refuse et lui demande de sortir ! Et bien non. Le vieux Raygnar était encore capable d’éprouver de l’affection ! Je pris délicatement le nourrisson et l’installait confortablement avant de faire de même pour moi. Melinda resta debout, même si je l’invitais d’un petit geste à prendre le fauteuil d’en face. Puis je reportais mon attention sur l’enfant.
A ce moment-là, il se passa quelque chose de très étrange, et de très perturbant. Je me revis vingt-deux ans en arrière, avec Elanin venant de naitre dans les bras, et cela me bouleversa. Je caressais la petite joue, toute douce, du bout de l’index, et quand le bébé l’attrapa pour le serrer dans son minuscule poing, je ne pus qu’éprouver un sentiment de vide, et une immense tristesse. Elanin me manquait tellement. Son sourire, son rire, son regard qui s’illuminait, tout cela avait disparu dans le sang. Chaque jour, je me demandais si son trépas avait été rapide, sans souffrance, ou si cela n’avait pas été le cas. Chaque jour, je me torturais en me demandant pourquoi je n’avais pas été là pour la sauver, pourquoi j’avais été ici, au lieu d’être avec elle.

Melinda reprit la parole, d’une voix plus douce cette fois ci, comme si la colère qui l’habitait s’était soudainement évanouie. Elle s’excusa pour m’avoir parlé comme si je n’étais qu’un enfant, j’avais l’âge d’être son père après tout. Elle me dit qu’elle avait eu peur de gâcher les choses, face à l’énorme responsabilité que représentait Ciara. Elle continua ensuite en me parlant de ce qu’il s’était passé, que je l’avais demandé en mariage, et que son refus avait gâché une partie de la vie de notre enfant. Parce que Ciara était désormais sa nouvelle priorité, et, pour elle, Melinda serait prête à tous les sacrifices. Elle m’expliqua que, suivant la situation, il vaudrait mieux que Ciara grandisse avec un père, ou, au moins, passe un petit moment de sa vie en l’ayant connu. Le changement de réalité, ça aussi, j’y pensais beaucoup. Si je retournais dans la vraie réalité, je retrouverais ma vie normale, mon manoir, et ma fille. Si nous devions tous retourner chez nous, dans nos anciennes existences, pourquoi ne pas en profiter pour faire le bien dans celle-ci ? Si nous devions rester là, à tous jamais, j’aurais perdu définitivement tout espoir de revoir Elanin un jour, mais il y avait Ciara. Je ne savais pas quoi faire, j’étais perdu. Le nourrisson s’agitait dans mes bras. Et cela me sortit de mes pensées moroses. Je la regardais, plongeais mon regard dans le sien, et lui dit, dans un souffle :

« - Tu lui ressembles tellement… »

Que devais-je faire ? Melinda me demandait de passer un peu plus de temps à voir Ciara, à la prendre dans mes bras, et à agir comme si elle était ma fille. Est-ce que nous pourrions mettre notre fierté de côté pour le bien de Ciara ? Je reportais mon attention sur Melinda, qui frissonna. Elle me dit qu’elle ne pensait pas y arriver toute seule, que c’était un poids trop lourd à porter pour elle. Je remarquais alors à quel point elle semblait usée, épuisée par cette nouvelle responsabilité. Ciara babillait dans mes bras. Je me rappelais les paroles de mon collègue professeur, qui m’avait confirmé tout ce que Rudolf m’avait dit. Ma relation avec Melinda avait bel et bien eu lieu, même si je n’en avais aucun souvenir. Ciara serait donc réellement ma fille ? J’avais encore beaucoup de mal à y croire, jusqu’à ce que je la prenne dans mes bras. Ce matin encore, je m’étais levé avec la ferme certitude que Ciara n’était pas de moi, mais maintenant… Je ne savais plus quoi penser. Avoir une relation avec une élève ? Cela ne me ressemblait pas, ce n’était pas moi, cela ne rentrait pas dans mes valeurs. J’aimais mon épouse, même si elle n’était plus.  Peut-être pourrais-je voir avec un mage s’il est possible de vérifier notre lien de parenté ? Ou alors collecter d’autres témoignages. Je connaissais assez Melinda pour savoir qu’elle n’était pas du genre à mentir. Et puis, Ciara ressemblait tellement à sa grande sœur… Tant d’arguments qui penchaient dans la faveur de Melinda et de son enfant… Je soupirais doucement, caressa le petit poing de l’enfant avant de dire à sa mère :

« - Melinda, tu dois comprendre que je trouve tout cela aberrant. Je me réveille dans une nouvelle réalité, et on me dit que je suis père d’une petite fille, alors que je n’ai aucun souvenir de sa conception.  Jamais je n’aurais eu une relation avec une de mes élèves, cela ne rentre pas dans mes principes. Mais… »

Je baissais de nouveau le regard sur le bébé. Tout le monde semblait croire que j’étais réellement son père, aussi bien Melinda que Rudolf et les personnes de mon entourage. Je pouvais peut-être accepter au moins de la voir de temps en temps, avant d’aller plus loin. Le temps que je trouve plus de preuves. Je repris alors en lui disant juste :

« - Mais c’est d’accord. »
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyDim 8 Oct - 16:43

C’était un peu étrange, de poser les yeux sur eux, et de me dire qu’il s’agit là de ma fille, portée tendrement par son père. Quelques semaines plus tôt j’étais encore tout bonnement incapable de m’imaginer mariée, sans parler d’avoir des enfants. Mes abeilles étaient les seules vies dont je me voyais m’occuper. Je ne voulais pas qu’un gamin braillard dépende de moi et de ma capacité à l’élever. Avoir donné naissance à Ciara avait été un sacré choc, et m’occuper d’elle tous les jours, la porter dans mes bras, sentir son petit cœur battant sous mes mains, tout cela me changeait petit à petit, je le sentais bien. Quelques semaines plus tôt, je ne serais jamais venue trouver Raygnar pour lui demander un tel service, et si jamais je m’étais décidée à aller le trouver, je n’aurais jamais pris un tel ton ; je me serais débrouillée toute seule, et j’aurais été persuadée que c’aurait été la meilleure chose à faire. De toute façon, me serais-je dit, cet homme est un mauvais père et un homme déshonorable.

Je captai le murmure de Raygnar et penchai la tête, perplexe. Elle ressemblait à qui ? A cette sœur qu’il avait perdue ? A une autre de ses enfants ? Je passai la main dans mes cheveux, mal à l’aise. A vrai dire, je ne savais pas grand-chose de cet homme. J’avais déjà rencontré deux de ses enfants – l’un était un adorable bambin qui s’était vu imposé des études à l’Académie et l’autre était un jeune homme qui pouvait céder à la violence, même s’il avait eu la présence d’esprit d’organiser cette rencontre. Avait-il d’autres enfants ? Si oui, combien ? Était-ce d’une de ses filles dont il parlait ainsi ? Je me mordillai la lèvre inférieure. Je ne savais pas très bien dans quel système familial j’étais venue me glisser comme un parasite et je n’aimais pas ça. Ce n’était pas vraiment de ma faute, bien entendu, mais je ne pouvais pas m’empêcher de sentir une certaine culpabilité à l’idée d’avoir perturbé quelque chose. La famille était quelque chose de sacré. On ne faisait pas n’importe quoi avec la sienne, ou même avec celle des autres.

Je n’osai rien ajouter, pourtant. Je n’avais plus d’arguments à lui offrir, et il était trop tard pour faire des excuses ou faire machine arrière. S’il refusait… eh bien je n’avais pas vraiment envie de réfléchir à cette possibilité. Je me sentais perdue. J’étais parvenue à me débrouiller jusqu’à présent pour garder Ciara en vie, mais je ne me faisais pas d’illusions : j’étais une mauvaise mère. Je savais que j’étais irresponsable, naïve, distraite et incapable de comprendre les réalités de ce monde. Ce n’était probablement pas des qualités idéales pour quelqu’un qui tentait d’élever un enfant. Raygnar n’était peut-être pas mieux, mais qui sait ? A deux, nous aurions peut-être une chance de donner à notre fille la meilleure vie possible.

Mon cœur battait la chamade dans ma poitrine quand il se mit à parler, pour expliquer combien il trouvait la situation aberrante, combien il lui paraissait impossible d’avoir une relation avec une de ses élèves et combien il trouvait étrange d’avoir agi contre ses principes. J’eus un triste sourire, n’osant dire à quel point je ressentais la même chose. Quand j’étais tombée dans cette réalité, j’avais cru devenir folle. Cette vie n’était pas la mienne ; les choix qui m’avaient menée à tomber enceinte de Ciara n’étaient pas miens ; et en imaginant que j’avais pu apprécier quelqu’un comme Raygnar, je n’aurais jamais accepté d’avoir une aventure avec lui. C’était… tellement… bizarre que j’aie fait une chose pareille, et presque effrayant. Dans certaines conditions, aurait-il été possible… que je fasse comme la Melinda de cette réalité ? Je me refusais à le croire.

Avec un tel début, je m’attendais presque à ce qu’il refuse. Qu’il me dise qu’il ne la considérait pas comme sa fille et qu’il n’allait certainement pas croire n’importe quelle femme qui venait à lui, un gosse dans les bras, et le prétendait père. Peut-être s’excuserait-il, mais je n’en étais même pas sûre. Après tout, je n’avais aucun argument raisonnable pour me défendre. Moi non plus, je ne me souvenais pas… pas… de comment cet enfant avait été conçu – une petite voix me soufflait d'ailleurs qu’il était heureux que je ne me rappelle de rien. Mais je n’avais pas pu nier que cette fille était la mienne, pas alors que je l’avais sentie s’agiter en moi, pas alors que je lui avais donné naissance dans la souffrance et la peur. Raygnar, lui, n’avait rien de tout cela. A ses yeux, je ne devais être qu’une gueuse qui le harcelait sans qu’il comprenne bien pourquoi, et ce, depuis le jour où je l’avais abordé devant les portes de l’Académie.

— Mais c’est d’accord.

Mon cœur rata un battement. Je jetai un coup d’œil interloqué au père de ma fille, hésitant entre la surprise et la joie. Cet homme avait-il vraiment un cœur ? Bien entendu, le Raygnar de l’autre réalité s’était montré doux, patient et compréhensif, mais ces qualités me paraissaient totalement absentes chez l’homme qui me faisait face. M’étais-je montrée trop prompte à le juger sur base d’une seule rencontre ? Peut-être. Oui, je l’avouais, peut-être que je m’étais trompée. Ce n’était pas un aveu qui m’arrivait souvent, mais après tout, l’erreur était humaine. Une vague de soulagement me submergea, et je ne pus m’empêcher de laisser échapper un petit cri enthousiaste, en sautillant sur place. Si Raygnar avait été quelqu’un d’autre, je lui aurais peut-être sauté au cou tant la conclusion de cette affaire me plaisait. Mais il restait cet homme peu agréable à qui j’avais eu affaire devant les portes de l’Académie, et pour l’instant, il était tout entier occupé à porter ma fille.

— Merci, merci infiniment, déclarai-je avec une sincère reconnaissance, une fois la vague de surprise et de joie passée. Je… j’avoue que je ne sais pas quoi dire. Je ne pensais pas que vous alliez accepter. Pas seulement parce que je vous pensais idiot et sans cœur, mais…

Je haussai les épaules en esquissant une moue désabusée.

— Je peux comprendre, vous savez, ce que vous avez vécu. Cette histoire…

Je secouai la tête et laissai échapper un rire sans joie.

— C’est assez invraisemblable. On se retrouve dans une autre vie, avec des choix qu’on n’aurait jamais faits, et des conséquences qu’on n’aurait jamais pensé avoir à supporter. J’aurais été terriblement en colère contre vous si vous aviez refusé de vous occuper de Ciara, évidemment, mais… je suppose qu’une part de moi l’aurait compris. Je ne pense pas que j’aurais cru à ma maternité, moi non plus, si je ne m’étais pas retrouvée… enceinte. Ce n’est pas… ce n’est pas comme ça que je m’imaginais devenir mère.

C’était étrange. Ce n’était pas vraiment le genre de sujet que je m’attendais à aborder avec cet homme. Pourtant, à présent que les mots étaient venus, j’avais du mal à m’arrêter.

— En fait je ne m’imaginais pas vraiment devenir mère. Je ne sais pas… je ne sais pas comment m’y prendre. Je sais que je vous ai accusé d’être un mauvais père – et une partie de moi le pense toujours, je crois – mais vous avez de l’expérience, et pour être tout à fait sincère, je crois que je risquerais d’être un parent pire que vous. Vous auriez… vous auriez des conseils ?

