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 Livre IV • Arven

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Arven
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Feuille de personnage
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Message Sujet: Livre IV • Arven   Livre IV • Arven EmptySam 4 Juin - 14:56




contes et légendes d'arven

Arven

livre iv



Préface


Des côtes d’Ansemer aux montagnes d'Erebor, dans les bourrasques d'Outrevent et le gel de Valkyrion, en passant par les vergers de Lagrance saupoudrés de la magie de Cibella, au son des armes de Bellifère et tissés des pensées de Sombreciel, les contes et légendes d'Arven sont ces histoires qu'on se raconte le soir au coin du feu, aux veillées ; ou que l'on trouve dans les vieux grimoires poussiéreux.






Dernière édition par Arven le Sam 2 Déc - 14:49, édité 6 fois
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Message Sujet: Re: Livre IV • Arven   Livre IV • Arven EmptySam 4 Juin - 15:11




contes et légendes d'arven

Les Vivenefs

Livre IV • Arven








La légende du Skadi



Le Skadi, navire légendaire dont les histoires ont fait le mythe. A-t-il réellement existé ou est-ce une histoire contée depuis la nuit des temps ? Nul ne saurait le dire.

« Devant les montagnes enneigées, des voiles argentées se hissent à l’horizon... »

Dans la neige et les glaces de Valkyrion, la légende prit naissance. Celle d’un navire mené par des femmes, de vaillantes guerrières au bouclier. Des femmes émancipées ne reculant devant rien, œuvrant pour l’honneur des femmes d’Arven. Prouvant leur bravoure à chacun de leurs actes, elles défendent des valeurs profondément féministes. L’équipage était vu comme sanguinaire, brutale, sauvage et indomptable. Elles ne sont pas femmes à se laisser faire, encore moins à se laisser dominer par leur mari ou une figure patriarcale forte. La surprise représentait leur stratégie infaillible, un équipage composé uniquement de femmes attirait et surprenait, les hommes ne se montraient pas méfiants, sous-estimant qui ils avaient devant eux...à tord. Le Skadi aurait vogué durant un millénaire sur les flots, à son bord archère, cartographe, femme savante, combattante, chasseresse, cuisinière. Un navire reconnaissable par sa coque claire aux reflets cuivrés et maronnés crée avec du bois d’if. Des voiles argentées prenaient le vent et les bourrasques.

Eda, figure de proue au caractère bien trempée, détestant les hommes et ne les supportant pas à son bord, telle était la gardienne de ce pavillon plus long que large. Aucune figure masculine n'était acceptée à bord, toutes les femmes désirant rejoindre le Skadi était recueillies - chaque femmes pouvait se rendre utile à bord d’une manière ou d’une autre, les plus audacieuses apprenaient les ficelles de la navigation et du combat aux plus novices. Eda avait été modelée avec un sens de l’honneur et de la justice, elle se souciait des sorts des femmes.

« Quand les souvenirs s'en mêlent, les larmes me viennent,
Et le chant des sirènes me replonge en hiver
Oh mélancolie cruelle, harmonie fluette, euphorie solitaire.
»

Certains racontent que celui qui a crée la figure de proue Eda l’a fait pour sa femme morte lors d’une bataille alors qu’elle était restée à l’arrière. Depuis une certaine flamme de revanche enflamme le pavillon : venger toutes ces femmes mortes alors qu’elles étaient innocentes, alors qu’elles étaient victimes c’était toutes ces femmes que le Skadi défendait. Les petites filles, les adolescentes, les femmes et les vieilles femmes - toutes qu’importe leurs croyances, leurs duchés et leurs origines. L’équipage du Skadi était principalement peuplé de Kyréenes, avec le temps des femmes venues d’autres duchés vinrent remplir les rangs de ce pavillon.

Là, où la légende se perd l’équipage du Skadi vénérait Atal, le Navigateur, le dieu des navires et de la cartographie. Les femmes du pavillon se plaisaient à croire qu’il veillait sur tous les capitaines sans regarder qu'il soit un homme ou une femme, elles croyaient en sa bienveillance, Atal les guidait vers leur destinée à travers les flots voguant vers leur destinée. On raconte encore que certaines femmes en Arven tiennent du caractère de leur ancêtres, membres de l’équipage du Skadi et de leur figure de proue Eda. Si la légende prit naissance sur les rives du duché de Valkyrion, c’est en Sombreciel que la légende trouve ses plus fervents admirateurs.


• La Botania



Archives des correspondances entre les futurs duc et Capitaine de Vol de Lagrance, année 285, premier voyage de la Botania.

« Cher Bertrand,

Encore une fois, le Destin se joue de nous ! Je pensais que mon père le Duc ne quitterait jamais nos doux jardins d'Edenia, trop attaché à la beauté de nos terres. Pourtant hier au dîner, il m'a annoncé l'imminence d'une visite diplomatique en Ansemer et Outrevent. Tu imagines ma surprise ! Et mon désespoir, lorsqu'il a exigé ma présence à ce voyage... Nous allons devoir remettre nos retrouvailles à plus tard, moi qui me faisait un plaisir de rencontrer enfin ta dragonne.

Plus étrange encore, Père compte rendre visite à nos duchés voisins par voie des mers. Par Cerah, depuis quand se passionne-t-il pour l'océan ? Certes j'ai entendu parler de cette  vivenef, nouvellement éveillée au port de Verte-Ecume. Mais pourquoi tant de bruit pour un navire lagran ? Il ne manquerait plus que nous soyons frappés par le mal de mer pour avoir l'air ridicules à Port-Liberté.

Je te tiendrai informé de notre voyage. Transmets tout mon respect à Rêve.

Fabien de Lagrance »


« Cher ami,

Jamais je n'ai vu telle merveille. Ah ! je comprends que Père m'ait laissé la surprise et qu'il ait bien voulu quitter son palais ! Ma piètre description dans cette lettre ne suffira pas à rendre hommage à tant de beauté.

Nos charpentiers et nos mages ont donné vie à une vivenef marchande, la Botania, fleurie de la proue à la poupe. Une vigne court le long du bastingage, des plantes grimpantes escaladent chaque mât pour les couvrir de petites fleurs violettes. Au gaillard arrière, deux jeunes arbres encadrent la barre, leurs racines plongeant dans le plancher : un magnolia, un cerisier, tous deux en fleurs, nous couvrent d'une ombre fraîche. Tout le pont embaume la lavande et la glycine, cette dernière couronnant la figure de proue tout juste éveillée. Çà et là des fleurs d'un rouge carmin ont poussé à même le bois, et le capitaine semble y prêter une attention toute particulière.
Ah Bertrand, où que je pose mon regard ce n'est que splendeur, magie et élégance. Assurément, l'équipage sait aussi bien naviguer que prendre soin de leur jardin. Car c'est bien là le défi relevé par notre duché, un jardin vivant et flottant, où l'on se prend à aimer à la fois le charme des vagues et la douceur de la nature.

Souhaite-moi bon vent, nous partons demain à l'aube et je suis certain que cette vivenef a encore des secrets à me faire découvrir.

Fabien de Lagrance »


« Cher Bertrand,

Ta dernière lettre m'a remplit d'allégresse. La date de notre arrivée en Outrevent et ta permission concordent, je serai ravi de te faire visiter la Botania et d'enfin rencontrer Rêve.
Comme prévu, cette visite de courtoisie à Port-Liberté était...ennuyeuse. L'élégance de la vivenef a marqué l'esprit des ansemariens, mais ces marins aiment trop le large et l'infini de l'océan pour apprécier un navire façonné pour longer les côtes. Heureusement, elle n'a vocation qu'à transporter nobles et marchandises, et notre cargaison de vin a rapidement mis tout le monde d'accord à la cour du palais.

Tu sais pourtant que toutes ces mondanités ne m’intéressent guère, les réflexion que j'ai pu échanger avec la figure de proue étaient hautement plus passionnantes.

Azalée est dotée d'un esprit charmant. Délicate et contemplative, sa personnalité aurait été façonnée d'après la sœur de la mage qui l'a créée, une personne attachée à la terre et tout ce qui y pousse. Il se dégage d'Azalée une joie de vivre et une sérénité qui nous donne envie de voguer sans fin à ses côtés. On oublie la destination du voyage tant le trajet est doux et agréable à l'ombre des voiles blanches et du feuillages des deux arbres. La figure de proue m'a aussi confirmé une chose que je soupçonnait depuis notre départ : un essaim d’abeilles est installé dans le grand mât, l'équipage prend bien soin de ne pas les déranger. L'essaim fait entièrement parti du navire.

Il me tarde qu'on lève l'ancre vers Outrevent, et que l'on puisse enfin se retrouver !

Bien à toi.

Fabien de Lagrance »


• L'Écume



Elle vogue dans la brume, impétueuse et vive
Chevauchant la tempête telle une virtuose
Levor gonfle ses voiles dans un ballet grandiose
Et sa coque fend les vagues plus vite qu'une fugitive

Les rochers et l'orage et la nuit et la guerre
Ne l'effraient point ; Mara veille sur tous ses marins
Pirates ou commerçants ou même malandrins
Ce sont les siens qu'elle emporte loin de ses terres

« Viens à moi, mon fier marin et ferme les yeux
Entends mes paroles enchantées ; Car je guide ceux
Qui naviguent au hasard dans l'obscurité. »

Puisqu'il manque à la belle le don de vision
Mais que sans faillir elle sait rejoindre l'horizon
Hommes et femmes hardis continuent de l'aimer.