Je n’étais que rarement… comme ça. Humble, repentante, mal assurée. Les mots parvenaient à combler mes vides de confiance, mes doutes et mes déceptions. Pour une fois, ils ne suffisaient pas. On ne s’occupait pas d’un enfant avec des mots. J’avais besoin de plus. Je n’avais pas exactement prévu de demander conseil à Raygnar et de me trouver dans cette position devant lui. A vrai dire, j’avais plutôt eu en tête de lui tirer les oreilles, de lui mettre Ciara dans les bras, et de les attacher ensemble pour qu’ils ne puissent plus se quitter, mais de toute évidence, ce plan était tombé à l’eau. Néanmoins, pour le meilleur et pour le pire, et probablement pour le pire, Raygnar était brutalement devenu une de mes sources de conseils en matière d’enfants. Et pour le bien de Ciara, j’étais prête à piétiner allègrement toute trace de fierté pour l'écouter et apprendre de lui.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyLun 9 Oct - 22:15

Pourquoi avais-je accepté ? Pourquoi avais-je dit oui à Melinda ? Quand, plus tard, je me suis reposé la question, je n’ai pas réussi à y apporter de réponse. Mais j’avais plusieurs hypothèses. La première était que Melinda m’avait fait pitié, et que cela m’avait persuadé de ne pas la laisser seule sans aide. La seconde, c’était Ciara et son regard qui me rappelait tant celui de sa sœur décédée. Ce regard avide d’amour, qui ne porte aucun jugement, qui ne demande qu’à en découvrir plus sur ce nouveau monde. Et la dernière, enfin, était que je me sentais terriblement seul, perdu dans cet univers qui n’était pas le mien. Melinda était comme moi et, malgré le fait qu’elle était insupportable, qu’elle avait le don de me faire dresser les cheveux sur la tête. Malgré cela, elle était la seule qui pouvait comprendre ce que je ressentais en ce moment. J’avais besoin d’elle, besoin de l’avoir à mes côtés, besoin de ne plus me sentir aussi différent.

Quand mes mots parvinrent à ses oreilles, Melinda resta quelques instants sans bouger, la bouche grande ouverte. S’il y avait eu une mouche à ce moment-là, j’aurais bien aimé la voir y rentrer. Puis le soulagement envahit la jeune femme qui laissa échapper un petit cri de joie tout en sautillant sur place, telle une enfant qui apprendrait qu’elle porterait sa première robe de jeune fille. Elanin avait réagi exactement de la même manière quand sa mère lui avait offert sa première robe. Elle l’avait ensuite portée jusqu’à la nuit, faisant des allers retours dans le manoir pour la montrer à tout le monde, même aux domestiques. Penser à Elanin me serra le cœur, et je cherchais du réconfort dans le regard de Ciara. Melinda, reconnaissante, me remercia. Elle ne pensait pas que j’accepterais, car elle me pensait idiot, sans cœur, et aussi à cause de ce que j’avais vécu. Je soupirais doucement, et la laissa continuer.

Elle laissa échapper un rire sans joie, histoire de reprendre son souffle. Je l’invitais d’un geste à prendre un fauteuil ou une chaise, la voir debout me fatiguait, sans doute à cause de son énergie débordante, ou parce qu’elle m’avait l’air complètement épuisée. Elle me dit qu’elle aurait été en colère si j’avais refusé, mais une part d’elle aurait compris, et aurait accepté. Elle aussi n’aurait pas cru à sa maternité (ou, dans mon cas, paternité), si elle ne s’était pas vue enceinte, et si elle n’avait pas accouché avec force douleurs et souffrances. Ce n’était pas comme ça qu’elle s’imaginait mère. Je sentais qu’elle était entrée dans une phase où elle ne pourrait plus s’arrêter. Je m’abstins donc d’ouvrir la bouche et la laissa poursuivre. Si je l’interrompais, elle risquait de partir encore plus loin dans ses propos, et, ce n’était pas le but de notre conversation.

La suite, cependant, ne manqua pas de m’étonner. Elle me demanda des conseils, sur la manière d’élever un enfant. J’ouvris grand les yeux, surpris. Elle venait de me dire qu’une partie d’elle pensait toujours que j’étais un mauvais père, mais elle avait besoin de mon expérience ? C’était…. Flatteur, mais aussi très perturbant. J’avais certes vu grandir chacun de mes trois enfants, j’avais contribué à faire d’eux ce qu’ils étaient aujourd’hui, mais s’occuper d’un bébé… Cela n’a jamais été mon rôle. Le mien se résumait à les tenir dans mes bras de temps en temps, de passer du temps avec eux, et c’était tout. Je ne prenais la main sur l’éducation de mes enfants qu’à partir du moment où ils commençaient à penser par eux-mêmes. J’avalais ma salive et regarda Ciara. Que pouvais-je faire pour cette petite ? Je ne savais pas la nourrir, ni avec quoi. Je ne savais pas comment faire pour qu’elle s’endorme, et ne parlons pas de ses changes, ça c’était le travail des nourrices. Mais… Voilà la solution ! Une nourrice ! Cela permettrait à Melinda de souffler un peu et d’en apprendre plus sur le métier de mère, si on pouvait appeler ça ainsi.

Si seulement ma femme était encore là… Ma chère aurait su quoi faire. Ce genre de situation de la laissait jamais indifférente, elle était toujours volontaire pour aider les plus démunis, quitte à faire des sacrifices. Je soupirais et repris mon observation. Donc, une nourrice, et aussi… :

« - Des nouveaux vêtements. Un peu plus confortables et plus digne de son rang. »

Cela m’avait échappé. Et j’avais dit cela sur un ton enthousiaste, comme le ferait un père qui chercherait un cadeau pour son enfant. Je levais la tête, surpris par mes propres paroles. Je toussotais et regardais Melinda. Je me sentis rougir et repris, sur un ton beaucoup plus neutre :

« - Je n’ai pas plus d’expérience que toi Melinda. C’était plus à ma femme et à une nourrice de s’occuper des nourrissons. Moi, je ne faisais que passer du temps avec eux, vérifier si tout va bien… » Je me redressais et repris : « - Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que la présence d’une nourrice ne t’aiderait pas à mieux assumer ton rôle de mère ? »

Je me relevais et m’approchais de Melinda, Ciara toujours dans les bras. J’avais une autre question en tête. Melinda devait se marier. Et je ne pense pas que cela serait avec moi. J’avais certes besoin de sa présence à mes côtés, mais je ne souhaitais quand même pas l’avoir pour épouse, et la supporter toute la journée jusqu’à ma mort. Elle devait donc se trouver un mari digne de ce nom, qui accepterait Ciara, et la proximité d’un seigneur aigri et presque borgne. Je me tint devant Melinda, hésitant presque à lui rendre son enfant, et lui demanda, juste pour voir sa réaction :

« - Je suppose que tu as pensé à te marier Melinda, que comptes tu faire ? »
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyJeu 19 Oct - 6:19

J’étais sur les nerfs depuis le début de cette conversation, balancée entre le désir de frapper Raygnar pour le punir d’avoir si lâchement abandonné sa fille et la conscience qu’il serait préférable de le convaincre pacifiquement ; si je le persuadais, j’avais plus de chance de l’avoir de mon côté. J’étais donc restée debout tout ce temps, incapable de m’asseoir, comme si mon corps lui-même était trop tendu pour accéder à un tel niveau de détente. L’inquiétude que je ressentais quant à l’avenir de ma fille me vrillait le cœur, me plongeant dans une humeur bien sombre dont Raygnar faisait les frais. Manipulée comme un pantin par mes sautes d’humeur qui me poussaient de la colère au désespoir, je finis par l’emporter dans la douceur, par une simple question, posée sans la moindre amertume.

Le soulagement de le voir accepter ma proposition eut raison de mes dernières résistances, et j’acceptai son invitation à m’asseoir, même si je brûlais de l’envie de gambader en chantonnant ou, mieux, de courir en hurlant de joie, afin d’évacuer la tension qui m’habitait depuis que j’avais repris conscience dans cette existence. Je savais que la décision de Raygnar n’était qu’une légère concession, mais c’était un début, un début qui montrait bien qu’au nom de Ciara nous pouvions nous entendre. Je ne l’appréciais pas, c’était vrai, mais j’étais prête à mettre ma fierté, mes opinions et mes sentiments personnels de côté pour le bien de ma fille. La façon dont je lui demandai conseil, toute en humilité et avec une parfaite sincérité, en était une énième preuve.

Raygnar posa les yeux sur ma fille et se plongea dans une intense réflexion. Je n’osai pas l’interrompre, de peur de briser l’élan de bonne volonté qu’il semblait avoir à mon égard. Qui plus est, j’étais convaincue que plus il regardait notre fille, plus il se persuadait que nous avions partagé une relation plus… sulfureuse que celle qui devrait normalement s’établir entre une élève et son professeur, et que dans les veines de cette enfant coulaient bien nos deux sangs. D’ailleurs, il commençait à s’inquiéter de ce qu’elle portait, et de son rang – son rang, il parlait de son rang, comme si elle était noble, comme si elle était de sa famille !

Visiblement surpris d’avoir parlé à voix haute, Raygnar toussota, mal à l’aise. Je le regardai en souriant, sans laisser échapper de commentaires, comme si je n’avais rien entendu. En temps normal, je n’aurais pas fait preuve d’autant de tact, mais en cet instant, j’avais besoin, pour le bien de Ciara, que le kyréen soit de mon côté, et qu’il ne se braque pas contre moi. Il aurait préféré que je n’entende pas cette phrase ? Parfait. Je pouvais faire semblant de ne pas avoir entendu. Comme pour me remercier, il m’avoua qu’il n’avait pas beaucoup d’expérience dans le domaine et qu’il avait l’habitude de confier ses enfants à sa femme et à une nourrice. Je pâlis, transpercée par une idée incroyablement désagréable. Je tentai de faire bonne figure, consciente que ce n’était pas une question très agréable à entendre.

— Je ne sais pas, marmonnai-je en haussant les épaules. Si vous pensez que c’est la meilleure chose à faire, c’est d’accord. Je vous fais confiance à ce sujet, que vous préfériez vous occuper de Ciara vous-même ou déléguer cette tâche. Dans tous les cas, je pourrais toujours prendre conseil auprès de mes parents, j’imagine. Ils doivent savoir, eux, comment faire.

S’ils acceptaient de me revoir après le déshonneur que j’avais attiré sur notre famille. Je soupirai, incertaine. Mes parents m’aimaient beaucoup, j’en étais consciente, mais j’avais eu la stupidité d’avoir une relation hors-mariage, et je n’avais pas la moindre idée de la façon dont ils pourraient bien y réagir. Ressentant le besoin de tourner le sujet vers autre chose, et de lever les doutes qui pesaient sur moi depuis que Raygnar avait parlé de son épouse, j’ajoutai :

— Vous… Je ne crois pas vous avoir déjà posé la question, messire. Le sujet me parait délicat, et la réponse si évidente que je n’y ai même pas pensé, jusqu’à présent. Mais… au vu de tout ce qu’on peut trouver en Arven, je préfère demander. Ne le prenez pas mal, s’il vous plait. Votre femme… est-elle encore en vie ?

Etais-je devenue son amante au nez et à la barbe d’une femme qu’il aurait trompée ? Était-ce pour cela que son fils avait tenté de me tuer ? Pour protéger l’intégrité de sa famille ? Je frissonnai, horrifiée, et presque d’accord avec Rolf, pour une fois. Avoir eu un enfant hors-mariage me dégoûtait profondément. Si je l’avais eu hors-mariage avec un homme marié, je n’étais pas sûre de pouvoir jamais pardonner la Melinda de cette réalité. Ou le Raygnar de cette réalité, s’il avait gardé le secret à ce propos. Certes, le kyréen me demandait en mariage quand j’avais repris conscience, mais peut-être était-ce… juste une blague ? Un mensonge ? A moins qu’il n’ait prévu de tuer son épouse pour se marier avec moi ? Dans tous les cas, l’idée qu’il soit marié me donnait envie de fuir. Ou de pleurer, je ne savais pas trop.

Raygnar finit par se relever, tenant fermement Ciara dans ses bras. Il me regarda comme si c’était à son tour d’aborder un sujet grave. Aussitôt, mon imagination se lança dans une dizaine d’hypothèses tantôt terrifiantes, tantôt improbables, tantôt d’un ennui mortel. Aucune, toutefois, ne comprenait cette question. J’avais pensé à me marier, oui, mais aucune de mes idées ne s’était montrée très attrayante. Je laissai échapper un profond de soupir de dépit, qui reflétait à merveille combien je me sentais lasse et perdue dans cette situation peu coutumière.

— J’y ai pensé, effectivement, mais je ne pense pas… je ne pense pas en avoir le droit. Je crois que ce n’est pas à moi de jouer avec les décisions de cette vie comme si c’était ma vie. Je veux dire… La Melinda de cette réalité avait probablement ses propres projets. Je n’ai pas exactement de plans d’avenir, mais j’admire ceux qui en ont, vous savez, messire d’Ysgramor. Je refuse de prendre une décision qui pourrait mettre à mal ces projets dont j’ignore tout, et le mariage… le mariage est sans aucun doute une chose qui bouleverse une vie.

Je fronçai les sourcils, prise par le sérieux de la question.

— Je ne crois pas que Levor soit stupide au point de confondre un serment que j’aurais prononcé avec un de ceux de la Melinda de cette réalité, et je pense que mes décisions ne la contraindront pas. Ce serait… injuste, et indigne des valeurs qu’incarne le Droit. Mais je ne peux pas me permettre d’essayer, vous comprenez. Si je me trompais, la Melinda de cette réalité serait condamnée à vivre un mariage dont elle n’aurait même pas prononcé les vœux. Je me suis retrouvée enceinte dans vos bras ; je ne veux pas qu’elle reprenne conscience mariée et porteuse du nom d’un autre homme.

Si jamais je devais épouser quelqu’un… Raygnar resterait mon premier choix, non parce qu’il était séduisant ou d’agréable compagnie mais parce qu’il était le père de ma fille. Pourtant, je poursuivis, en toute franchise :

— Nonobstant cela, si je devais me marier, je pense que vous resteriez la solution la plus évidente. La Melinda de cette réalité a été votre amante, la mère de votre enfant et la femme que vous alliez demander en mariage. Je ne pense pas qu’elle s’insurgera de vous découvrir son époux. Par contre, je pense que ni vous ni moi n’apprécions cette alternative. Que nous coopérions pour le bien de Ciara ne signifie pas que nous soyons devenus des amis proches, et encore moins de futurs époux. Enfin, je ne crois pas. Et si ce n’est vous…

Serenus. Serenus accepterait de m’épouser – même en voyant Ciara, même en sachant mon déshonneur, il m’avait demandée en mariage – et je pourrais sans doute le supporter pour époux. Je secouai la tête pour chasser son nom de mon esprit. Je lui avais déjà donné une réponse qui ne lui convenait pas, et je ne voulais pas le blesser encore plus en lui imposant un mariage qui serait purement utilitaire.

— Si ce n’est vous, qui accepterait d’épouser une femme déjà déshonorée par un autre homme, et d’élever l’enfant de cette union scandaleuse comme si c’était le sien ?

Serenus. Serenus ne s’en insurgerait pas. Le nom, encore une fois, s’incrusta dans mes pensées. Mais je ne pouvais pas accepter l’idée de le prendre pour époux, pas après avoir vu à quel point cela lui tenait à cœur.

— Même en tenant compte de mes arguments, croyez-vous vraiment que ce serait bien ? Pour… pour Ciara ?

La question était sincère. Si Raygnar pensait que ce mariage était nécessaire, j’étais prête à le faire. Mes intérêts, le respect de la Melinda de cette réalité et même les sentiments personnels de Serenus passaient loin derrière le bien de ma fille. Si nécessaire, je me marierais, et ma fille serait heureuse, et je supporterais avec joie le prix de son bonheur.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyDim 29 Oct - 7:53

Cette enfant me faisait perdre tout mes moyens. J'avais l'impression d'être retourné pres de vingt-cinq ans en arrière, le jour où Rolf est venu au monde. Un si petit etre, si fragile... Même si je ne l'avais pas montré devant les domestiques, j'étais paniqué. Je ne savais pas comment le tenir, j'interprétais le moindre de ses hurlements comme un cri de détresse. Heureusement que Frida etait là. Son calme et ses conseils m'ont permis de mieux me sentir dans mon rôle de jeune père et de mieux assumer les tâches qui en découlaient. Aujourd'hui, avec Ciara, je devais une nouvelle fois tout recommencer, faire comme avec les trois autres. Se rappeler de tout ce que j'avais dû faire serait difficile, mais je sentais au fond de moi que j'en étais encore capable. Le nourrisson somnolait. Sous le coup de l'attendrissement, je déclarais, à voix haute, qu'il lui faudrait des nouveaux vêtements, plus digne de son rang. Le sourire de Melinda parut s'élargir, et cela me rendit mal à l'aise. Je m'étais emporté, comme l'aurait fait un enfant heureux d'avoir appris une bonne nouvelle. Je compris alors que, par ces paroles, j'avais reconnu Ciara comme étant mienne, comme faisant partie de ma famille, alors que j'en étais même pas certain.

Je proposais alors, histoire de me rattraper, que nous devrions peut être engager une nourrice pour prendre soin de Ciara, et pour permettre à Melinda de prendre un peu de repos, et surtout pour reprendre ses études. Car, comme je le disais toujours, rien n'était plus important que l'instruction. Melinda haussa les épaules et répondit qu'elle ne savait pas tellement ce qu'il fallait faire, elle déclara que c'était à moi de décider si je voulais confier Ciara a une nourrice, et elle annonça qu'elle demanderait conseil à ses parents. J'hochais la tête. C'était une bonne idée oui. Une education de gueux est bien differente de celle d'un noble, mais j'aimais entendre leurs avis sur la question. Un parent est un parent, qu'il soit paysan ou duc, chacun avait ses méthodes, aucune n'était meilleure que l'autre, cela dépendait de chacun, et de son environnement. Je baissais les yeux sur Ciara. Valait-il mieux pour elle une éducation telle qu'avait reçue Melinda, ou telle que celle de mes propres enfants ? Surement un mélange des deux. Melinda était intelligente, elle avait surement connu des difficultés dans la vie, et son expérience, bien différente de la mienne, serait bénéfique aussi bien pour Ciara que pour moi.

La question de Melinda me fit relever la tête. Elle paraissait gênée, mal à l'aise. Elle m'appela par mon titre, me demanda de ne pas m'offenser, puis, enfin, demanda si ma femme était toujours en vie. Je compris alors le raison de son malaise. Si Frida était encore en vie, Melinda aurait en quelque sorte été complice d'un odieux adultère, en prenant la place de mon épouse bien aimée. Mais jamais de la vie je n'aurais fait cela. Frida était mon épouse. Point final. Il n'y avait eu aucune autre femme dans ma vie. Certaines, désespérées, avaient tentées, attirée par mon maigre pouvoir et mes quelques terres enneigées et parcourues par les yacks et les loups. Mais jamais je n'avais cède, à la fois parce qu'il était de mon devoir d'être fidèle envers mon épouse, et également par amour pour elle. Je fis un triste sourire. Frida aurait bien ri de me voir dans cette situation, complètement perdu devant un simple nourrisson. Je levais la tête vers Melinda et lui dis :

"- Mon épouse n'est plus de ce monde depuis plus de onze ans Melinda. Elle nous a quitté en donnant naissance à Rudolf. "

Je baissais la tête vers Ciara. Comment aurait réagi Frida en voyant cette enfant ? Telle que je la connaissais, elle m'en aurait beaucoup voulu, puis, au bout de quelques jours, ou de quelques semaines, elle aurait cede au charme de Ciara, et j'en suis sur qu'elle l'aurait rapidement adoptée. Frida. Que le monde paraissait vide sans toi. Je finis par me relever, tenant toujours fermement le nourrisson contre la rassurante chaleur de ma poitrine. Je devais aborder avec Melinda une question de la plus haute importance. Son mariage. Je savais qu'en Outrevent, avoir un enfant sans être marié était passible d'une grande humiliation, et de déchéance totale. Nous devions régler cela au plus vite si Melinda voulait conserver une bonne relation avec ses parents et son duché natal. Je lui demandais donc si elle avait pensé à se marier. Elle se lanca alors dans un long monologue dont, je le crois, elle était la seule à en avoir le secret.

Elle commenca par me dire qu'elle y avait effectivement pense, meme si elle ne pensait pas en avoir le droit, car ce n'était pas véritablement sa vie. La Melinda de cette realité avait soit disant ses propres projets. Et la jeune femme ne se sentait pas en droit de decider à sa place, car le mariage avait le pouvoir de bouleverser toute une vie. Même si sa decision n'était pas tellement susceptible de contraindre l'autre Melinda, elle ne voulait pas tenter l'expérience, car elle ne voudrait pas que cette Melinda se réveille en portant le nom d'un homme autre que celui qui l'avait mise enceinte. Je penchais la tête vers elle, attendant d'écouter la suite et restant silencieux. Elle continua en me disant que, si elle devait se marier, je resterais son premier choix, car j'avais ete l'amant de l'autre Melinda, l'homme qui l'avait mise enceinte, et celui qui l'avait demandé en mariage. Bien entendu, ni elle ni moi n'apprécions cette alternative. Nous étions loin d'être des amis et c'était à peine si nous parvenions à nous apprécier. Nous avions trop de fierté, l'un et l'autre, pour nous soumettre et cela conduisait très souvent à des conflits. Mais, comme elle le disait, nous devons agir avant tout pour le bien de Ciara.

Son regard se voila quand elle se mît à réfléchir à la possibilité qu'un autre accepte de la prendre pour épouse. Je plissais les yeux. Il y avait bien l'air d'y avoir quelqu'un. Mais qui ? Sans doute un des étudiants qui l'avait côtoyé en classe, ou une de ses connaissances. Elle s'interrompit dans sa phrase et garda le silence pendant quelques secondes, puis demanda quel homme voudrait bien d'elle, sachant qu'elle s'était déshonorée toute seule, et qu'elle avait eu un enfant hors mariage. Son regard se perdit à nouveau dans le vide. Je compris alors qu'il y avait bel et bien quelqu'un, mais qu'elle refusait de me dire son nom. Ou alors elle se refusait d'épouser cette personne, ou alors elle ne l'aimait pas. Tant de possibilités... Cependant, je me gardais bien de lui poser la question. Je restais son premier choix dans tous les cas. Je soupirais. Je ne voulais pas en arriver là. Melinda avait l'âge d'être ma fille, pas mon épouse. Elle etzit une gueuse, et moi un noble. Notre union serait tout sauf normale. Tant de choses nous différenciaient. Mais il y avait quand même une chose qui nous réunissait. Une chose qui, peut être, saurait dépasser toutes les autres. Ciara. Une vie nous liaient, et, même si une partie de moi était heureuse de tenir ce petit bout de chou, l'autre, la plus raisonnable, me conseillait de faire attention.

J'avais eu un enfant avec une de mes élèves. Si cela se savait, je risquais d'avoir beaucoup de problèmes. Disgrâce, honte, racontars, tout cela pesait sur moi et risquait sans doute de menacer ma carrière, mes relations avec les autres nobles, voire mon existence toute entière. Je n'étais sans doute pas le seul, mais mon rang de recteur faisait que je devais être le cas qui ferait le plus de bruit. Je regardais le nourrisson, inconsciente de tout ce que sa simple venue au monde était susceptible de changer. Je fis une petite grimace et dis à sa mère :

"- Je ne sais pas si c'est une bonne idée Melinda. J'ai quasiment plus du double de ton âge, je suis un noble. Notre union serait surement mal vue au sein de la société. Même si c'est pour le bien de Ciara, je crains que cela crée beaucoup de problèmes. "

Rien ne l'empêchait d'épouser un autre homme, Ciara aurait un père de substitution et moi, de mon côté, je veillerais sur la famille et à leur bien être. Ciara serait heureuse, même si je n'étais pas en permanence à ses côtés.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyMer 15 Nov - 18:43

Le soulagement m’envahit sitôt que j’appris que son épouse était morte. La Melinda de cette réalité s’était donc montrée suffisamment respectueuse des traditions du mariage pour éviter de s’acoquiner d’un homme déjà marié, l’obligeant ainsi à devenir adultère. J’aurais été… particulièrement mal si la réponse de Raygnar avait été différente. Puis je m’aperçus brutalement que j’étais en train de me réjouir de la mort d’une pauvre femme, et une légère rougeur colora mes joues. Le kyréen avait peut-être aimé son épouse. Quelques semaines plus tôt, encore, je me serais montrée fort dubitative à l’idée qu’il puisse avoir des sentiments pour qui que ce soit, mais depuis que j’avais repris conscience dans ses bras, et que je m’étais confrontée à sa douceur et ses tentatives de compréhension, j’avais tendance à nuancer ces opinions, au moins un peu. Je lui offris un doux sourire, sincère et empli de compassion. Je savais ce que ça faisait de perdre quelqu’un à qui on tenait.

— Mes condoléances. Je pensais bien que… que même vous, vous n’auriez pas… que vous n’auriez pas eu une relation avec quelqu’un comme moi si vous étiez toujours marié. D’un autre côté, cette réalité présente bien des aspects étonnants, et je devais… je devais en être sûre.