Connu par tous les Cielsombrois, le poème conte la légende de l'Ecume, ancienne vivenef majestueuse qui a vu bien des équipages se succéder auprès d'elle. Impertinente, Mara aime les hommes et les femmes qui savent relever des défis et qui ont la fâcheuse tendance à foncer tête baissée. Le bâtiment est magnifique, sombre et abîmé par le temps et bien des aventures vécues. Si l'histoire se déforme avec le temps, il y a un détail qui n'a pas échappé aux diverses générations ; Mara est aveugle. Nul n'en connaît réellement la raison. Certains disent qu'elle était trop téméraire et que son esprit irréfléchi lui a joué de mauvais tours. Qu'à force de fermer les yeux face aux avertissements et de naviguer droit sur le danger, ses paupières sont restés ainsi hermétiquement closes. D'autres disent que c'est l’œuvre du batelier cielsombrois chargé de sculpter son élégante stature. Il aurait, ce jour-là, abusé de liqueurs ou de drogues et n'aurait pas songé à terminer ses yeux. D'autres encore pensent qu'il s'agit là d'une malédiction ou d'un accident contre les implacables rochers des cotes cielsombroises. Quelle que soit la version, beaucoup s'accordent à dire que Mara guidera son équipage là où il le voudra, sans jamais faillir. Est-elle guidée par les dieux marins ou par le Destin lui-même ? Les habitants s'interrogent encore.


• Anthim



Désespoir.

Ô désespoir. C’est le premier sentiment qui lui vient, vibrant dans ce cœur noble, modelé par la main si triste et sombre d’une enfant esseulée. Elle n’a pas encore ouvert les yeux, cette vivenef si jeune et si fragile, qu’elle ressent déjà de si puissants sentiments. Ils coulent en elle, chantent et pleurent d’un passé qui la fracasse, l’assaille de toute part, la submerge. Un instant, avant même que ses paupières ne se soulèvent, elle croit perdre pied, sentir une folie dévaster son être à peine éveillé. Elle a mal, si mal, jeune enfant de bois qui ne comprend pas encore ce déferlement de forces déchainées.

Solitude. Abandon.

Amère. Ils ravagent, ils cassent un peu plus, et des larmes perlent sur les joues. Mais cela arrête la tempête qui gronde et qui fait si mal. C’est plus lent, plus vicieux, s’insinue pour refroidir chaque parcelle de son être. Elle ne sait même pas si elle sent encore la partie immergée d’elle même. Elle sait juste que son cœur pulse. Et que chaque battement lui semble trop loin, loin d’elle, séparé d’une mer trop grande. Il lui manque quelque chose, là, une lumière. Une lumière pour la réchauffer. Et les larmes perlées finissent en sillons creusés, bientôt devenu du sable. Ce sable qui fait s’assécher son cœur.

Le sable oui. Et les montagnes.

Ces deux paysages sont si beaux dans son esprit. Les souvenirs sont mélancoliques, mais ils éloignent la douleur, calment les tourments. Ils apaisent, viennent doucement comme un baume. Elle n’a toujours pas ouvert les yeux, cette vivenef sans nom, mais un sourire nait sur ses lèvres. Des chants barbares résonnent à ses oreilles, des danses endiablées, fortes, vibrantes de vie et d’histoire. Ah ! Mémoire qui n’est pas sienne mais qui fait vivre de si beaux sentiments : Ô joie. Ô fierté. Ils contrebalancent la solitude et le désespoir. Ça lui fait tant de bien, ses mains fébriles se posent sur son cœur. Oui il manque quelque chose, cette seconde moitié à l’image du sable et du Roc qui se peint à son esprit. Mais tout à coup, cette seconde partie lui semble moins distante, comme si, à quelques pas de là, elle la trouverait.

Honneur.

Ce mot gonfle son cœur. Illumine son esprit. La douleur s’apaise, comme lointaine tout à coup. Cette fois elle est certaine, elle peut ouvrir les yeux. Elle le veut. Alors doucement ses paupières s’élèvent, l’espace de quelques secondes son regard est aveuglé par le soleil – ou est-ce autre chose ? Et il se pose sur elle. Si belle et si seule. Si lumineuse mais si sombre à la fois. Comme moi. Une main demeure sur son cœur, l’autre lentement, du bout du doigt vient effleurer celui de celle qui venait de lui donner la vie. Oh comme elle est belle cette vivenef, droite et fière, le regard bienveillant mais ferme, dont le sourire vient adoucir l’éclat sombre de la coque. Le pont pourtant est illuminé, sur lui le soleil se reflète d’un éclat doré, comme si l’or venait s’incruster dans le bois d’ébène.

« Mon nom est Anthim, Ô douce Princesse. Et pour toi, je veillerais sur ce qui est le plus cher à ton cœur. »

Erebor qui résonne dans chacun de ses mats, qui fait vibrer ses voiles et l’attire si loin. Loin de la mer. Mais c’est là. Oui là où se trouve la seconde partie de son cœur. Votre cœur.





Lucie



C'était un matin comme un autre, dans les rues de Lorgol. Je longeais les canaux, naïve et insouciante. Le vent était doux et le froid de l'hiver se dissipait pour laisser place au printemps. J'étais emmitouflée dans mon manteau, des mitaines protégeant mes mains. Les temps étaient durs, mais on s'arrangeait comme on le pouvait. Dans notre petite demeure esquintée, on parvenait à vivre tant bien que mal. Maman continuait de vendre ses créations, mais les vêtements faits de sa main semblaient être moins prisés ces derniers temps. Alors elle raccommodait, faisait des retouches ici et là pour les clients qui le désiraient. Ca ne rapportait pas grand chose, mais c'était assez pour vivre. Et je donnais un coup de main, du haut de mes douze ans. Quand je le pouvais, je gardais même une petite pièce de côté, au fond d'une chaussette cachée sous mon matelas. Maman m'aurait grondé si elle le savait. Aujourd'hui, j'avais assez pour le cadeau que j'avais en tête et c'est toute guillerette que je suis rentrée, mon panier à la main, cherchant sa présence du regard.

« Je suis rentrée ! » J'ai entendu ses pas précipités dans le couloir et j'ai aperçu ses grands yeux clairs, parsemés d'étoiles. « Luciiie, regarde ce que j'ai fait ! » Elle a accouru, m'a montré des bouts de bois biscornus rattachés avec de petites cordelettes. Hum... de l'art abstrait. Elle avait de l'avance sur son temps la gamine. « C'est le monsieur de la forêt. » Elle me regardait intensément, toute fière de sa création et il m'a fallu quelques secondes pour comprendre. « Tu veux dire... monsieur Dubois ? Le fromager ? » « Ben oui, c'est c'que j'ai dit. » Elle était tellement sérieuse que je n'ai pas eu le cœur à éclater de rire, ce n'est pourtant pas l'envie qui me manquait. C'est à ce moment-là que j'ai sorti la surprise du sac et que je la lui ai tendu. « Regarde ce que je te rapporte. » La broche était sertie de quelques perles, mais elle représentait avant tout un animal, un hérisson. Allez comprendre pourquoi, mais elle a toujours adoré ces bestioles. C'était cher, cet argent j'ai mis des mois à le mettre de côté, mais rien que pour voir la joie dans les yeux de ma petite sœur, ça valait la peine. Je ne l'avais jamais vue à cours de mots avant ça, elle sautait partout et elle était encore en train de baragouiner je ne sais quoi quand notre mère est rentrée. Elle m'a jeté ce regard, entre fierté et réprimande. Je savais que j'allais passer un sale quart d'heure ce soir, quand le morpion serait couché, mais ce n'était pas bien grave. J'avais d'autres plans en tête pour la journée.

« M'man, on peut aller dehors ? Y'a des saltimbanques dans les rues. » Il n'en fallait pas plus pour que des petits cris excités emplissent la pièce. Elle était inarrêtable et maman n'a pas pu faire autrement qu'accepter. J'ai d'abord pris la frangine sur les genoux pour lui refaire soigneusement ses nattes et y ajouter la broche. Comme elle était fière ! Je m'en souviens comme si c'était hier. Sa main dans la mienne, elle sautillait partout, se laissait entraîner par l'animation des rues. Je n'aurais jamais pensé qu'une aussi belle journée puisse se terminer en moments de terreur. L'angoisse qui s'est emparée de moi quand elle a disparu, jamais je ne l'oublierai. Elle n'avait que cinq ans ! Une petite chose si fragile, livrée à elle-même et personne ne l'a revue. D'autres enfants se sont volatilisés ce jour-là, d'autres cœurs purs et innocents. J'aurais tant voulu lui tenir la main une dernière fois, lui dire que tout irait bien, mais elle était déjà loin.


Et elle est là, debout sur le rivage, observant les inconnus rassemblés sur leur île. Ses cheveux tressés sont emmêlés et la broche, accrochée à ses mèches blondes, a connu des jours meilleurs. Ses yeux ont un peu perdu des étoiles qui les habitaient mais elle espère encore. Cette fois, ils sont là les héros qui les sortiront de leur tourmente. Et qui la ramèneront à la maison, auprès de sa sœur.


• L'enfant sur le rivage



Il n’avait toujours connu que cette île : aussi loin qu’il se rappelait, c’était ici chez lui. Qu’importe son nom, c’était chez lui. Même si loin, par delà les mers, il existait un autre continent, un autre monde. Outrevent, ses collines et son vent âpre, ses falaises, ses vastes plaines. Outrevent. Mais qu’en avait-il à faire? Là-bas, sa mère avait eu un nom. Là-bas, elle avait eu des terres. Et désormais, c’était ici, ses terres. Désormais, elle n’avait plus de nom. Pour quoi faire?
Lui était né ici. Maudit, comme sa mère. Rejeté, exilé, à cause de quelque chose dont il n’était pas responsable. Il n’avait que huit ans, qui était-il pour comprendre ses choses là? Et pourtant, sa mère lui avait tout expliqué. Les plus anciens mages veillaient à leur apprentissage, attendant la venue de la magie chez ses enfants né si loin de leurs terres d’origine. Espérant que de l'un d'entre eux viendraient leur salut.