Je plissai les yeux, songeant à notre première rencontre, à Raygnar et à moi. Il y avait eu cet enfant timide, qui l’accompagnait, et de qui je n’avais guère entendu que quelques mots, tant son père avait pris de place dans cette conversation. Ce garçon n’était autre, désormais, que le demi-frère de ma fille. Il faisait partie de sa famille, même s'il avait tenté de me tuer dans la réalité alternée. En tant que tel, n’était-il pas de mon devoir d’en savoir plus ? Curieuse, j’avançai la question :

— Rudolf, c’est le garçon qui vous accompagnait, ce jour-là, à l’Académie, n’est-ce pas ? Le même qui a organisé cette rencontre ? Si ce n’est pas indiscret, puis-je vous demander combien d’enfants vous avez ? Vous ne considérez peut-être pas encore la situation de ce point de vue, mais Ciara est leur demi-sœur et… si vous le permettez, j’aimerais en apprendre plus. La famille, c’est quelque chose d’important. Si je dois élever cette petite, je veux au moins pouvoir lui parler de ceux qui partagent son sang.

De ceux qui auraient dû partager sa vie, si ni Raygnar ni moi n’avions repris conscience. Je passai la main dans mes cheveux, une nouvelle fois profondément gênée par cette idée. A chaque fois que mon esprit y revenait, je ne cessais de me dire que ma présence ici avait tout gâché. Je ne regrettais pas, pas une seule seconde, d’avoir pu me perdre dans les yeux de la fillette, sentir son petit cœur battre contre ma peau et entendre ses pleurs de bébé. Néanmoins, je n’avais pas envie que Ciara se retrouve totalement dépourvue, si elle venait à retrouver la vie qu’elle aurait toujours dû avoir. Si je pouvais lui parler de cette famille qui aurait dû être la sienne, ce serait déjà un bon début, à mes yeux. Ce ne serait qu’un début, évidemment, et il y avait bien plus à faire, mais tout voyage ne commençait-il pas par le premier pas ? Cette conversation, les informations que nous partagions maintenant, les efforts que j’acceptais de faire pour mettre ma fierté de côté et communiquer de façon rationnelle, tout cela était mon premier pas à moi.

Raygnar aussi semblait déterminé à avancer à coups de premiers pas, et il m’interrogea sur mon mariage. Délicat sujet, s’il en était, mais tout aussi nécessaire qu’il était complexe. Mes choix se portaient bien sûr en priorité sur le père de ma fille, et si j’avais à choisir quelqu’un d’autre… Serenus serait probablement l’homme le plus approprié pour partager ma vie. Je savais qu’il accepterait Ciara. Je savais qu’il m’accepterait moi. Je savais qu’il accepterait le déshonneur lié à ma condition. Mais épouser le guerrier ? Après l’avoir blessé de cette manière ? Ne risquerait-il pas d’être heurté que je revienne vers lui après avoir refusé aussi vertement ? Serait-il possible que je me blesse moi-même, en m’empêtrant dans une relation encore plus compliquée qu’elle ne l’étais déjà ?

— Je sais, affirmai-je en hochant la tête. Vous êtes vieux, vous n’êtes absolument pas du même rang social que moi, vos enfants – Rudolf, en tous cas – se sont montrés plutôt… mécontents à l’idée de notre union, du moins, dans cette réalité. Je ne voudrais pas que familialement comme socialement vous vous retrouviez dans une situation délicate. Je ne pense pas que ce soit judicieux pour le bien-être de Ciara, si son père est trainé dans la boue par les rumeurs et les scandales et si sa fratrie se montre haïssable envers elle.

Je posai mes yeux sur Ciara, le cœur serré. Pouvais-je vraiment la laisser grandir sans père, dans la honte d’une union hors-mariage ? Je connaissais les coutumes de mon duché, je les comprenais, je les avais soutenues, pendant un temps. Mais à présent que ma propre fille était concernée par un tel sort, je ne pouvais m’empêcher de m’inquiéter. Elle méritait tellement mieux. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je me serais arrangé pour lui offrir tellement mieux. Malheureusement, j’avais débarqué dans cette existence comme on débarque au milieu d’une dispute : c’était le chaos, et je ne comprenais pas pourquoi ou comment je pouvais l’arranger. Je pris une profonde inspiration. Je pouvais, du moins, faire de mon mieux pour lui offrir la meilleure vie possible.

— Il y a bien… il y a bien quelqu’un d’autre, marmonnai-je en rougissant, mes joues suffisamment brûlantes pour y faire fondre du miel. Je pense qu’il accepterait de… de… de m’épouser pour le bien de Ciara. C’est un ami proche, et je suis sûre qu’il serait prêt à le faire, pour me rendre service et permettre à ma fille de vivre une vie normale.

Juste pour rendre service, bien entendu. Serenus avait beau dire, l’amour qu’il ressentait pour moi était probablement tout illusoire. Nous étions amis. De simples amis. Qui allaient se rendre un précieux service. Je ne pensais pas vraiment que le guerrier était amoureux de moi – ce serait donner raison à Mayeul – non, il était simplement… confus. Il avait eu l’air sur de lui, quand il m’avait demandé en mariage, mais on ne demandait pas quelqu’un en mariage aussi brusquement, comme ça, comme sur un coup de tête. Je hochai doucement la tête comme pour m’en convaincre.

— Je n’aimerais pas avoir à le lui imposer s’il y a une autre solution. Mais si vous pensez qu’il est préférable que je me marie avec lui, je suis prête à le faire, pour le bien de Ciara. Je ne sais pas… je ne sais pas si c’est vraiment ce dont elle a besoin. Est-ce que… est-ce que ça suffira ? A la rendre heureuse, je veux dire.

Je passai la main dans mes cheveux, lasse.

— J’ai terriblement peur, vous savez. Je ne veux pas… Je ne voudrais pas faire d’erreurs irrémédiables, d’erreurs qui la rendraient malheureuse.

Je frissonnai.

— Je ne sais pas quoi faire.

J’étais perdue. Perdue devant l’immense responsabilité qui s’était abattue sur moi quand les yeux emplis de confiance et d’innocence de Ciara avaient pour la première fois croisés les miens. Perdue devant l’obligation de lui offrir la meilleure vie possible, et les conditions sulfureuses qui avaient marquées sa naissance. Perdue quelque part entre les traditions qui m’avaient fait grandir et le puissant besoin que je ressentais de protéger ce petit bout d’humain. J’attendais juste que quelqu’un me dise la décision à prendre, parce qu’à l’instant, j’étais tout bonnement incapable de choisir moi-même ce que je devais faire.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyLun 27 Nov - 19:59

Melinda paraissait... Soulagée d'apprendre que ma chère Frida n'était plus de ce monde. Je ne pouvais m'en offusquer, même si cela me fit mal. Melinda était sans doute rassurée d'apprendre qu'elle ne prenait pas la place d'une autre femme, qu'elle ne participait pas sans le savoir à un odieux adultère. Frida... Qu'est ce qu'elle pouvait me manquer. Sa douceur, sa patience, j'en aurais bien besoin en ces temps troubles. Melinda se rendit compte, visiblement, qu'elle était peut être allée trop loin dans ses pensées et elle me fit un doux sourire. Elle me dit qu'elle était désolée, mais qu'elle voulait juste être certaine. Apres tout, elle n'avait pas tort, cette réalité avait des aspects assez déroutant. Jamais, dans la vraie vie, je n'aurais eu de relation avec une de mes élèves. Je me contentais de hocher la tête. Moi aussi, à sa place, j'aurais réagi de la même façon, j'aurais voulu savoir, j'aurais voulu être au courant de tout ce qui se rapportait à la situation.

Melinda plissa les yeux, plongée dans ses pensées, l'espace d'un instant, et elle me parla de Rudolf. Elle évoqua sa première rencontre, devant l'Académie, lorsqu'il n'y étudiait pas encore et ce qu'il avait fait dans cette réalité. Je devais avouer que mon fils m'avait surpris, et beaucoup déçu, par son comportement violent et impulsif. S'il n'avait pas été mon fils, je l'aurais pris pour l'un de ces garçons venant de Bellifère qui se croient tout permis avec les femmes, et ce n'était surement pas dans cette optique que je l'avais élevé. Rudolf était un garçon gentil, doux, compréhensif et désireux de bien faire, il n'était le gamin que j'avais vu mettre le feu aux rideaux de mon bureau. Je tournais la tête vers ceux-ci. Ils avaient été changés depuis l'incendie, mais je pouvais toujours sentir l'odeur de la fumée sur les murs, malgré les nombreux nettoyages qui avaient été faits.
Melinda me sortit de mes pensées en me demandant combien d'autres enfants j'avais.
Quand les derniers mots de sa question franchirent ses lèvres, mon coeur se serra.

Elanin. Elle n'était plus là, elle était partie rejoindre nos ancêtres. Devais-je quand même la compter ? Bien sûr que oui, quelle question. Mais je savais que, dès le moment où je prononcerais son prénom, j'allais perdre mes moyens. Je sentais déjà des larmes envahir mes yeux, les embuer. Moi qui croyait m'être remis de sa disparition, je m'étais lourdement trompé. C'était sans doute à cause du fait que je tenais sa soeur dans mes bras, et qu'elles se ressemblaient terriblement. Je me revoyais, entrant dans la boutique de l'Adroit, découvrant ma fille, dans son cercueil, le visage recouvert d'un masque magnifique, et quasiment vivant. Ma fille m'avait regardé, à travers ce masque. Elle avait cligné des yeux, et son regard avait exprimé toute sa joie de me revoir. Je n'avais pas eu besoin de le soulever pour voir son visage, cela m'avait suffi, et je m'étais effondré en larmes. Elle était maintenant enterré dans un cimetière, non loin de Lorgol. La savoir aussi prêt de moi aurait dû m'aider à surmonter sa disparition, mais bien au contraire, vu que, encore aujourd'hui, je peinais à retenir mes larmes.

Je baissais la tête vers Ciara. Je ne voulais pas que Melinda me voie dans cet état, même si j'y étais bien obligé, elle était en face de moi. Ciara leva les yeux et croisa mon regard. Mes lèvres se mirent à trembler. Je repris contenance, inspira une grande goulée d'air par la bouche et lui répondis enfin :

" - J'ai deux autres enfants. Rolf, mon ainé, a vingt-cinq ans. Et... J'avais.... J'avais une fille, Elanin. Elle avait vingt-deux ans."

Je me tus, perdu dans le regard innocent du nourrisson qui, étrangement me réconfortais. Elle semblait me dire qu'elle était là maintenant, que je ne devais plus être triste, qu'elle veillerais sur moi désormais. Je relevais la tête, tentant de faire comme si ne rien n'était et questionnais Melinda sur ses projets d'avenirs, notamment sur son mariage. Bien entendu, Melinda avait d'abord projeté de m'épouser moi, mais cela me semblait complètement impossible. J'avais plus du double de son âge, et nos origines, nos modes de vies, nous interdisaient une union par le mariage. C'était insensé. Je lui expliquais donc cela, tout en ajoutant que cela nuirait à ma réputation et donc, par conséquent, à celle de sa fille. Melinda se contenta de me répondre qu'elle comprenait. J'étais... Quoi ? J'étais vieux ?! Merci Melinda. Quelque peu indigné, je restais cependant stoïque, ce n'était pas le moment de se disputer sur un mot déplacé. Melinda était une gueuse après tout. La politesse envers les nobles ne devait pas faire partie de son vocabulaire déjà bien fourni. Melinda poursuivi en parlant de ce qu'avait fait Rudolf, et du fait qu'elle ne voulait pas que sa fille souffre parce que son père était traîne dans la boue par les scandales et que sa fratrie la haïssait. Je soupirais et lui dis :

"- Rudolf ne fera pas de mal à Ciara Melinda. Il était quelque peu remonté avant sa naissance, c'est vrai, mais, maintenant, je suis sur qu'il sera disposé à se montrer plus indulgent. D'ailleurs, c'est lui qui a organisé notre rencontre, il ne l'aurait pas fait s'il n'aimait pas Ciara. Rolf, quant à lui, ne sera pas un problème. "

Melinda se mit à rougir, et me dit qu'il y avait bien quelqu'un d'autre, qu'il y avait bel et bien un homme qui accepterait de la prendre pour femme. C'était un ami proche, et il serait prêt, selon elle, à lui rendre ce service pour rendre sa fille heureuse. Je songeais alors à cet élève, que j'avais plusieurs fois surpris à regarder Melinda avec un certain intérêt. Serais-ce lui ? Il faudrait que je lui en touche un mot, si je parvenais à le croiser dans un couloir, en dehors des cours. Tous les élèves, sans exception, devaient être au courant de ma relation avec Melinda, mais je tenais pas à en parler explicitement devant toute la classe. La jeune femme continua, et me dit qu'elle ne voulait pas lui imposer ça, qu'elle s'en voudrait si elle le faisait. Mais elle le ferait si j'estimais que c'était ce qu'il y avait de meilleur pour elle et pour sa fille. Elle avoua ensuite qu'elle était perdue, et qu elle avait terriblement peur. Je lâchais un soupir. C'est vrai que la situation n'était pas aisée. L'ami de Melinda ne serait surement pas disposé à m'avoir dans les parages, même si je les aidais financièrement. Voir Ciara de temps en temps serait alors impossible. Et puis, Melinda paraissait tellement gênée, elle devait me cacher quelque chose à propos de cet homme. Quelque chose qui ne me plairait sûrement pas.

Je devais alors envisager la première solution. Accepter Melinda, et les conséquences qu'entraîneraient notre union. Melinda ne voulait que le bonheur de sa fille, ce que je désirais également. Je voulais également qu'elle ait un avenir respectable. Je levais la tête vers Melinda, et lui dis :

"- Ciara serait heureuse, mais elle vivrait dans le mensonge, et elle se demandera surement pourquoi ses parents ne vivent pas ensemble, et si son père l'a rejetée." Je soupirais doucement et repris :"Te dire ces mots me coutent, Melinda, mais pour le bien de Ciara, j'accepte de te prendre pour épouse. Mais je veux que cela se fasse dans la plus grande discrétion. Tu iras vivre avec elle en Ysgramor, et je pense que je ne tarderais pas à vous rejoindre. Je ne veux pas faire l'objet du moindre scandale, même si je pense y être déjà enfonce jusqu'à la taille."

Je plongeais mon regard dans celui de Melinda, lui faisant comprendre que je n'accepterais aucun faux pas de sa part. J'étais déjà bien assez généreux de répondre positivement à toute ses demandes. Je repris et lui demandais :

"- Est ce que tu es d'accord ?"
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyVen 8 Déc - 14:30

Je ne pensais pas qu’une question aussi innocente pouvait plonger Raygnar dans un tel état. Je le sentis à son silence, que quelque chose n’allait pas. Moi qui espérait nouer avec le noble kyréen un pacte tacite de on-cesse-de-se-disputer-comme-des-enfants-pour-le-bien-de-notre-fille, je me retrouvais à le blesser sans même le vouloir. Il avait perdu sa fille. Je frissonnai, imaginant l’espace d’un instant que Ciara puisse mourir. Au fond de mon esprit, la conviction que je devais la protéger et ne jamais rien laisser lui arriver se cristallisa. J’avais déjà subi la perte de mon frère, et elle m’avait laissée dans douze années de désespoir plus ou moins bien dissimulé. Je ne pensais pas être capable de survivre à la mort de Ciara. La laisser dans cette existence et retourner à la mienne serait moins terrible que de devoir assister un jour à sa mort, en sachant que peut-être j’aurais pu faire plus pour la protéger.

Je me rendis compte, brutalement, que Raygnar avait perdu sa sœur et sa fille – sans compter sa femme, mais je ne pouvais pas vraiment faire de comparaison, n’ayant jamais vécu ce genre de relation. Je fus envahie d’une vague de compassion pour le noble kyréen, et l’espace d’un instant, je regrettai de n’avoir aucun pot de miel à lui offrir pour le consoler. A la place, je me contentai de le regarder, sincèrement désolée. J’avançai ma main vers lui, hésitant un instant à la poser sur la sienne, en signe de soutien, avant de la retirer timidement. Il était noble et je n’étais qu’une gueuse. Les différences qui nous séparaient formaient un fossé infranchissable, et le contact physique avec cet homme paraissait… déplacé – même si, dans une autre vie, lui et moi étions probablement… très proches. Alors, je me contentai des mots, parfois si forts, mais en cet instant tellement… insuffisants.

— Je… je sais que les mots… les mots ne peuvent pas dire à quel point cela doit être douloureux, et aucun ne peut passer du baume sur la douleur que doit occasionner le deuil d’un enfant. J’aimerais… j’aimerais pouvoir dire quelque chose, mais… je ne suis probablement personne à vos yeux, et mes mots n’ont que peu d’importance. Sachez juste que… au moins en partie, je crois que je peux comprendre ce que vous ressentez. Je… je suis désolée d’avoir posé la question, même si c’est courageux de votre part d’y avoir répondu. Voulez-vous… Nous n’avons pas encore fini de discuter, mais je peux vous laisser un peu seul, si vous préférez, et revenir plus tard ?

Quand je pensais à mon frère, et que la douleur devenait trop dure à refouler, il m’arrivait bien souvent de chercher la solitude. Si Raygnar ressentait le même besoin, je pouvais très bien partir. Le noble kyréen faisait comme s’il ne ressentait rien et ne s’intéressait pas à grand-chose, dans ce monde, mais si je ne me trompais pas, parler de sa fille l’avait troublé. J’avais suffisamment de respect envers la mort et le deuil pour lui laisser le temps qu’il fallait pour s’en remettre, même si je ne l’aimais pas particulièrement, cet homme. Je savais combien il était difficile de pouvoir sourire et profiter à nouveau de la vie, après la mort de quelqu’un qu’on avait chéri et protégé, et pour l’avoir expérimenté moi-même, je savais que les mots vides de sens et les expressions consacrées n’avaient que peu de poids par rapport à la douleur de perdre un proche. Un homme n’est jamais plus seul que lorsqu’il lutte pour faire son deuil d’un être aimé, et il n’est rien de plus insupportable que ceux qui minimisent la douleur ressentie en prétendant « que ça va passer ».

Nous abordâmes le sujet bien épineux du mariage, et Raygnar m’assura que ses enfants l’accepteraient. Je plissai les yeux, incertaine. Je n’avais rencontré que Rudolf, et il était celui qui m’avait poussé à bout, celui que j’aurais été capable, en toute sincérité, d’éliminer pour que Ciara soit en sécurité. Ce n’était qu’un enfant, mais il avait fait preuve d’une violence impressionnante, et quelque chose au fond de moi ne pouvait s’empêcher de se dire qu’il pouvait très bien recommencer. Pourtant, il était aussi celui qui avait organisé cette rencontre. Je ne pensais pas qu’il l’avait fait par amour pour ma fille ; mais peut-être était-ce un peu pour s’excuser de ce qu’il avait fait. En tous cas, ce qui était sûr, c’était que j’étais capable de beaucoup pour protéger ma fille. Si les enfants de Raygnar se montraient un tant soit peu méchant avec elle… Un léger sourire étira mes lèvres, dissimulant à merveille la pulsion violente qui m’avait fait contracter les poings.

— Fort bien, me contentai-je de dire. Ce sont vos enfants, après tout. Vous les connaissez mieux que moi, vous êtes forcément plus susceptible de savoir s’ils vont se montrer méchants envers Ciara ou non.

De toute façon, cela n’avait aucune espèce d’importance si nous ne nous marions pas. Raygnar rendrait peut-être visite à sa fille, de temps en temps, mais je doutais que Ciara reçoive de l’attention de la part de ses demi-frères. Je n’étais pas sûre que Serenus apprécierait la présence du noble kyréen, et je ne pensais pas qu’il se réjouirait de voir une ribambelle d’enfants étrangers s’intéresser à ma fille – une fille qui ne serait pas la sienne. Je retins mon souffle, une fraction de seconde. Etais-je vraiment en train d’envisager la possibilité d’épouser le guerrier ? Pour ma fille, oui, j’en étais capable, comme j’avais été capable pour elle de délaisser ma fierté au pas de la porte pour demander à Raygnar, en toute humilité, d’accepter seulement de m’aider à prendre soin de notre enfant. Je me sentais capable de tous les sacrifices pour son bien-être.

Le Destin semblait désireux de mettre mon dévouement à l’épreuve, toutefois. Raygnar parut se rendre compte de la difficulté de la situation, pour ma fille. Comme si cette simple constatation avait ouvert une porte dans son esprit, il déclara que la meilleure solution était encore de m’épouser. J’écarquillai les yeux, incapable d’y croire. Ça… ça avait marché ? Je ne pensais pas vraiment que mon plaidoyer allait être concluant, pour être tout à fait honnête. J’étais venue ici pour faire bien comprendre au kyréen que c’était un imbécile, et pour me persuader que j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour régulariser au mieux la situation de ma fille. Je pensais que nous étions d’accord là-dessus : nous marier était une solution bancale et bien peu appropriée. Pourtant… pourtant, comme ça, Raygnar venait de changer d’avis.

Sa question me fit frémir. Est-ce que j’étais d’accord ? D’accord pour l’épouser ? Pour partir vivre en Ysgramor avait Ciara ? Pour faire tout cela dans la plus grande discrétion ? Pour essayer que notre erreur ne devienne pas scandale pour lui ? C’était pour ça que j’étais venue, c’était ce que j’avais défendu au cours de cet entretien, et c’était ce que je voulais, pour le bien de Ciara. Mais… est-ce que j’étais d’accord ? J’avais envie de hurler que non, je ne l’étais pas, et que pour rien au monde je n’irais m’enfermer en Valkyrion alors que je tenais tant à la liberté que m’offrait ma vie à Lorgol. J’avais envie de lui dire que mon existence ne se résumait pas uniquement à ma propre vie et à celle de ma fille. J’avais envie de lui faire comprendre que je n’étais pas simplement un scandale qui allait disparaitre, comme ça, sans laisser de traces. Mais je ne pouvais pas dire ça. Ce serait détruire tous les efforts que j’avais mis à convaincre le père de ma fille.

Est-ce que j’étais d’accord ? Non. Je me sentais comme une petite fille, encore, et je ne me voyais pas mariée, dans un domaine glacé de Valkyrion, à m’occuper d’un enfant qui n’avait pas vraiment été conçu par moi, et à supporter un mariage qu’aucun des deux époux ne voulait vraiment. Je ne voulais pas. Je n’étais pas d’accord. Je n’étais pas encore prête à épouser qui que ce soit, et à me laisser enfermer dans un domaine pour y passer le restant de mes jours, à disparaitre du monde dans le froid et la neige. Je préférais encore fuir dans l’instant, laisser Ciara là, dans les bras de Raygnar, et fuir cette existence, oublier tout cette vie, partir, disparaitre, effacer le déshonneur dans lequel m’avait plongée l’autre Melinda. Mais… je savais bien que je ne pouvais pas.

Je n’étais pas d’accord, non. Mais je devais l’être. Alors je regardai le visage de la fillette, j’observai le corps encore si fragile de ma fille et je me rappelai ses grands yeux bruns et son rire d’ange. Pour elle, j’étais capable de tous les sacrifices, il était vrai. Epouser Raygnar en faisait partie, même si je n’aimais pas le kyréen, même si ce n’était pas facile pour moi de m’imaginer mariée, même si je ne voulais pas abandonner ma liberté. Ciara… Ciara valait bien tout ça. C’était une petite vie qui n’avait pas encore eu à souffrir les aléas de l’existence, et à vrai dire, je voulais l’en protéger. Faire de sa situation quelque chose d’un peu plus légitime – d’un peu moins scandaleux – était la moindre des choses. Je voulais qu’elle puisse grandir dans un milieu relativement sain, entourée de sa famille, de sa vraie famille. Et surtout, je voulais lui montrer le bon exemple. J’avais fait une bêtise – enfin, la Melinda de cette réalité avait fait une bêtise, plus exactement – et désormais je devais en assumer les conséquences et réparer les choses.

— Je suis d’accord, murmurai-je en relevant les yeux vers Raygnar. Je vous prendrais pour époux en toute discrétion. Ma famille sera évidemment tenue au courant, je ne veux pas avoir à lui cacher une telle chose. Mais sinon, je suivrais vos directives ; j’irais vivre en Ysgramor avec elle. Tant que j’ai la possibilité de prendre soin d’elle, ça me va. Je vous laisse régler tout le reste.

J’allais vraiment le faire ? J’allais vraiment faire ça ? Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration, me sentant défaillir. En cet instant, si j’avais voulu me lever, je serais probablement tombée aussi sec. Je n’étais pas certaine que mes jambes soient capables de me soutenir. Par chance, j’étais assise, et l’impact de ce que je venais de dire ne me jeta pas à terre.

— Je peux la récupérer ? demandai-je en tendant les bras, presque suppliante.