Maman était une mage. Elle était quelqu’un de réputé, dont on venait de loin pour chercher le conseil, ou les services. Peut-être avait-elle eu les yeux plus gros que le ventre. Après tout, lorsqu’on pratique la Magie du sang, mieux vaut être conscient de ses limites. Qu’importe, de toute façon? Cela n’avait plus la moindre importance. Un jour, elle avait éveillée une Vivenef. Anne. Elle lui avait donné le visage d’une de ses amies disparues en mer, lui avaient donné des connaissances, des capacités. Comme d’habitude. Et pourtant non, pas comme d’habitude. Quelque chose était cassé chez Anne. Enfin, c’est ce que Maman lui avait expliqué. Cassé. Absent.

Peut-être était-ce lui? Déjà présent dans le ventre de Maman, à l’insu de tout le monde, mais pas de la Magie. Peut-être était-ce lui qui avait précipité les choses? Maman ne lui en voulait pas, si c’était le cas. Anne n’était pas comme les autres. Anne était incomplète. Folle. Maman le lui avait confié, une fois, ce mot. Avec des larmes dans la voix, un murmure qui lui avait fait mal au ventre. Et comme ses soeurs maudites, comme ces Vivenefs brisées et mal-modelée, Anne était venue s’échouer ici, condamnant Maman a faire de cette île son nouveau domaine. Maudite à jamais.

Et lui avait vu le jour. Lui avait grandi sur cette île, lui ne connaissait que ce sable, ces rochers, ces rivages. Puni, pour quelque chose qui le dépassait. Maudit, à tout jamais, ou jusqu’à ce qu’une Vivenef soit enfin éveillée. Mais jamais encore cela n’était arrivé.
Et pourtant, ils s’escrimaient, les adultes. Ils essayaient, essayaient encore, drainant leur sang, leur magie, pour faire naître de nouvelles Vivenefs toutes aussi désespérées que les autres. Combien? Il était petit encore, et comptait sur ses doigts : Lothaire. Julie. Belinda. D’autres, encore, dont il ne se rappelait pas le nom. Mais ça n’avait jamais marché.
Il attendait impatiemment de pouvoir aider. Peut-être serait-il celui qui les sauverait tous? Quand sa magie s’éveillerait, si elle s’éveillait un jour. En attendant, il patientait, comme les autres. Les yeux posés sur l’horizon, attendant d’éventuels sauveurs, ou les yeux tournés vers le Berceau, où les Vivenefs défaillantes grossissaient les rangs de celles déjà promises à la folie.

Outrevent, disait Maman. Un jour, peut-être. Mais il le voyait dans ses yeux, cet espoir mourant. Elle avait déjà tant essayé. Elle n’avait plus d’espoir. Et lui, du haut de ses huit printemps, ne savait même pas ce que ce mot voulait dire.


• Matvei



C’est la triste histoire d’un homme encore plus triste.

Un homme, dit-on, qui aurait vexé Mirta elle-même, pour être si malchanceux en amour. D’une, de deux, de trois, par trois fois ses amours se sont envolées. L’une de lui séparée, l’autre décédée, la dernière sacrifiée pour son refus de se soumettre à l’exil de la magie sauvage. Leur seule fille, comme un joyau, en adoption confiée. Également perdue ; et de quatre.

Un homme qui, à osciller entre Alder et Aura sans savoir choisir, aurait été maudit des deux.

Un lâche, qu’il se qualifie. Un lâche pour avoir abdiqué ; un lâche incapable de tenir un serment. Pourtant, il en a tant passé. Il a cent fois lié sa langue à des promesses, cent fois prêté sa main et son sang. Il en a éveillé tant, des vivenefs. Tant qui se sont échouées sur les rivages des Murmures, perdues dans de longs sanglots terrorisés. Leurs hurlements perçant ses oreilles et son cœur. Où es-tu ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ? Folles, toutes autant qu’elles sont, brisées de l’intérieur sans qu’il puisse jamais les réparer. Leurs beaux visages pleurent des larmes de sang et leurs voix cassées ne cessent d’invoquer son nom, de le chercher, de l’accuser. Pourquoi es-tu parti ? Qu’as-tu fait ? Où suis-je ? Où est notre fille ?
Son sang ne peut créer que le passé – que des souvenirs maudits et révolus, un passé qui ne peut être réécrit et qui le hante avec la même force depuis mille ans. Elles sont condamnées, ces figures toujours identiques dont les noms s’interchangent à chaque nouvelle création, à chaque nouvel espoir. Chaque fois, l’homme y croit, et chaque échec est un nouveau coup dans son âme.

Il les observe de loin, les héros qu’ils attendent depuis si longtemps et qui sauront les sortir de leur éternité, qu’importe la comment. Il est si fatigué, si épuisé, il n’a plus la force de tenir cette parole qu’il n’a pourtant jamais eu le choix de tenir. Ses yeux ont brillé devant le Skadi, cette vivenef de légende peuplée de femmes des glaces, celles qui l’ont vu naître et grandir il y a déjà longtemps. Oh, comme Valkyrion lui manque. Il a senti Rosae frémir sous sa main, son museau humide se fourrer dans sa paume et sa fourrure blanche chercher la caresse de ses doigts. Elle sent l’espoir renaître au cœur de son mage.

Des trois épouses, des quatre femmes de sa vie, il y en a une seule qui attend d’être animée dans la Crique des Sirènes. Celle qu’il a tenté tant de fois de recréer – aussi belle, tendre, douce, ferme, terre-à-terre et rêveuse que dans ses souvenirs.

Pénélope.

Pennia.


• Aubépine



Existaient-elles encore, ces belles plaines enneigées dans lesquelles on lui avait contée qu’elle était née ? Était-ce seulement la vérité ? À quoi ressemblaient-elles, le jour de sa naissance ? Ses souvenirs s’effilochaient, depuis près de mille ans qu’elle était sur cette île ensorcelée, cette île condamnée aussi sûrement que les hères s’y trouvant, que cette jeune fille qui tente de se remémorer les vestiges de sa vie qui s’estompent, sur le pont de cette vivenef. Elle n’est pas sienne, pourtant, mais elle se sent si proche d’elle, bien qu’elle ne l’ait qu’à peine connue. Elle se raccroche à ces souvenirs vieux de plusieurs centenaires, animée par l’espoir quand tous étaient soumis au découragement, à la rancœur. Elle gardait la tête haute, mais elle n’osait pas. Elle n’osait pas croire, pourtant, pouvoir l’aider, pouvoir l’animer. Elle était mage, comme eux. Comme eux, elle aurait dû être maudite. Était-ce sa jeunesse qui l’avait préservée ? Était-ce de n’avoir encore pas fait usage de cette magie à laquelle on la formait ?

Est-ce réellement important ? Elle retient les larmes, à la pensée de ce professeur, qui a voulu lui transmettre ce savoir ancestral, ce savoir familial… Avdotia. Elle lui avait parlé de ces contrées où la neige régnait en maître. Elle avait levé le secret sur sa famille… Comment aurait-elle pu ne pas hériter de cette magie qui coulait dans ses veines comme dans celles de ses parents, avant elle ? Comment ne pas sentir son cœur se serrer, comment contenir ses larmes, alors que la vision sur ses rétines est bien vive, elle, cette image inaltérable de sa tante et de sa mère, main dans la main, sacrifiées parce qu’elles vivaient pleinement cette magie qui était la leur et se battaient contre cet exil qui était imposé aux leurs ?

Elle pleure, Aubépine. Son cœur déchiré laisse échapper un torrent qui rivaliserait avec l’océan si près. Elles sont bien amères, ces larmes déversées sur le pont de cette vivenef qui n’est pas sienne. Combien de fois a-t-elle épié cet homme, dont elle a fini par comprendre l’identité ? Pénélope, Pennia… L’a-t-elle réellement entendu murmurer ces syllabes, et celle d’Advotia ? Elle ne sait pas, mais elle aimerait façonner cette vivenef avec lui. À l’image de sa Mère à qui elle n’a parlé qu’une fois. À l’image de cette Tante qui lui a offert un cadeau précieux comme jamais plus on ne pourra le lui offrir. Alors elle pleure. Elle laisse s’évaporer son chagrin, et saisit la main de cet homme solitaire dans l’ombre. « Je suis Aubépine. Et c’est sur eux que se repose l’espoir pour moi de connaître cette mère que vous façonnez. C’est sur elle, que se repose l’espoir de vous connaître. Je veux lui transmettre l’image que je me fais d’elle, pour la compléter, et pour l’éveiller. Je veux utiliser la magie que m’a apprise Avdotia, et faire perdurer le souvenir de celle qui m’a été donnée puis arrachée trop brutalement. Laissez-moi vous aider à la faire revivre, et à vous connaître, à vous aimer. »

Elle est maladroite, elle balbutie, mais elle est sûre d’elle, pourtant. Elle ne connaît pas ce père qui l’a confiée à ceux qui ont fait d’elle la mage pleine de compassion et de vie qu’elle est, aux Séverac, mais il est le seul lien avec ces deux femmes remarquables qui l’ont inspirée pour qu’elle donne vie à ces vivenefs maudites. Elle voudrait en modeler, elle voudrait donner de son sang, mais elle a vu les ravages d’un sang trop influencé par ces années d’ici… Elle l’a vécue, et que mille ans soient passés n’atténue pas sa tristesse. Elle n’ose pas, cette kyréenne de naissance, cielsombroise d’adoption, offrir une chance à ces vivenefs. Non, elle contemple ces héros dont ils attendent tant, main dans la main avec ce père auprès de qui elle n’a jamais osé se faire connaître, et elle attend, le cœur gonflé d’espoir. Qu’il l’étreigne, qu’il la guide, qu’il l’autorise à terminer de façonner cette vivenef, avant qu’elle ne reçoive un sang pur, un sang qui la sauvera. Que ses larmes se déversent sur le pont, elles ne sont plus de tristesse mais aussi d’espoir. Un espoir fou, innommable.