J’avais besoin de la sentir contre moi, maintenant. J’avais besoin de sentir son petit cœur battant entre mes mains. J’avais besoin de me rappeler pourquoi j’avais fait tout ça.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyMer 27 Déc - 20:26

Cette simple question, aussi innocente fusse t'elle réussi à me plonger dans le chagrin. Cela faisait quelques temps que je parvenais à vivre sans penser constamment à la disparition de mon enfant, mais cette question avait suffi pour tout réduire à néant. Tous mes efforts pour surmonter ma peine, pour affronter la dure période du deuil, tout cela, disparu en un tour de main. Elanin… Je me rendis compte que j’avais baissé la tête, et que mes yeux s’étaient remplis de larmes. Je pris une grande inspiration, et je parvins à reprendre contenance pour écouter Melinda exprimer ses condoléances. Elle me dit qu’elle était désolée, même si les mots n’étaient guère suffisant pour passer du baume sur la douleur que peut occasionner un deuil. Elle était désolée d’avoir posé la question ; et me demanda si je voulais qu’elle me laisse seul, et qu’on reprenne cette conversation plus tard. Je levais mon regard larmoyant vers elle et, déterminé, je lui répondis :

« - Non Melinda. Je suis parfaitement capable de maitriser mes émotions. Cela fait quelques temps maintenant… La douleur est moins…. Elle est moins vive. »

Je mentais, bien entendu. Même après tout ce temps, la perte d’Elanin m’était toujours aussi douloureuse. Mais je faisais avec. Je l’avais fait à chaque fois qu’un membre de ma famille quittait ce monde pour rejoindre mes ancêtres. C’était toujours douloureux, mais avec le temps, cela passait. Il n’y avait que le temps qui pouvait guérir ce genre de plaies. Je baissais le regard vers Ciara. J’espérais qu’elle n’ait pas à connaitre ce genre d’expérience avant longtemps. Je devais donc faire en sorte de vivre le plus longtemps possible. Pas facile, surtout lorsqu’on vivait en Valkyrion. Le froid, les maladies, les accidents… Mon arrière grand père eut une mort des plus mémorables : tué par une énorme chouette des neiges qui, elle-même, s’était envolée et avait eu les plumes gelées par le blizzard. Elle était tombée sur la tête de mon aïeul, qui avait eu la mauvaise idée de retirer son couvre-chef pour retirer la couche de neige qui s’était accumulée dessus. La morale de cette triste histoire : toujours garder un casque en métal sous son bonnet. Il n’y avait pas que les grêlons qui pouvaient à la fois tomber du ciel, et tuer un homme.

Je décidais de changer de sujet et d’aborder l’épineuse question du mariage de Melinda. Outreventoise qu’elle était, je me doutais bien que son honneur et que, par conséquent, son mariage, était une priorité chez elle. Elle avait eu Ciara sans être unie à un homme, et elle devait réparer cela. Mais, tout d’abord, elle voulait s’assurer que mes fils ne seraient pas un problème pour Ciara. Elle ne paraissait pas convaincue, mais je devrais m’en contenter. Mes fils apprendraient à tolérer la présence de Ciara dans la famille et je suis sur qu’avec le temps, ils en viendraient à l’aimer comme si elle avait été leur sœur à part entière. Elle me sourit, mais je remarquais qu’elle venait de serrer les poings. L’espace d’un instant, cela m’effraya. Je ne me rappelais que trop bien sa menace de tuer Rudolf si celui-ci venait à retenter de faire du mal à Ciara, et je connaissais suffisamment la jeune femme pour savoir qu’elle tenait ses promesses. Si Rolf ou Rudolf venait à manquer de respect ou, pire, à causer du tort à Ciara, Melinda les attendraient au tournant, et ils le paieraient très cher. Je savais alors que je devais avoir une longue conversation avec chacun d’eux, histoire de les mettre en garde. Même une maladresse pourrait déclencher la colère de la jeune femme. Peut être que le climat d’Ysgramor parviendrait à refroidir ses pulsions violentes.

Si j’avais eu un peintre sous la main, je lui aurais donné tout le contenu de ma bourse pour qu’il immortalise la tête de Melinda à ce moment-là. Je parle du moment où j’acceptais de la prendre pour épouse. J’avais changé d’avis, prenant conscience de la difficulté de la situation, surtout par rapport à Ciara. Elle souffrirait surement de l’absence de son père biologique, et je doutais fortement que l’ami de Melinda, celui qui semblait disposé à la prendre pour femme, accepte d’avoir un seigneur kyréen derrière son dos pour s’assurer du bien être de sa fille. Je réfléchis, et me rappelais de cette rencontre que j’avais faites la veille au soir, alors que je rentrais d’un diner chez un ami. Un chevaucheur, sans son dragon, que j’avais cru ivre étant donné les propos qu’il m’a tenu. Il m’avait félicité, et ensuite menacé de laisser son dragon me dévorer si je ne prenais pas bien soin d’elles. Sur le coup, j’ai pensé qu’il devait s’adresser à la mauvaise personne. Mais, maintenant que j’y repensais, le « elles » pourrait désigner Melinda et son enfant. Il faudrait que je lui pose la question. Quoiqu’il en soit, ce n’était pas lui que Melinda allait épouser. J’acceptais donc de prendre Melinda pour femme, et exposais mes conditions. Un mariage discret, puis elle irait vivre en Ysgramor avec Ciara. Je vis Melinda frémir. Cette perspective ne lui plaisait guère, mais elle n’avait pas le choix si elle voulait que sa fille ne manque de rien.

Je voyais sur son visage qu’elle n’était pas d’accord, mais je la savais prête à tous les sacrifices pour sa fille, et je l’admirais pour cela. Peu de femmes auraient un tel courage, et, parmi elles, il y avait Séverine, bien entendu. Elle finit par relever les yeux vers moi, et accepta toutes mes conditions. Elle me dit qu’elle voulait tenir ses parents au courant, ce que je ne pouvais lui refuser. Elle irait vivre en Ysgramor avec Ciara, et puis tout serait réglé. Je hochais la tête et lui dis :

« - Je leur écrirais également. Je tiens à leur présenter mes excuses pour t’avoir mis dans cette situation. Je sais que l’honneur est quelque chose de vital en Outrevent. » Je passais ma main dans mes cheveux, que j’avais moi-même coupés courts après le décès d’Elanin, et repris : «
Si tu le veux, je te laisserais aller les voir, avant ton départ pour Valkyrion. Je ne veux pas de scandales certes, mais je ne suis pas un tyran non plus.
»

Je sentais Melinda mal à l’aise. Elle était plus pâle, le regard dans le vide. Elle venait de prendre une importante décision, une décision qui allait bouleverser son existence toute entière. Je la comprenais. Frida avait la même expression lorsque son père me l’a présenté pour la première fois. Melinda tendit les bras, et me demanda si elle pouvait récupérer Ciara. Je lâchais un petit soupir et, compatissant, je m’approchais pour lui rendre l’enfant. Je la lui donnais doucement, veillant à ce qu’elle soit bien installée et m’agenouillais à côté du fauteuil, les bras sur l’accoudoir. Je regardais Ciara. Dans les bras de sa mère, elle semblait parfaitement dans son élément. Elle souriait, regardait autour d’elle, cherchant à découvrir son univers. C’était tellement attendrissant. Mon regard se porta ensuite sur Melinda, et je lui soufflais :

« - Ne croît pas que ce soit facile pour moi, bien au contraire.  Cela ne sera pas simple, surtout au début. Mais il faudra se dire que, si nous avons fait tout cela, c’est pour Ciara. »
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyDim 14 Jan - 9:40

J’aurais été prête à sortir de la pièce et à laisser Raygnar à sa souffrance, sans même hésiter, et sans me moquer de la douleur du kyréen. Je pouvais comprendre, en partie du moins, la souffrance de perdre un proche. Jamais, sans doute, je n’aurais la stupidité de railler une telle peine. Pourtant, l’homme prétendit qu’il était capable de maitriser ses émotions, et que le temps lui permettait d’assumer cette situation. Je n’avais peut-être jamais vu un plus gros mensonge de mon existence, mais peut-être que ça lui faisait plaisir à croire. Admirant son courage, je franchis la barrière physique qui m’avait retenue, quelques instants plus tôt, et posai une main sur la sienne, un doux sourire sur les lèvres.

— Merci d’accepter de poursuivre cette conversation. C’est quelque chose d’important pour nous deux, je crois, et pour Ciara.

Je ne pouvais pas passer du baume sur ses plaies ou ramener sa fille, mais je pouvais au moins faire ça : lui montrer que j’étais reconnaissante de le voir surmonter sa peine pour que nous puissions parler du destin de notre fille. Un « merci », c’était une chose si petite, mais parfois si puissante, si elle était bercée de sincérité. Je n’aurais pas dû, pourtant, remercier le kyréen de poursuivre cette conversation, pour la simple et bonne raison que je n’aurais pas dû vouloir que ladite conversation se poursuive. J’étais en train de parler de mariage avec un homme que je méprisais, un homme qui avait plus de deux fois mon âge et qui était le père d’une fille qui, même si elle était née de mon corps, n’était pas tout à fait la mienne.

Et pourtant, je n’aurais pas pu agir autrement. Ciara était devenue ma fille dès l’instant où je l’avais tenue dans mes bras et que j’avais croisé pour la première fois son regard ; peut-être même avant, quand je l’avais sentie bouger en moi, ce petit corps étranger, cette petite vie nouvelle qui se développait en mon sein. Je n’avais peut-être aucun souvenir de sa conception – et c’était probablement une bonne chose – mais elle n’en était pas moins mon enfant, et je me devais de la protéger et de tout faire pour régulariser sa situation. Y compris abandonner toute fierté aux pieds du kyréen pour lui demander de m’épouser.

Je n’aurais jamais pu imaginer, toutefois, qu’il accepte une telle proposition. La nouvelle fut un véritable choc, et pourtant, je me devais d’accuser le coup, pour pouvoir accepter cette idée. Je réfléchis, songeant qu’il faudrait que je prévienne mes parents, avant de partir. Raygnar acquiesça sans faire d’histoires, m’assurant même qu’il allait leur présenter personnellement des excuses, et que je pourrais leur rendre visite. Je n’avais pas envie de quitter Lorgol maintenant ; c’était comme si un étrange pressentiment m’y retenait, mais je pourrais sans doute les inviter dans la ville aux Mille Tours. D’autant plus qu’ils voudraient probablement rencontrer le futur époux de leur fille. Je n’étais pas sûre qu’ils allaient bien réagir à cette nouvelle, ou qu’ils allaient accepter facilement la présence du kyréen dans ma vie, mais au moins, Ciara serait heureuse.

Le serait-elle vraiment, en Valkyrion, dans ce duché de neige et de froid ? Rien n’était moins sûr, mais je n’avais, de toute façon, pas le temps de m’attarder sur cette question. Ciara grandirait auprès de ses parents, enveloppée par une forme d’honneur vaguement rafistolé pour tenir plus ou moins debout. Je n’aimais peut-être pas les méthodes d’éducation de Raygnar, mais sans doute son autorité permettrait-elle à ma fille de vivre un plus large éventail de possibilités. Ce n’était pas forcément une mauvaise chose. Peut-être. Je l’espérais. Ebranlée, en tous cas, par l’idée que j’allais me marier, je tendis les mains vers le kyréen, dans l’espoir de pouvoir récupérer ma fille. Il me rendit l’enfant, et je la serrai contre moi, émue par sa douce respiration.

Raygnar avait sans doute dû percevoir mon trouble, parce qu’il m’assura que ce n’était pas facile pour lui non plus. Je voulais bien le croire ; se marier avec un presque inconnu pour des actes qu’on ne se souvenait pas avoir commis était quelque chose d’assez… éprouvant. Néanmoins, le kyréen n’abandonnait pas une énorme part de sa vie pour ce mariage. Moi… je m’éloignais de ma famille, je quittais même Lorgol, cette ville que j’avais commencé à apprécier, j’abandonnais une part de ma liberté, je délaissais mes abeilles, je laissais même derrière moi ces prometteuses études que mon alter ego avait entamées. J’allais me retrouver seule, juste avec ma fille, sur un domaine kyréen, épouse d’un homme que je ne connaissais qu’à peine. Ce n’était guère une perspective rassurante. Mais pour Ciara… Ah, pour cette douce enfant, je me sentais capable de tellement de choses !

— Je sais, murmurai-je avec douceur. Croyez-moi, si ce n’était pas pour Ciara, quand bien même vous auriez attenté à mon honneur, je ne serais pas revenue vous retrouver. Mais cette enfant…

Je pris une profonde inspiration, sans achever ma phrase. Cette enfant m’avait donnée un but. Avant, ma vie était emplie de projets qui ne m’intéressaient guère, sinon pour le frisson du défi. Quand j’avais découvert l’existence de Ciara, je m’étais trouvée comme envahie d’une mission à laquelle je ne pouvais échouer pour rien au monde : la protéger et la rendre heureuse.

— Si nous nous accordons au moins sur le bonheur de cet enfant, alors, je suis persuadée que nous saurons nous entendre, affirmai-je avec un léger sourire. Ce mariage ne sera probablement pas toujours facile, mais vous êtes quelqu’un de bien, j’en ai conscience, et je tâcherais de me montre digne épouse.

Ce n’était pas parce que ce mariage avait été contracté uniquement pour le bien de Ciara que je devais nier les devoirs qu’il impliquait. Je savais que le kyréen avait ses mérites, et d’une certaine façon – même si c’était difficile à avouer – c’était un honneur qu’il me faisait en acceptant de m’épouser. Quitte à abandonner ma fierté, ma liberté, et tout autre chose qui pouvait me tenir à cœur – sauf, bien entendu, le bien de ma fille – autant que je me montre digne de l’honneur qu’il me faisait.

— Pour mes parents… vous accepteriez de les rencontrer ? Je ne crois pas qu’ils seraient heureux de savoir que leur fille est partie vivre avec un homme qu’ils ne connaissent pas du tout. Je pourrais les inviter à Lorgol pour quelques temps.

Je pourrais alors leur poser cette question qui me tiraillait. Mon frère… mon frère était-il en vie, dans cette réalité ? C’était possible, n’est-ce pas ? Si j’avais choisi de devenir étudiante dans le domaine du Savoir et d’avoir des relations scandaleuses avec un de mes professeurs, il pouvait se produire d’autres choses impossibles, non ? Je pourrais… je pourrais peut-être revoir mon frère ? Sentir de nouveau ses bras autour de moi ? Entendre de nouveau le son de sa voix ? L’espoir était si fort, qu’un instant, il me noua la gorge. Que dirait-il, ce frère que je n’avais plus vu depuis longtemps, en voyant ma fille ? Serait-il fier d’elle ? Je souris à Ciara, trouvant dans ses yeux la réponse à ma question. Bien sûr qu’il serait fier d’elle. Elle était parfaite.

— Est-ce que vous accepteriez de me parler un peu d’Ysgramor ? demandai-je, sans quitter ma fille des yeux.

Cette question, en quelque sorte, était un test. La proposition de Raygnar était-elle juste un accord vague et factuel, pour régulariser une situation qui ne l’était pas ? Allait-il se comporter envers moi comme la complète inconnue qui avait malencontreusement donné naissance à un être de son sang ? Ou considérerait-il que notre relation était plus qu’un simple contrat, et que cette conversation pouvait se prolonger au-delà de notre arrangement ?
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyDim 21 Jan - 17:57

Ce n’était pas facile, autant pour elle que pour moi. Même si je ne le laissais pas paraitre, j’avais l’impression de trahir Frida, le seul amour de ma vie. Je voyais encore son sourire, ses cheveux blond brillant, ses yeux bleus pétillants de vie. Pendant un instant, je revoyais tout cela, je repensais aux souvenirs heureux, aux moments que nous avons passés ensemble. Et, l’instant d’après, je voyais la bucher funéraire qui, tout en s’éloignant sur le lac, me l’enlevait à tout jamais. En épousant Melinda, j’avais l’impression de réduire à néant tout ce que Frida et moi avons construit ensemble. Et je me demandais si elle comprendrait pourquoi j’étais réduit à faire une chose pareille. La vie d’un enfant peut passer au-dessus de tout… Quand je lui avouais ce que j’avais sur le cœur, Melinda me murmura avec douceur qu’elle aussi, s’il n’y avait pas eu Ciara, ne m’aurait pas épousé. Bien évidemment, elle me détestait. Je ne m’en offusquais pas et, doucement et du bout des doigts, je caressais la joue de l’enfant, et je lâchais un soupir.

Melinda me dit ensuite que, si nous nous accordions sur le bonheur de la petite, alors nous saurions nous entendre. Notre union ne sera pas toujours facile, et il sera loin d’être heureux, surtout au début. J’hochais la tête, attendant la suite. Avec un léger sourire, elle me dit que, malgré tout, j’étais quelqu’un de bien, et qu’elle tâcherait de se montrer digne épouse. Je fis un petit sourire, répondant au sien, et lui répondit, dans un souffle :

« - - J’en ferais de même… Et… Et je veillerais à ce que Ciara et toi ne soyez jamais dans le besoin, même après ma mort. »

L’espace d’un instant, j’avais pensé à l’eventualité que je ne voie pas Ciara grandir. J’approchais certes de la cinquantaine, mais il n’était pas rare de mourir à cet âge-là, surtout dans les campagnes kyréennes. Comment ferait-elle, dans ce cas ? Rolf pourrait prendre soin d’elles deux, mais le ferait-il de bonne grâce ? Je ne voudrais pas que ma disparition soit à l’origine de tourments au sein de ma famille. Il allait donc falloir que je redouble d’efforts pour que Rolf et Rudolf acceptent Melinda et Ciara comme si elles avaient toujours été du même sang. Et puis, Melinda et Ciara serait-elles heureuses en Ysgramor ? Ciara, sans doute, vu qu’Elanin l’avait été. Les occupations ne manquent pas, et elle serait bien éduquée. Mais, pour Melinda… J’en doutais. Outrevent allait beaucoup lui manquer. Je pourrais faire en sorte qu’elle puisse voir ses parents de temps en temps, mais ce ne serait pas facile. Nous n’avions aucun portail magique en Valkyrion. Seul un cheval assez robuste pouvait affronter les vastes terres enneigées pour rejoindre la frontière.

Melinda resta silencieuse un moment et, tous deux, comme deux véritables parents fiers de leur progéniture, nous regardions Ciara. Je réfléchissais. Tant de messages à écrire, tant de choses à prévoir. Les prochaines semaines n’allaient pas être de tout repos. J’avais de la chance d’avoir échappé au courroux d’Anthim dans cette vie-là. J’avais un corps entier, et en bonne santé.
La jeune femme reprit la parole, et me demanda si j’acceptais de rencontrer ses parents. Cette pensée me fit sourire. Rencontrer ses parents. J’allais de nouveau jouer à l’amoureux qui rencontrait ses beaux-parents pour la première fois. Je me rappelais encore du jour où j’avais dû voir mon beau-père, le père de Frida, pour planifier mon union avec celle-ci. J’avais du faire face à un homme sec, et j’avais eu l’impression d’avoir été une bête de foire pendant toute notre entrevue. L’homme avait observé le moindre de mes faits et gestes, semblait analyser la moindre de mes paroles mais, au final, il n’a discuté presque aucune clause de notre arrangement. Il était juste surpris que je ne me sois pas marié plus tôt.

Je levais donc les yeux vers Melinda. Ses parents devaient s’attendre à rencontrer un jeune seigneur fort, vigoureux, et bien placé. Ils allaient être déçu. A la place du prince charmant, ils allaient se retrouver avec le vieux seigneur aigri et borgne, qui plus est. Je répondis alors :

« - Bien entendu. Je veillerais à ce qu’ils puissent venir et à ce qu’ils puissent être logés dans une bonne auberge. Que leur as tu dis à mon sujet ? »

Ce n’est pas que cela m’inquiétait mais je tenais à savoir si ses parents auraient d’emblée une bonne ou une mauvaise impression de leur futur gendre. Je ne tenais pas à me plier en quatre pour leur plaire. Quoique… Dans tous les cas, je ne le ferais pas. S’ils ne m’aimaient pas, tant pis. Melinda n’avait pas le choix, elle devait m’épouser si elle voulait que son honneur reste intact.
La jeune femme, sans quitter sa fille des yeux, me demanda si j’acceptais de lui parler d’Ysgramor. Je comprenais, elle tenait à savoir dans quoi elle allait s’embarquer. A sa place, j’aurais agi de la même façon, j’aurais demandé à tout connaitre sur mon futur milieu de vie. Je me levais, tout en laissant échapper une grimace quand mon dos me fit comprendre, une fois de plus, que je n’avais plus vingt ans. J’allais ensuite, d’un pas lent pour calmer la douleur, chercher une chaise, et je la plaçais à côté du fauteuil de Melinda. Voilà qui serait plus confortable que d’être agenouillé. Je m’assis, croisais mes jambes et lui dis :

« - - Ysgramor se situe vers le centre de Valkyrion. Il faut quelques semaines de marches pour rejoindre la capitale. Le territoire n’est pas très grand, et est recouvert de neige quasiment toute l’année. Il arrive qu’en été, la neige fonde suffisamment pour qu’on y aperçoive le sol. Nous vivons exclusivement de l’élevage de yacks. Ce sont de grandes bêtes à fourrures, ressemblant à vos vaches. Nous les élevons pour leur viande, leur peau, leur graisse et, bien entendu, la fourrure. Mon manoir se situe à quelques heures de marche du village principal, et il domine un grand lac. »

Je me tus, cherchant d’autres choses à lui dire, puis je repris :

« - - Les kyréens sont des gens froids, quelques peu austères, mais je sais que tu sauras t’y habituer. Frida la bien fait. Et… Que veux-tu savoir de plus ? »
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyJeu 1 Fév - 12:55

Je hochai la tête, soulagée, aux paroles de Raygnar. Je savais que c’était un homme bien. Je n’aimais pas sa façon de se comporter sur bien des plans, mais je ne pouvais nier qu’il se comportait le plus souvent avec honneur – ou du moins, qu’il essayait. Quand il m’assura qu’il prendrait soin de moi et de Ciara jusqu’après notre mort, je hochai la tête, un timide sourire sur les lèvres. Je pouvais prendre soin de moi toute seule, mais j’étais rassurée par le fait que le kyréen assurait ainsi son soutien à ma fille. C’était déjà un homme âgé, et sans doute n’aurait-il pas longtemps à vivre. Moi qui l’épousais pour que ma fille puisse grandir aux côtés de son père, je risquais d’être cruellement déçue. Au moins pouvais-je me consoler en songeant que je n’aurais pas à subir longtemps un mariage qui ne me convenait pas vraiment.

De toute façon, que ça me convienne ou non, la décision de nous marier était déjà prise, et déjà, je prévoyais d’organiser une rencontre entre Raygnar et mes parents. Je frissonnai, un instant dépassée par la vitesse à laquelle allaient les choses. Il y a quelques semaines, encore, je n’aurais jamais imaginé présenter à ma famille mon futur époux. Je n’aurais jamais imaginé être mariée. Bien entendu, l’idée planait toujours dans un coin de mon esprit comme une possibilité, mais jamais elle ne s’était imposée comme une réalité prochaine. Jamais, avant aujourd’hui, où mon futur époux se proposait d’accueillir mes parents comme il se devait, et où il me demandait ce qu’ils savaient de lui. Je pris une profonde inspiration pour apaiser le soudain vertige suscité par ma prise de conscience.

— Oh, je ne leur ai pas dit grand-chose, murmurai-je en haussant les épaules. Du moins, pas que je m’en souvienne. Je lui ai juste dit que vous étiez un noble kyréen, professeur à l’Académie. Je ne savais pas encore si vous alliez m’épouser, mais je leur ai dit que c’était une possibilité. Rien d’autre que des vérités factuelles, n’ayez aucune inquiétude.

J’esquissai un léger sourire.

— Je n’ai rien mentionné à propos de votre âge, de mes réticences quant à ce mariage ou de ce que je pourrais penser de méprisant à votre égard, si cela peut vous rassurer. Je ne crois pas que la Melinda de cette réalité l’ait fait non plus. Si elle est devenue la mère de votre enfant, elle devait éprouver pour vous énormément de considération. J’imagine, du moins.

Difficile de dire comment pourrait penser une autre Melinda, qui aurait vécu une vie si différente qu’elle en serait venue à tomber enceinte, hors mariage, d’un homme que, personnellement, je n’appréciais pas particulièrement.

— D’un autre côté, je n’ai pas non plus mentionné toutes les qualités que je vois en vous – et peut-être que la Melinda de cette réalité a fait de vous un grand éloge. Personnellement, c’est le genre de choses que je préfère exprimer de vive voix, et non au travers de quelques mots jetés sur du papier.

Je demandai alors à Raygnar s’il pouvait me parler un peu d’Ysgramor. Il se leva pour aller chercher une chaise, et commença à parler. Je tâchai tant bien que mal de m’imaginer l’environnement qui allait devenir ma nouvelle maison, mais dans ma tête les images restaient floues, comme dépourvues de sens. Dans ma vie, je n’avais eu l’occasion de voir que peu de neige. Qu’est-ce que ça allait bien pouvoir me faire de vivre dans un environnement où c’était de voir le sol qui était exceptionnel ? Et si tout le monde avait le même caractère que Raygnar, ça allait être particulièrement difficile de m’y habituer. Mais il y aurait Ciara. Peut-être que ça irait. Peut-être que je parviendrais à me débrouiller. Peut-être même que j’arriverais à être heureuse. Depuis quand mon bonheur dépendait-il de mon environnement, de toute façon ? Je secouai la tête quand le kyréen me demanda ce que je voudrais savoir de plus. En vérité, la question était vide de sens, comme cette fois-là, devant l’Académie, à notre première rencontre. Peu importait la réponse : jamais les mots ne pourraient refléter ce que j’allais ressentir en vivant là-bas. Aucun d’eux ne pourrait me dire ce qui allait être difficile pour moi, ce que j’allais apprécier, ce que j’allais haïr, si Ciara serait heureuse, si je trouverais de quoi m’occuper.