• Amaté Chemsa



La plaie laisse échapper des gouttes du liquide carmin vital à tout habitant d'Arven, mais aussi vital à cette magie interdite que la Princesse d'Erebor a découverte. On la dit maudite, cette magie honnie sur tout le continent. Elle ne l'a pas désirée, pourtant, cette princesse chérie dans le duché du Roc et du Sable. Comment prévoir qu'elle ouvrirait cette porte scellée de l'Académie malgré elle ? Que ce sceau brisé par curiosité dévoilerait de noirs secrets ? Elle ne pouvait deviner, cette enfant possédant le secret du Savoir, qu’une once de magie perdue des millénaires auparavant coulait dans ses veines et qu’elle allait s’éveiller à l’approche de ce coffret préservé de tous, de l’objet bien trop puissant dissimulé en son sein, faute de pouvoir être détruit. Elle avait été bien démunie, la petite Princesse lumineuse, Soleil d’Erebor amenée à régner aux côtés de son frère comme cela n’avait jamais été fait auparavant.

Beaucoup disait que ce n’était que folie de la part du Duc que de partager ainsi le pouvoir entre son aîné et la seconde-née de sa sultane, mais enfant de la lumière, Amaté Chemsa ne désirait qu’être dans l’ombre de son frère, et l’éclairer de sa sagesse. Là où l’on voyait division et rivalité, il n’y avait que fraternité et complémentarité. Jamais la douce Princesse ne trahirait celui qu’elle adulait et aimait tendrement. Quel désir plus pur que de servir toujours Anthim, Prince et futur Duc d’Erebor ?

Le Destin avait joué un bien cruel tour à la jeune femme touchée et choisie par l’astre solaire pour maintenir l’équilibre propre au duché du sable et du roc. Comment préserver un parfait entre-deux, quand elle-même se sentait déchirée entre ce Savoir qui avait toujours été sien, ce bien-être qu’elle apportait à tous les animaux d’élevage d’Erebor : des chevaux et chameaux, supportant cette chaleur, aux pingouins et chamois, vivant dans les cimes enneigées ou dans les grottes les plus profondes et les plus fraiches pour les premiers, et cette Magie du sang existant un tribut si cruel pour celle qui chérissait la vie plus que tout ?

Quand donc a-t-elle du prendre la décision de fuir, après s’être fait surprendre une fois de trop, à se drainer de son sang par une suivante, après s’être fait acculer par son frère inquiet de la voir si affaiblie ? Quand donc a-t-elle succombé à l’appel des Sirènes, incapable de saisir ce qui l’attirait tant sur le pont du Skadi, elle qui peinait pour ne pas succomber à l’attrait du sang ? Comment a-t-elle succombé à cette transe, elle qui n’était pas liée à la Vivenef ?

Cent ans ont par huit fois passé maintenant, ou peut-être plus, l’érebienne a perdu le compte, le regard dans le vide, à regretter cette vie simple et heureuse qu’elle avait. Elle n’est pas amère de ce bannissement qu’elle n’a compris qu’en mettant les pieds sur le berceau des Murmures. Elle est d’une tristesse infinie, d’avoir été séparée une nouvelle fois de son frère. Elle sait, que les desseins des dragons ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent. Comment leur faire confiance, alors que l’un d’entre eux a possédé Anthim et l’a éloigné d’elle ? Sa mémoire n’est plus ce qu’elle était, elle ne sait plus comment elle a pu le voir de nouveau. Elle sait, pourtant, que son absence pèse cruellement sur son cœur, et la culpabilité davantage encore de l’avoir abandonné. Et que dire de ce besoin, cette addiction envers cette magie du sang, des actes innommables qu’elle a commis en son nom ?

Amaté Chemsa d’Erebor est déboussolée, malmenée par tous ces sentiments contradictoires qui s’opposent en elle, mais l’un d’entre eux, plus puissant, l’anime. L’honneur de servir Erebor. Elle veut modeler cette vivenef ainsi, lui donner vie pour servir ceux qui maintenant gouverne le duché. Elle veut voir Anthim voguer sur les flots, pour servir Erebor à tout jamais, façonné par elle. Le Soleil du duché de Sable et du Roc pourrait briller à nouveau.


• Ambal



Ambal, la plus triste des vivenefs. Âme en peine, esprit en perdition, marchant dans le vide, le visage pâle, le regard mort. Elle qui devait être rayonnante, une véritable bouffée d’oxygène, d’air frais, de joie et de bonheur - destinée à un jeune navire, téméraire et curieuse, courageuse et prête à l’aventure.  Elle devait représenter tout cela, une vivenef pleine de vie, dévouée à son équipage qui n’écoute que leur chant à travers la brume, qui ne répond qu’à la douce mélodie de la voix de son capitaine.  

Mal façonnée, mal modelée, elle fait partie des vivenefs folles. Telle une mère éplorée, elle pleure cet équipage qu’elle n’a pas eu, ces enfants de la mer qu’elle n’a pas pu protéger. Elle pleure ces esprits mutilés qui la rejoignent corps et âme, pleurant avec elle leur âme brisée. Haïssant ces mages du sang, incapables de modeler des vivenefs dignes de ce nom, haïssant celle qui n’a pas pu, celle qui n’a pas été capable, cette Amoureuse du Vent qui pleurait son enfant, sa fille, infirme à la naissance qu’elle a dû tuer de ses propres mains. De ses mains maculées de sang, de la flamme éteinte dans son coeur elle a tenté de modeler Ambal, la vivenef de tous les espoirs. La vivenef, du souvenir. Celle qu’elle n’était plus. Celle qu’elle ne serait plus jamais. Une vivenef qui devait refléter la personne qu’elle était avant cet acte tragique. Ses doutes, sa tristesse, son coeur meurtri eurent raison d’elle et de cette vivenef qui apparut telle qu’elle était au moment de la façonner et non telle qu’elle aurait voulu qu’elle soit.

L’Amoureuse du vent finit avec tous les autres sur l’ile des Murmures, murée seule, coupée du monde, coupée de tout, coupée de tous. Retranchée dans son chagrin, sa vie s’était arrêtée dès que sa vivenef se réveilla, à son image, si imparfaite et si triste. Tellement triste. Une vivenef qui traduisait tout le désespoir qu’elle avait au fond d’elle, un sourire disparu. Une étoile morte. Une étoile qui ne brille plus. Une étoile qui ne scintille plus. Une étoile qui n’étincelle plus. Perdue dans un monde que l’Amoureuse du vent ne comprend plus, elle avance sans but, avance seulement, car il faut avancer, retenue sur cette île, prisonnière, acceptant son sort, car c’est là tout ce qu’elle mérite. Elle n’a plus le goût de la vie, née en Arven, mage maudite, hantée par une vivenef qui lui rappelle cette douce mélancolie, qui lui donne mille raisons de dépérir, se laisser mourir. Silencieuse, s’abandonnant dans un silence infini, elle qui aimait tant le chant c’est là l’une des seules valeurs qu’elle a transmit à cette vivenef si sensible aux chants des vagues, de la mer, des sirènes. Chagrin insurmontable. Euphorie solitaire. Mélancolie cruelle.


• Aliador



Avec la fin de la guerre, elle pensait que les choses allaient enfin s'arranger. Ça ne pouvait pas être pire, hein ?
Oh que si, ça pouvait être pire.

Aliador et sa sœur avaient peu de choses en commun, mais le Destin fit d'elles des mages. Danseuse, Sorah voyageait beaucoup. Elle faisait la fierté de son père, alors qu'Aliador cherchait encore sa voie. Même si elle était soulagée de voir son aînée saine et sauve quand elle leur rendait visite à Lagrance, elle ne pouvait s'empêcher de la jalouser, cette sœur dont on vantait les talents, toujours absente, dévouée à panser les plaies de Faërie.

Puis la magie du Sang se réveilla chez la jeune fille. Durant la confusion qui régnait entre les deux empires, elle pu apprivoiser cette magie ancienne, choisissant de s'orienter vers la création de vivenef. Appliquée, son apprentissage l'éloigna encore de sa sœur, leur relations se refroidirent un peu plus. Elle voulait tant être à la hauteur, rivaliser avec Sorah au yeux de son père, alors que celui-ci était déjà comblé par ses deux filles.
Puis le traité de paix tomba, comme une sentence pour leur famille. Bannies, les magies sauvages. La paix était à ce prix, condamnant l'Accord et le Sang. Les deux femmes le vécurent mal, le sujet fût la source de nombreux conflits. Sorah disparu quand, malgré l'interdiction, la nouvelle Guilde des Mages demanda à Aliador de modeler une vivenef. Seule.

Elle avait regretté la dernière dispute avec sa sœur, et pour sa première vivenef, elle décida de donner à la figure de proue la personnalité de leur défunte mère, fauchée par la guerre. La façonnant d'après ses anciens souvenirs d'elle, lui donnant les qualités qu'elle a légué à ses filles. La curiosité, l'obstination. La générosité, la patience. Peut-être que cette femme de bois saura la réconcilier avec sa sœur ?

Enfin vint le moment de l'éveil. Isela ouvrit les yeux. Aliador fut saisie par ce regard si doux, si proche de celui de sa mère, ce regard qu'elle pensait avoir oublié. Puis au moment de parler, le visage de la figure de proue changea. Comme une toile mal tissée, sa conscience se brisa, fil après fil. Ses yeux perdirent de leur lumière, ne virent plus la mage de sang et ne reflétèrent que du vide.

Elle avait échoué. Elle n'avait pas assez donné. C'était de sa faute, elle avait essayée seule, avec ses maigres souvenirs, et ça n'avait pas été suffisant. Elle n'était pas à la hauteur.
Emportée par sa vivenef, Aliador pleurait son échec, le cœur plein de remords et de honte. Elle pensait revoir sa sœur, faire la paix avec elle, prouver sa valeur. Quelle bêtise, quelle vanité... et une âme de bois gâchée...
Tout à son chagrin, elle ne vit pas Sorah, chevauchant à bride abattue jusqu'au rivage. Elle ne l'entendit pas, l'appelant jusqu'à ce que les voiles de la vivenef disparaissent à l'horizon.


« 'Lia ? Quand les étrangers nous auront aidés, toi tu f'ras quoi ? »
L'Amoureuse du Vent fut tirée de sa rêverie par un des enfants de l'Île. Cela faisait mille ans qu'elle ressassait les mêmes souvenirs, à en perdre la raison. « Si ils nous aident, hein ? C'est loin d'être acquis. » Les siècles d'exil avaient aggravé son fatalisme.
« Mais tu f'ras quoi ? »
Que ferait-elle, si jamais Chemsa s'éveillait, lucide, consciente, vivante ? Elle n'y avait jamais pensé. Plus personne ne l'attendait, depuis longtemps.
Que ferait-elle ? Elle irait sûrement voir une dernière fois Lagrance, avec Chemsa, avant de finir sa vie à l'Île des Murmures. Puis Sithis l'accueillerait, et elle rejoindrait enfin sa famille.








Dernière édition par Arven le Sam 3 Juin - 0:09, édité 5 fois
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Message Sujet: Re: Livre IV • Arven   Livre IV • Arven EmptySam 4 Juin - 15:15




contes et légendes d'arven

Le Panthéon

Livre IV • Arven








La passion de Cora



Elle avait cru à un songe. Au plus merveilleux des songes. La belle Cora, au cœur des flots bouillonnants, a vu la fin arriver et s'insinuer en elle, emplissant ses poumons de l'écume d'un océan déchaîné. Elle ne l'avait pas vue venir cette tempête, dissimulée à l'horizon. Native d'Outrevent, elle croyait connaître la mer du bout des doigts mais les dieux en avaient décidé autrement. La douce et innocente Cora, navigatrice dévouée de son duché, qui chaque jour priait Messaïon de tout son cœur et honorait Levor de faire ainsi gonfler les voiles de son navire. Qui remerciait Atal de toujours la guider dans la bonne direction et qui craignait avec raison la colère soudaine de Valda. La déesse accomplissait en ce jour l'un de ses plus belles œuvres, les vagues étaient hautes et l'orage grondait dans les cieux. Le fier bâtiment outreventois avait longuement combattu mais contre les éléments, il avait finalement capitulé. Le navire avait chaviré et son équipage se retrouva à flot, ballotté en tous sens comme de vulgaires poupées de chiffon. Ô Cora, douce Cora, comme elle était alors effrayée. Le corps complètement immergé, elle abdiqua également et se laissa emporter, ses pensée allant à la Dame des Tempêtes, la priant de prendre sa vie et son âme au plus vite, que ses tourments prennent fin, elle qui lui était si dévouée. Dans les dernières secondes qui précédèrent sa perte de connaissance, il lui sembla voir devant elle, dans les profondeurs obscures de la mer, la silhouette brumeuse de Valda qui contemplait le produit de sa création. Cette image resterait à jamais gravée dans l'esprit de l'outreventoise, dans son cœur également. Car la déesse était d'une beauté à couper le souffle, entourée de ses voiles flottant autour d'elle. Cora tendit la main mais les flots l'emportèrent et elle perdit totalement connaissance.

Elle avait cru que la mort l'avait emportée, mais les chevaucheurs de la région avaient été appelés lorsqu'il avait été établi que des navires étaient encore égarés au cœur de la tempête. Cora fut retrouvée à temps, le corps emporté entre les griffes d'un dragon majestueux qui la déposa dans la ville la plus proche. Plusieurs jours furent nécessaire pour la considérer comme rétablie, mais depuis le naufrage, beaucoup pensaient qu'elle avait perdu l'esprit. Ses paroles n'étaient que divagations et folie. Chaque jour et chaque soir, elle consacrait à Valda toute son énergie. Elle dormait à peine, se perdait dans la contemplation des étoiles dans l'espoir de la voir réapparaître. Et lorsqu'elle parvenait à fermer l’œil, ses rêves étaient tous tournés vers elle. Lorsqu'elle entendait l'orage gronder au loin, elle se précipitait à l'extérieur et courait jusqu'au bord des falaises fouettées par les vents impétueux.

Comme on ne lui permettait plus de monter à bord d'un navire à cause de son état, elle en déroba un, un jour où la mer semblait paisible mais que le vent se levait. Seule, elle fonça sur l'horizon. Quand la terre fut hors de vue, le ciel devint plus sombre, les voiles gonflèrent sous l'assaut des bourrasques plus puissantes. Cora lâcha le gouvernail et avança jusqu'à la proue du navire où elle se dévêtit, les yeux tournés vers le ciel, retirant jusqu'à ses sous-vêtements pour s'offrir tout entière à cette déesse qui tourmentait ses nuits.

Et elle ne revint pas. Mais on dit que depuis lors, on peut l'apercevoir à bord des épaves ou au cœur des tempêtes, suivant Valda partout où elle se rend. Protectrice des naufragés, elle les guide à travers l'orage et les éloigne de celle à qui elle a offert son corps et son âme, à jamais perdue dans le déchaînement des éléments, à jamais noyée dans le tourment d'une passion dévorante.




Louise, la Sacrifiée



Il y a bien longtemps, dans une petite ville bordée par l’océan, vivait un riche capitaine. Né fils de pécheur, il avait bâti sa fortune à la sueur de son front, passant bien plus de temps sur les mers que sur la terre, menant son navire de commerce par des passages connus de lui seul. Il se murmurait qu’il avait les faveurs de Messaïon, né sous la protection du Dieu des océans, et beaucoup enviaient sa chance.
Mais si les Dieux sont prompts à donner leur faveur, ils sont tout aussi prompts à la retirer. Plus sa fortune grandissait, plus le capitaine semblait oublier de louer le Dieu des océans. Et un beau jour, Messaïon en eut assez : aussi soudainement que l’homme avait fait fortune, ce fut la dégringolade. Les malheurs s’enchainèrent, les chargements prirent l’eau, les tempêtes obligèrent ses navires à rester au port. On murmurait que l’homme avait grandement offensé le Dieu en ne lui montrant plus le respect qui lui été dû.

Seule la prunelle de ses yeux, sa fille Louise, parvenait à faire encore naître un sourire sur les lèvres de l’homme maudit. Sa femme, la mère de Louise, était morte à la naissance de l’enfant, et bien qu’il eut des fils, c’est bien à sa fille qu’il tenait par dessus tout. Le capitaine se présenta un jour devant l’océan, implorant Messaïon de lui pardonner. Un dauphin, dit-on, vint l’observer pendant qu’il priait, les genoux dans l’eau, les yeux perdus dans l’infini de l’océan. L’homme recommença chaque jour, pendant de longues semaines, déterminé à racheter sa conduite par une piété renouvelée. Le Dieu finit par le prendre en pitié : s’il acceptait de lui donner la main de sa fille unique , tout lui serait pardonné. Il referait fortune, et le destin de ses enfants serait assuré. Sinon, jamais plus l’océan ne leur accorderait quoi que ce soit.

«Je ne puis, ô Dieu des Océans. Ma fille est mon seul trésor, et je préfère passer ma vie loin des embruns que de la sacrifier. J’abdiquerais, j’abandonnerais mon navire, ma maison, pour elle.»

Le Dieu, évidemment, entra dans une rage folle : la jolie Louise était une beauté parfaite, courtisée par nombre de soupirants, et il la voulait pour lui seul. Mais son père préférait renier sa vie entière que de sacrifier ainsi la prunelle de ses yeux.
Le capitaine, comme promis, abandonna donc l’océan. Lui qui n’avait vécu qu’avec le goût du sel sur les lèvres et les embruns sur sa peau, dépérissait sur la terre ferme. Au bout de quelques semaines, il n’était plus que l’ombre de lui-même, et la jeune Louise, épouvantée, décida de se sacrifier pour le bien-être des siens. Son père l’avait mise au monde, et si elle pouvait, à son tour, lui rendre l’océan qui était sa vie tout entière, elle le ferait avec joie.

Un soir, elle avança donc vers l’océan, tendant la main, implorant Messaïon de la prendre pour épouse. Un dauphin l’emporta loin, si loin des côtes, qu’on ne la revit jamais.

Messaïon tint sa promesse, pourtant. Les frères de Louise, capitaines eux aussi, connurent à nouveau le succès dans leurs entreprises. Ils se firent un nom, on murmura que la faveur du Dieu était sur eux, que rien ne pouvait leur arriver.
Mais le vieux capitaine, lui, ne reprit jamais la mer. En perdant sa fille, il avait abjuré sa foi en Messaïon, perdu cette ferveur envers l’océan. Sans Louise, il n’était rien. C’est les pieds au sec qu’il finit par mourir, quelques temps après. Le sacrifice de Louise avait été vain. Il n’avait jamais remis les pieds sur un navire, le coeur brisé, et les yeux résolument tournés vers les terres.