— Je suis stupide, laissai-je échapper avec un rire sans joie. Il n’est pas en votre pouvoir de répondre aux questions que je me pose vraiment. Je suis désolée de vous embêter avec ça. J’ai juste…

Besoin d’être rassurée. De savoir si je prends la bonne décision. D’en connaitre les conséquences à l’avance. Je secouai la tête sans terminer ma phrase, comme si cela n’avait aucune importance.

— Merci pour votre réponse, mais vous savez, c’est comme la dernière fois, devant les portes de l’Académie. Les questions que je me pose sont hors de votre portée. Je ne sais même pas si je peux y répondre moi-même, cette fois-ci. Je suppose que tout s’éclairera quand j’arriverai en Ysgramor, de toute façon. Je verrai bien à ce moment-là comment les choses se dérouleront, et je pourrais agir en conséquence.

Je lui lançai un léger sourire.

— Est-ce que vous avez des questions ?

S’il n’en avait pas, je ne voyais pas vraiment de raisons de poursuivre cet entretien plus longtemps. J’étais venue pour le convaincre de m’épouser – ou seulement de s’occuper de notre fille – et je repartais avec une promesse de mariage. Encore chamboulée comme je l’étais par l’idée que j’allais être bientôt une femme mariée, j’avais besoin d’un peu de temps à moi pour accepter ce nouvel avenir qui se profilait désormais devant moi. S'il n'avait plus rien à me dire, sans doute était-il temps de partir.
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyDim 4 Fév - 17:44

Melinda paraissait soulagée. Elle allait revoir ses parents, et pouvoir leur expliquer la situation, et leur exposer ses conséquences. Et puis, par-dessus tout, elle allait leur présenter son futur époux. Comment allaient-ils réagir ? Je ne doutais pas qu’ils allaient s’offusquer que leur fille se soit amourachée d’un homme d’âge mur, à l’œil éteint. Mais peut-être apprécieraient-ils que leur fille ait un époux ayant une bonne situation. Elle et son enfant ne manqueraient de rien. Et, si c’était nécessaire, je pourrais veiller à ce qu’il en soit de même pour les parents de Melinda. Mais, connaissant celle-ci, et si elle tenait bien d’eux, je pense qu’ils refuseraient. Ils préféreraient s’accrocher à leur fierté plutôt que de dépendre d’un seigneur, un kyréen de surcroit. Je soupirais doucement, laissant mon regard se perdre dans la contemplation du nourrisson que Melinda tenait dans ses bras. La jeune femme, quand je lui demandais si elle avait parlé de moi à ses parents, répondit qu’elle leur avait juste dit que j’étais un noble kyréen, professeur à l’Académie. J’hochais la tête, et elle me fit un léger sourire. Elle m’avoua qu’elle n’avait rien mentionné à propos de mon âge, de ses réticences et de ses pensées méprisantes à mon égard, car elle ne croyait pas que l’autre Melinda l’aurait fait.

Je restais silencieux, la laissant parler, la laissant me dire qu’elle n’avait pas non plus parlé de mes qualités, car elle préférait l’exprimer de vive voix, plutôt que sur un papier. Je fis un petit sourire. Ses parents ne savaient donc rien de moi. Ils devaient s’imaginer à rencontrer un beau jeune homme, riche, sur de lui, qui ferait le bonheur de leur chère et tendre enfant. Qu’est ce qu’ils seraient déçus. Au moins, ils n’auraient pas à supporter ce gendre acariâtre bien longtemps, à moins que le Destin ne décide de m’accorder une longévité extraordinaire. Mais bon, le Destin avait ses humeurs. Je levais la tête quand Melinda me demanda de lui parler d’Ysgramor. Je me levais, allais chercher une chaise, et, une fois assis, je commençais mon récit. Plus je parlais, plus je sentais la confusion de Melinda. Elle paraissait avoir du mal à s’imaginer son nouveau foyer. Je lui demandais si elle voulait en savoir plus, mais elle secoua la tête. Elle me dit qu’elle état stupide, car je ne pouvais pas répondre aux questions qu’elle se posait vraiment. Je lui soufflais :

« - Je comprends, je sais qu’il est difficile de changer radicalement d’environnement du jour au lendemain. »


Je me relevais, et allait à la fenêtre. Un dragon, aux écailles vertes, volait dans le ciel Lorgois. Je baissais la tête et me tournais vers Melinda qui me remercia pour ma réponse, mais que cela restait comme la dernière fois, devant les portes de l’Académie. Je n’avais pas su répondre à ses questions, et elle avait dû le faire elle-même. Elle supposa que tout s’éclaireciera une fois en Ysgramor. Elle verra bien à ce moment-là. Je me mis alors à penser à ses futurs appartements. Dans quelle aile du manoir se sentirait-elle le mieux ? Je ne pouvais pas la mettre dans l’ancienne chambre d’Elanin. Encore moins dans la mienne. Je doutais que l’envie la prenne de venir me rejoindre un de ces jours. Moi, en tout cas, je n’en ressentais pas le besoin. Non. Une chambre, à proximité de celle de son enfant, lui conviendrait très bien. Je fis la liste des pièces qui pourraient convenir, de toute manière, il n’y en avait que très peu.

Je sortis de mes pensées quand Melinda me demanda si j’avais des questions. Je la regardais, et elle me sourit. Il était temps que nous nous séparions. J’avais des choses à faire, et elle aussi. Elle devait préparer ses bagages, et la venue de ses parents. Quant à moi, je devais annoncer la nouvelle à Rudolf, écrire à son frère ainé, et me rendre sur la tombe d’Elanin pour lui dire que j’allais m’en aller pendant un moment. Après cela, je devrais moi aussi faire toutes les démarches pour que tout se déroule comme je l’avais prévu. Je devais également trouver une nourrice pour Ciara, et engager une nouvelle domestique pour Melinda. Je pouvais toujours retrouver la jeune kyréenne qui servait Elanin avant son départ pour le palais impérial. C’était une enfant sérieuse, désireuse de bien faire. Je suis sur qu’elle s’entendrait bien avec Melinda. Je m’approchais d’elle et de son enfant, caressa la joue du nourrisson du bout du doigt et lui répondis :

« - Non, je n’en ai pas. Je vais commencer à m’occuper des préparatifs. Quant à toi, repose-toi. C’est une journée pleine d’émotions que je t’ai imposée aujourd’hui. »
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Message Sujet: Re: Simple devoir ou dure réalité   Simple devoir ou dure réalité EmptyVen 16 Fév - 18:54

Je haussai les épaules pour toute réponse. Ce n’était pas tellement de changer d’environnement du jour au lendemain qui était difficile – j’avais bien déménagé brutalement d’Outrevent vers Lorgol, et je m’y étais habituée. Non, ce qui était dur, c’était de me dire que j’allais me retrouver à un endroit inconnu – à Ysgramor, que j’étais assez enthousiaste à l’idée de découvrir – dans une situation qui m’était totalement étrangère – celle de jeune épouse – et que je devrais y remplir au mieux un rôle au sujet duquel je ne savais rien – ou plutôt, un double rôle, à la fois celui de mère et celui de femme mariée. Et tout ça pour assumer des actes qui n’étaient même pas tout à fait les miens, mais qui étaient en grande partie ceux d’une autre personne qui s’était emparée de mon corps.

Mais tout allait bien se passer.

Il n’y avait pas de raison qu’il en aille autrement. Quand Raygnar et moi mettions de côté nos petites rivalités mesquines et décidions de faire un peu d’efforts pour nous mettre d’accord sur un compromis, nous pouvions nous entendre – cette conversation l’avait amplement prouvée. Or, à mes yeux, Ciara valait tous les efforts du monde. Son incapacité à se débrouiller par elle-même, sa vulnérabilité, et en même temps la force de vie que je lisais en elle en appelaient à quelque chose en moi que j’ignorais avoir. Pour ce que cela valait, j’étais bien capable de m’agenouiller au pied du noble kyréen et de lui lécher les pieds, si cela avait la moindre chance d’avoir un effet bénéfique pour ma fille. Heureusement, Raygnar était suffisamment raisonnable pour qu’il ne soit nullement nécessaire d’en arriver à de telles extrémités.

— Ca va aller, murmurai-je à Raygnar avec un léger sourire. Avec un peu de temps, j’apprendrai.

J’apprendrai les réponses aux milles questions que je me posais. J’apprendrai comment me comporter en tant que mère et en tant qu’épouse tout en conservant ce que je pensais essentiel pour moi. J’apprendrai à m’habituer à Ysgramor et à ses habitants. Et Ciara serait heureuse, et elle grandirait au sein de sa famille, et tout irait bien. Je ne pouvais rien demander de plus. Le kyréen, à vrai dire, faisait déjà preuve de beaucoup de générosité envers une gueuse qui n’avait fait que l’ennuyer depuis notre première rencontre. Je n’avais pas encore le cœur de le remercier – peut-être n’était-ce qu’un cadeau empoisonné, de l’épouser – mais peut-être, plus tard, quand les choses se seront un peu stabilisées entre nous, pourrais-je lui dire merci.

Je demandai à Raygnar s’il avait encore des questions à me poser, mais il semblait en avoir fini, lui aussi, avec cet entretien. Je hochai la tête, un peu soulagée de pouvoir me retrouver seule. J’avais bien besoin d’un peu de temps rien qu’à moi pour réfléchir et poser à plat tout ce qu’il s’était passé. En allant voir le kyréen, je m’étais dit que le mariage serait une solution possible à notre situation, mais je n’aurais jamais cru que ce serait celle que choisirait cet homme, et encore moins qu’il me la proposerait comme ça. Je frissonnai, encore une fois dépassée par les évènements. Tout allait si vite. Tout allait trop vite. J’aurais aimé qu’il ait existé un moyen de suspendre le temps, pour que je puisse réfléchir, avant de parler, aux conséquences que pourrait avoir ma réponse. Mais il était trop tard, maintenant. Le kyréen était déjà en train de réfléchir aux préparatifs.

Il était trop tard. La pensée me frappa, se figea dans mon esprit, presque… violente. Elle avait le bruit d’une porte qui se ferme pour toujours, du cliquetis horrifiant d’une serrure que l’on referme, du geste insensé de jeter la seule clé de ladite porte sans un regard en arrière. Une journée pleine d’émotions ? C’était surtout une journée au cours de laquelle je me sentais complètement dépassée. Je n’avais pas vraiment le temps de ressentir pleinement les conséquences de mes décisions. Je me laissais emporter par le flux des évènements, sans vraiment y réfléchir. Quand je serai seule… sans doute, alors, le poids de ce que j’avais fait s’abattrait sur mes épaules, et je pourrais sans honte montrer à quel point j’étais désemparée. Pour l’instant, je devais être la Melinda forte et assurée que j’étais toujours. Alors je lançai un grand sourire à Raygnar.

— Oh, j’ai connu pire, déclarai-je en haussant les épaules. Après tout, nous n’avons pas fait grand-chose d’autre que discuter d’arrangements mutuellement avantageux pour régulariser une situation scandaleuse. Je survivrai.

Car tout allait bien se passer. N’est-ce pas ? Sans rien laisser paraitre de mes doutes, je me levai, ma fille dans mes bras, et saluai Raygnar d’un mouvement de tête.

— Bon courage pour les préparatifs. Si vous avez besoin de mon aide, n’hésitez pas.

Sur ces mots, je quittai la pièce, sans cesser de faire bonne figure. Peut-être que le kyréen aussi avait besoin de son moment à lui, pour accuser le choc de la nouvelle de son futur mariage. Peut-être que lui aussi jouait les fortes têtes, l’air à peine ébranlé à l’idée de se remarier, alors qu’au fond de lui, tout s’écroulait et lui hurlait de se rouler en boule dans une couverture et de pleurer. L’idée de Raygnar enveloppé dans une couverture, blotti dans un coin de pièce, en train de sangloter, fit naitre un sourire amusé sur mes lèvres, tant l’image semblait bizarre. Mais qui sait ? Sans doute ceux qui paraissaient le plus forts pouvaient s’avérer, à certains moments d’une extrême faiblesse.
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