Amaté Chemsa, Lumière de l'Aube



L’on raconte, depuis l’aube des temps, l’histoire des premiers instants du monde ; lorsque les Puissances qui Sont, dans leur suprême hégémonie, décidèrent des choses qui furent, qui sont, et qui seront. Le Tisserand à son métier façonnait la Tapisserie de l’univers, et chaque fil qui entrait dans son ouvrage déterminait la destinée de l’âme qui y était liée ; et au firmament, il accrocha les étoiles dans la voûte des cieux, pour qu’elles aspirent la lumière de l’univers et rappellent aux hommes leur insignifiance.

Amaté fut la plus sombre de toutes. Glorieuse et si terriblement belle, lointaine au-dessus de l’horizon, oh si froide et si hautaine, elle régnait plus noble que toutes. Grande dans sa majesté, elle était l’étoile souveraine, la plus noire, celle qui enchaînait le soleil et inspirait aux hommes, si bas sur le sol, une crainte respectueuse. Couronnée de noirceur, épouse des ténèbres, elle dominait l’humanité d’une cruelle sévérité, sans pitié pour leur douleur, sans merci pour leur chagrin. Ceux qui la vénéraient s’opposaient à ceux qui voulaient sa chute, et dans le fracas des armes qui tranchaient des vies en son nom, elle trouvait la plus délicieuse des musiques.

Voleuse de lumière, briseuse de prières ; elle était Amaté la Sombre, mère du désespoir, enfant terrible d’un Créateur insensible. Les hommes la craignaient tant, Amaté l’étoile couronnée, la faiseuse de larmes, la fileuse de peine... Un jour, pourtant – un jour, la curiosité du Tisserand la contamina, et elle descendit sur la terre des hommes visiter ce domaine sur lequel elle voyait pleuvoir la détresse et ruisseler le tourment. Dans ce monde plongé dans l’obscurité, elle entendit – oh, pauvre créature amputée de tout ce qui fait la vie, elle entendit, la supplique sincère d’une enfant. D’une enfant rêveuse, d’une enfant rebelle, qui priait encore là où ses semblables dénigraient ; une enfant simplette, une enfant innocente, qui priait la souveraine de l’obscurité.

Une enfant pure, dont le regard aveugle voyait pourtant bien au-delà. Chemsa était son nom ; et lorsqu’Amaté la trouva, son fil s’évada des mains du Tisserand, parcourant la Tapisserie jusqu’à son premier rang. Amaté, l’étoile éternelle et immuable ; et Chemsa, sa grâce et son âme, arrachées de son corps pour faire d’elle un destructeur de l’espoir. Amaté rencontra Chemsa, et lorsqu’elle la prit dans ses bras, la Tapisserie toute entière frémit et ondoya, agitée d’une révolte insensée, chamboulée par le combat indigné d’une étoile à laquelle on avait volé son âme et qui venait de la retrouver. Elle s’envola, Amaté Chemsa dans sa plénitude acquise et renouvelée – elle vola, droit au-dessus du champ de bataille où l’on se déchirait en son nom.

Elle vola, le Creuset des Ténèbres – droit au cœur de la mêlée, et elle s’y arracha les ailes, précipitant sa chute. Plume par plume, elle réduisit en poussière toute la lumière qu’elle avait pu dérober sous la voûte des cieux – plume par plume, dans une pluie diaprée, elle répandit sur l’humanité la poussière d’une étoile sacrifiée et s’abîma sur la terre des hommes pour y expirer. Désespérée de pouvoir un jour expier le mal qu’elle avait causé, marionnette brisée prisonnière d’un fil manié par des mains cruelles, mais affranchie enfin des barreaux de sa cage. Née des ombres, dévoreuse de mondes et fléau des hommes – Amaté plongea, Chemsa lovée en elle comme la promesse d’un meilleur lendemain. Elle se brisa, Amaté Chemsa, Héraut des Titans – et tout comme la lumière appela les ténèbres au firmament, les ténèbres enfantèrent la lumière au creux de la terre.

La Tapisserie s’envola des mains du Tisserand – les fils se mêlèrent en une symphonie de couleurs que l’œil ne put suivre, et le monde conquit son propre destin. Les années passèrent, les siècles filèrent, des millénaires s’envolèrent, jusqu’à ce que les enfants des hommes aient tout oublié de leur naissance, et de celle qui sacrifia ses ailes pour leur donner leur liberté. Et pourtant, pourtant – dans ce monde vibrant de magie et de serments, de savoir et du rire des enfants, certains racontent encore l’histoire d’une étoile tombée du ciel pour conquérir l’espoir au prix de sa grâce éternelle. L’on raconte, oui, le soir autour du feu, la légende de cet ange de noirceur, touchée en plein cœur par la simple prière d’une âme sœur. L’on danse son vol ardent, l’on chante ses larmes de sang ; et loin, très loin sous la terre, au plus profond du berceau du monde, elle entend ; endormie sous la mer des dunes d’Erebor, là où elle embrassa le sol il y a si longtemps, elle entend ce nom qu’on lui a donné, et elle rêve de ceux qu’elle a volés au Tisserand pour leur offrir la liberté.

Car nous sommes tous poussière d’étoile,
Fragments de souvenirs, âmes forgées de flamme,
Arven est sienne, nos destins au creux de son rêve,
Amaté Chemsa, Lumière de l’Aube.



Mnémosie & le Destin


Il y a bien longtemps, avant que les hommes ne foulent la terre ou que les dragons ne dominent les cieux, le temps s'écoulait sans but ni direction. Il virait, virevoltait, libre dans le firmament d'aller comme bon lui semblait, aussi tumultueux que les vents eux-mêmes. Mais un jour, les dieux en eurent assez, et parmi eux, deux s'avancèrent pour prendre les choses en main. Tous deux fiers, tous deux forts de leurs convictions, ils ne parvenaient pas à se mettre d'accord sur la meilleure manière d'agir. L'un voulait saisir le temps, l'attraper et le dompter, le maîtriser pour en contrôler le flux sauvage. L'autre désirait simplement l'aider à s'écouler, faciliter sa course et en surveiller la progression d'un oeil avisé et attentif. Leurs disputes restent encore à ce jour gravées dans les mémoires du panthéon et l'on dit qu'aucun dieu n'osait intervenir de peur de ne devenir à son tour que grain de poussière oublié dans la course folle du temps.

Le chaos régnait alors, sans personne pour y mettre un terme, jusqu'à ce qu'Argon, fort de sa sagesse, trouve une solution. Il approcha les deux volontaires et leur demanda, à tour de rôle, de tenter leur chance, chacun à leur façon.
Alors le premier s'avança, s'empara du temps, le forgea à sa manière et regarda en direction de l'avenir. Sa méthode fonctionna un temps, le temps s'écoula dans la direction désirée, il voyait les hommes évoluer sous ses yeux mais il réalisa bien vite qu'à toujours regarder vers l'avenir, ils reproduisaient sans cesse les mêmes erreurs qui les menaient à leur perte. Vexé de cet échec cuisant, le dieu se retira et laissa place à celle qui voulait également tenter sa chance.
Sa pratique était plus douce, elle laissait faire, désireuse de laisser aux êtres le temps d'apprécier et de se souvenir, de garder en mémoire tout ce qui importait et tout ce qui faisait leur histoire. Mais les hommes, tournés vers le passé, ne songeaient pas à l'avenir. Ils se complaisaient dans les événements vécus et laissaient à l'abandon ambition et innovation. La tentative fut un échec, et le temps poursuivit son cours sans qu'aucun des deux dieux ne parvienne à céder à l'autre.

Las de cette fierté qui n'avait lieu d'être, Argon demanda son aide à Mirta. Saurait-elle, dans sa générosité, changer cette animosité en affection, en amour ? Saurait-elle les réconcilier afin qu'ils parviennent à travailler main dans la main ? La déesse s'enquit de sa mission et après avoir observé les dieux, elle réalisa qu'une seule possibilité était envisageable ; une telle haine ne deviendrait jamais simple affection, elle ne saurait que la transformer en passion, elle ne saurait que les condamner à s'aimer, au-delà de toute raison, au-delà du possible, au-delà même du temps. La force de leurs sentiments ne saurait être réduite, elle ne ferait que basculer, d'un extrême à l'autre, sans mesure ni contrôle. Elle approcha les deux êtres divins, baisa leur front et leurs lèvres, et scella leur destinée d'un battement de coeur.

Ils se retrouvèrent tous deux épris comme jamais, deux amants éternels, contraints à ne pas voir les autres. Seul leur amour leur importait, et la mission qu'ils se donnèrent prit un tournant inattendu.

À eux deux, ils parvinrent à maîtriser le temps, l'enfermant sous forme de sable dans des sabliers gigantesques. Désormais, il pourrait s'écouler librement, dans un sens comme dans l'autre, ainsi qu'ils le désireraient. Et à partir de cet instant, l'un veillait à l'avenir tandis que l'autre veillait au passé. Les hommes pouvaient dorénavant bâtir et aller de l'avant sans jamais oublier ce qui les avait précédés.

Le Destin et Mnémosie étaient liés à jamais et leur amour transcenderait le temps.



La Valse d'un Dieu


♦️

C'était une silhouette chétive
Qui touchait le parquet glacé
Dehors le vent parle de lui, des âmes craintives
Il hurle puis murmure, qu'est il arrivé ?

C'est le cri, la valse d'un dieu
Levor est tombé amoureux
Il aimerait avoir une âme
Pour mieux ressentir sa flamme
Il serait prêt à prendre serment
Sa nature est son châtiment
Et si personne ne l'écoute
Que valent tous ses mots et ses doutes ?

Si demain est un autre jour
Il n'y aura pas de retour
D'un râle le Panthéon s'est verrouillé
Les Autres savent sa pudeur, le laisse pleurer

C'est le cri, la valse d'un dieu
Levor est tombé amoureux
Il aimerait avoir une âme
Pour mieux ressentir sa flamme
Il serait prêt à prendre serment
Sa nature est son châtiment
Et si personne ne l'écoute
Que valent tous ses mots et ses doutes ?

L'enfant comprend, l'enfant le sait
Le dieu Levor s'est condamné
Osir s'en va retrouver son petit lit
L'innocence incarnée priant l'oubli.

C'est le cri, la valse d'un dieu
Levor est tombé amoureux
Il aimerait avoir une âme
Pour mieux ressentir sa flamme
Mais que pouvait il espérer
Se désole t-il éploré
Par les grands tourments ravageurs
Qui dévastent son semblant de cœur.

Les sentiments n'ont pas leur place
Dans l'antre des non fugaces


Ménestrel Sir Doré.



Forgée d'Amour et de Passion



Il y a fort longtemps de cela, Joseï qui avait pendant des années créé sans s’arrêter, déposa marteau et enclume pour laisser place à la mélancolie. Désœuvré, il n’éprouvait plus la passion des premiers jours pour son art et s’endormait d’aube en crépuscule, couvert d’ennui. Inquiétés, les autres dieux tentèrent à chaque jour nouveau de le sortir de sa torpeur, mais en vain, l’Artisan n’avait plus envie de rien.

C’est la rusée Stélé qui apporta, un matin, une solution et la confia à tout le Panthéon. Ne convenait-il pas, pour réveiller la flamme de Joseï, de le défier et le pousser à produire l’œuvre qui serait, à l’avenir, celle qui alimenterait son inspiration et sa volonté ? Chacun alors alla de son idée, pour trouver ce défi que l’Orfèvre se devrait de réaliser. Mais aucune ne semblait être à la hauteur de la tâche espérée, jusqu’à ce que le Destin, excédé, prenne la parole :

« Il devra créer pour nous la chose qui représente ce qu’il y a de plus sacré et précieux. Je veux qu’il donne forme à la passion qui se déchaîne et à la flamme qui fait s’envoler le cœur et l’âme. »

C’est ce qui fut décidé et Joseï écouta la proposition avec perplexité. Dans ses yeux éteints à l’image des braises de sa forge, les dieux perçurent néanmoins tout l’orgueil de l’Artisan se révolter lorsqu’on prétendit qu’il ne serait pas capable de réaliser le défi lancé. Sa colère flamboya et s’embrasa si fort qu’elle ralluma l’âtre de son atelier et sur l’heure, il se mit à composer.

Elle sera belle et changeante pour celui qui pose les yeux sur elle. Ainsi commença Joseï en créant une forme faite des nuages et de l’océan, jamais pareils, toujours différents au gré du cœur et du temps. Il modela chaque partie du corps avec minutie, s’attardant sur les détails sans jamais forcer la matière qui d’elle-même trouvait sa place.

Elle sera douce et immaculée, pure comme ce sentiment qu’elle portera en son sein. Ainsi décida Joseï en s’emparant d’une ancienne de ses créations, la soie splendide qui faisait aujourd’hui la blancheur du voile d’Idril. Ce serait la peau de sa merveille, ce vêtement qu’elle ne porterait pas, car la nudité serait son seul appareil.

Elle sera un rêve et un fantasme, un but à atteindre que tous pourraient saisir. Ainsi l’imagina Joseï en demandant à Trelor de tisser pour lui songes et rêveries, illusions et espoirs qu’il attacha ensuite en une cascade de cheveux sur son œuvre. Auréolée de cette aspiration onirique, elle hanterait le cœur et l’âme d’envies secrètes et profondes.

Elle sera la gourmande et la délicieuse, généreuse dans ses dons et égoïste dans ses passions. Ainsi le voulut Joseï et il exigea de Rya qu’elle compose pour lui la plus savoureuse de ses créations, et de s’en inspirer pour que la sienne soit aussi sucrée que la douceur, aussi amère que la tristesse et aussi piquante que la colère.

Pendant de longs mois Joseï travailla, frappant de ses instruments l’enclume et la matière pour former ce qui serait la plus belle de ses créations. Il déroba à Valda des étoiles dans les cieux pour y tailler deux joyaux qui seraient ses yeux. Il créa son rire en s’inspirant des plus beaux oiseaux d’Amir et façonna sa voix en volant quelques notes à Aïda. Et lorsque enfin il eut terminé son œuvre, c’est du lierre fidèle et des roses d’amour, de passion et de pureté cultivés par Cerah qu’il la couronna et la baptisa.

Mais imparfait était ce chef-d’œuvre, il lui manquait encore et toujours cette flamboyance qui abreuverait et ferait s’enivrer l’âme. Alors, de sa forge en flamme, il s’empara d’une braise rougeoyante et chaleureuse – le primordial instrument de l’Artisan – et la confia à sa création. Un cœur ardent et passionné. Et lorsqu’elle ouvrit enfin les yeux, Joseï fut la première victime de Mirta. À l’Amour il donna tout, et d’elle il s’inspira, ivre d’adoration pour la plus belle chose qu’il avait créée, données aux dieux et à l’humanité.



L'Épée et le Bouclier


♦️

Il est un temps, que tous ont oublié,
Un temps de guerre, d’épées, de boucliers
On mesurait alors toute sa valeur
Par le courage, le respect et l’honneur.
Dans cette histoire que je vais vous conter
Deux grandes âmes, entre toutes, se distinguaient.

Elle avait pour elle, la grâce, la beauté,
Une bravoure sans nulle autre pareille.
Elle dirigeait naguère des armées
Qui, du lever au coucher du soleil,
Suivaient de concert et aveuglément
Le plus infime de ses commandements.

Il était fort, loyal et généreux,
Il oeuvrait pour la paix et pour tous ceux
Dont la faiblesse les mettait en péril :
Familles, enfants, anciens et démunis.
Il veillait sur les hameaux et les villes
De l’aurore à la tombée de la nuit.

Elle était fière et farouche combattante,
Il était un dévoué protecteur.
Ils se séparaient tous deux dans l’attente
De jours plus beaux, plus doux, de jours meilleurs.
Ils uniraient alors leurs vies, leurs âmes
De ce profond amour qui les enflamme.

L’ennemi, pourtant, était à leurs portes,
Armés jusqu’aux dents, une troupe, une cohorte
De soldats tous prêts à croiser le fer
Désirait vivement ravager leurs terres.
Ils étaient venus de loin, ces guerriers
Assoiffés de sang et déterminés.

Sans même hésiter, elle s’en est allée
Combattre ces hommes jusqu’au dernier.
Des flammes dans les yeux, ses épées en main
Elle a lutté vaillamment, mais en vain
Car déjà elle tombait dans l’ignoble piège
Tendu par l’opposant, un brillant stratège.

Incapable de se battre, affaiblie
Elle a lourdement laissé choir ses lames.
Désormais pleinement à la merci
De l’ennemi, elle allait rendre l’âme
Mais elle affronterait la mort sans peur
Car elle pensait être venue son heure.

De ses remparts, il avait assisté
À la déconvenue de leur armée.
Dans un élan d’amour, de peur, de rage,
Il s’est hâté, a ramassé les armes
de sa tendre aimée. Puis sur son passage
S’abattait la mort et coulaient les larmes.

Aveuglé par cette folie guerrière,
Il décimait, massacrait tant de vies
Sans même penser à couvrir ses arrières
Pour le plus grand plaisir de l’ennemi
Qui se défendait avec effarement
Contre cet assaut des plus étonnants.

Terrifiée par l’issue de ce combat,
Elle s’est relevée, portant à son bras
Le bouclier sciemment laissé derrière,
Enjambant les corps qui gisaient à terre.
Le sang et les hurlements l’ont guidée
Jusqu’à la colère de son aimé.

Il a tué et elle a protégé,
Lui avec ses lames, elle son bouclier.
Des remparts, le berserker était né,
La valkyrie l’a suivi sans douter.
Ils ont mené leurs hommes à la victoire,
Ont ramené en leurs coeurs de l’espoir.

Depuis lors, quand il est temps de partir
Sur le champ de bataille, au coeur des landes,
Ensemble, ils savent qu’ils ne peuvent pas faillir
Puisqu’il exécute tout ce qu’elle commande,
Qu’il fonce sans peur sur les assaillants
Et qu’elle veille sur lui résolument.

L’on parle aujourd’hui encore de ces êtres
Que par devoir, la guerre a fait naître :
Le preux soldat et la vierge guerrière
Qui ont l’un pour l’autre un amour sincère
Et dont personne n’oublie le sacrifice.
C’est l’histoire de Kern et de Vigdis.




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Message Sujet: Re: Livre IV • Arven   Livre IV • Arven EmptySam 2 Déc - 14:44




contes et légendes d'arven

Les créatures de légende

Livre III • Lorgol







Capitaine Lars Värrar



♦️

An 48


« Lorsque le chant de la Banshee crève la nuit, ne cours pas. Ne t’enfuis pas. Embrasse ta femme et tes enfants et prie Levor qu’elle soit là pour toi. »
Conseil d’un père à son fils devenu père à son tour – Lorgol – An 33.

Le capitaine Lars Värrar était un homme connu. Aimé n’était pas le mot. Détesté non plus. Il était simplement là dans le paysage de petites gens, un peu craint, un peu oublié. L’homme qui se salissait les mains et s’efforçait de ne pas abuser de sa fonction, ni de tricher, buvant parfois plus que de raison après une journée trop longue, trop usante. Mais le capitaine était de cette espèce rare qui affrontait la réalité de la vie en s’efforçant de garder un équilibre juste au sein d’Ibelin.
Oh Ibelin. S’il n’avait pas pris épouse, c’était en partie car il était marié à la capitale. Lui et ses hommes veillaient comme des Bellifériens jaloux sur la réputation de la dame. Jour et nuit, leur seule mission étant de préserver la population d’elle-même.
Comment pouvait-il être aimé quand du plus démuni au plus riche, tous tentaient de contourner la loi à leur profit ? Non, jusqu’à la fin de sa vie, le capitaine Värrar ne pourra compter que sur la seule reconnaissance de ses hommes. Seulement eux.

Livre IV • Arven KN84EfQ

« Le capitaine Värrar est un personnage connu. Qui est capable de me dire quel fut son exploit ? Hum ? Ce silence est un aveu consternant. Personne ici ne vient de Valkyrion ? Ah enfin. Allez y jeune fille ! »
Extrait du cours du professeur Sombrécume – Histoire, spécialisation faune et flore – An 763.

Les nuits étaient glaciales. Les jours brûlants de froid. La ville s'endormait pour les jours les plus rudes de l'hiver mais certains profitaient encore de ces climats extrêmes pour leurs activités illicites. Le capitaine étaient de ceux qui ne connaîtraient pas le répit. Enveloppé dans une lourde cape de laine qui avait perdu ses couleurs avec le temps et les tempêtes de pluie et de glace, il profitait d'une rue coupée par le vent pour souffler. Au loin, les montagnes se profilaient, immenses et menaçantes dans les nuits étirées de l'hiver. Pour Värrar, elles étaient simplement de vieilles comparses. Un parfait point de repaire pour évaluer avec plus ou moins de certitude quelle heure il était.
Sur son flanc droit, une ombre enfin vint frôler les murs. C'était pas trop tôt, il n'était pas loin de perdre un bout à force d'immobilité.

« Capitaine. »

Seul un grognement répondit à son homme qui se plaça à ses côtés. Qu’il ne s'attende pas à autre chose après l'avoir fait poireauter aussi longtemps.

« Un prisonnier vous réclame, il dit que c'est une erreur. »

Bien sûr que c'était une erreur. Comme pour les 50 autres qui peuplaient les plus grands cachots de Valkyrion. Peut être même d'Ibélène. L'homme le salua et prit sa place, se frottant les mains pour se préparer mentalement à la longue garde qui l'attendait pendant que son capitaine s'en allait la tête rentrée dans les épaules, prenant une apparence plus compacte qu'à son habitude.

Livre IV • Arven KN84EfQ

« Les cachots d'Ibelin ont été conçus en profondeur, faisant partie intégrante de la construction du palais impérial. Si ses capacités sont d'une centaine de détenus il est tout à fait possible d'en doubler la capacité en plaçant plusieurs détenus par cellule. Les verrous sont résistants aux plus faibles températures et les cellules ont la particularité d'êtres des fosses où un homme peut se coucher de son long mais ne peut se servir de la faible surface pour escalader ses murs. Chaque année, ces derniers sont poncés pour ne laisser aucune aspérité. Plus qu'une prison, c'est une tombe. Une tombe où ne patrouille aucun homme d'arme. Pourquoi faire ? Personne n'en est jamais ressorti. »
Extrait de l'« Architecture kyréenne et ses plus grandes réussites » de maître Völvanar, architecte officiel de l'empire Ibéen -  An 152.

Comme à chaque fois, les créatures étaient là, à gratter dans les tranchées encadrées par les soldats impériaux. Le dégoût déforma la bouche du capitaine. Les Banshees au moins n’hurlaient pas encore. Mais les allures nocturnes de cette pleine journée les faisaient reluire d'un éclat malsain.
Les pleureuses étaient là depuis que le palais avait été bâti et que les cachots avaient été peuplés. Elles étaient là, comme des chiens attirés par l'odeur d'une mort certaine mais future. Des charognards modernes qui hurlaient à l’unisson par une si grande concentration d'âmes condamnées.
De temps en temps l'une d'elle relevait la tête, spectrale, terrifiante dans ses haillons que même le froid ne réussissait pas à cristalliser, pour s'en aller. Alors une autre venait et se lamentait à son tour, rendue folle par l'absence de vision, sentant pourtant que les condamnés se trouvaient à ses pieds.

L'homme pressa le pas, saluant les soldats qui avaient pour mission de simplement vérifier que la situation était sous contrôle.
La famille impériale avait depuis toujours composé avec cela. Tant bien que mal.

Livre IV • Arven KN84EfQ

« Banshees. On ne vit jamais plus grande et longue concentration de ces êtres ailleurs qu'à Ibelin. Banshees. Un nom qui fit longuement trembler la population puis devint une menace pour enfant pas sage. Banshees. Un semblant de menace qui vécut si longtemps presque parmi la population. On les vit apparaître dans la capitale des guerriers sans peur, bercés dès leur enfance par la mort elle-même, incarnée par ces créatures annonciatrices de mort. »
Auteur inconnu – La mort en marche  – Bibliothèque de l'Académie

Aussitôt entré, aussitôt sorti. Comme il l'avait pensé, l'homme était simplement désespéré au point d'inventer des récits d'une incohérence que même un môme n'aurait pas gobé.
Un doigt ganté vint séparer la chair de son oreille du métal de son casque. Le froid avait tendance à faire fusionner les deux sans distinction.
Renfrogné à l'idée d'avoir perdu un temps précieux, sa chaussure vint percuter un petit tas de neige sans faire broncher les soldats présents.
Seule une paire d'yeux s’intéressa à cet accès de rage. Une paire d'yeux voilée de cheveux d'un blanc laiteux. Mais le capitaine ne le remarqua pas. Personne ne le vit. Les banshees s'étaient remises à hurler, la nuit était déjà là, le vent soufflait toujours. Pour tous, c'était une journée ordinaire.

Une heure plus tard, seul un garde haussa un peu ses épaules en voyant l'une des créatures faire demi tour.

Livre IV • Arven KN84EfQ


« Et si l'Roger était plus claiiiir, alors l'tavernier l'aurait servi. Mais comme il était à teeeeerre, on aurait dit'l'cri d'une bansheeeee »
Musique populaire.

Comme dit précédemment, Värrar n'était pas un homme très remarqué. S'il jouissait de l'estime des gens du métier, sa mort n'aurait pas soulevé les foules. Lorsqu’enfin la banshee vint crier sous sa fenêtre, le capitaine se laissa choir contre son lit, prenant conscience que son quotidien était terminé, que sa fin prenait le chemin de celui des gueux qu'il avait fait mettre en geôle.
Son nom n'aurait pas été connu si l'homme n'avait pas eu cette soif inépuisable de déjouer le Destin d'au moins quelques secondes si cela était possible. Lorsqu'il se reprit, ce fut dans l'idée de partir loin, de courir avant que la mort ne l'attrape. De courir mais pas assez pour mourir de sa précipitation. Aucun homme sur terre ne prit autant de précaution dans sa fuite. Mais aucun homme non plus n'aurait emprunté la voie qu'il se décida de suivre, alors pris d'un désespoir immense, lorsque les hurlements de la banshee le rattrapa.
Värrar revint chez lui, Värrar revint au Palais, es yeux brillants d'une détermination farouche. Il poussa une porte pour ne plus jamais la franchir en sens inverse.
Dans les souterrains de la ville, dans les cellules même d'Ibelin, l'homme continua sa vie, sa présence noyée parmi celle des autres condamnés. Peut être le Destin lui même avait prévu le moindre de ses gestes. Mais peut être avait-il réussi à se jouer de lui : Lars Värrar après le premier cri de sa banshee était encore en vie. Seul, ignorant le reste du monde, cloîtré parmi ceux qui le haïssaient vraiment. Si diminué physiquement, si diminué mentalement. L'ombre de l'homme qu'il avait été. Mais en vie. Lorsqu'on retrouva son corps, on estima que sa mort était naturelle. Mort à 74 ans. Il était l'homme à avoir sciemment choisi de se dissimuler parmi les condamnés à mort et avoir survécu aussi longtemps à ce qu'on considérait en ce temps comme le signe de creuser sa propre tombe. A moins que les banshees n'aient hurlé pour lui annoncer la mort de son esprit.

Livre IV • Arven KN84EfQ

« Alors mademoiselle ? »
« Värrar était capitaine de la garde d'Ibelin. Il entendit le cri d'une banshee et y survécut vingt ans en allant vivre dans les cachots des condamnés à mort. Aucun homme ne put réitérer cet exploit. Mais aucun homme ne pourrait aujourd'hui même le tenter. Les banshees ne sont plus. »

« Bien. Continuons je vous prie. Parlons du Sidh. »



Morkmordre et les Sombresprit



♦️ ♦️ ♦️ ♦️

Ezéchiel Sombresprit
Le point d'un fils & ses quelques écrits.


** Note 1 **


Baboum baboum baboum. J'entends mon cœur battre. Baboum baboum baboum. Il accélère. Je viens de me réveiller à cause du froid et je regrette déjà d'avoir ouvert les yeux, d'avoir quitté les bras de Trélor et Niobé. Je n'y vois rien, strictement rien, pas plus que je ne vois ma main s'activer sur le carnet que j'ai réussi à prendre dans mon petit tiroir. Je ne sais d'ailleurs même pas si c'est le mien ou si c'est celui de papa. Je m'excuserais s'il ne m'appartient pas. Papa m'a dit que ça le calmait d'écrire, je fais seulement ce qu'il a dit. J'écris et je décris. Et tant pis si c'est pas droit. Je ne suis pas élève à l'Académie de toute façon, mais peut-être un jour qui sait.

Il fait tout noir, vraiment tout noir. Et j'entends des bruits bizarres par la fenêtre, j'ose pas m'approcher, mais je suis un garçon et papa dit qu'il faut être courageux dans la vie. Mais j'ai pas envie d'être courageux, j'ai pas demandé à être un garçon non plus.

J'arracherais la page quand tout sera revenu à la normale.



** Note 2 **


J'ai tenté d'appeler papa, mais il m'a pas répondu. J'ai tenté plusieurs fois et j'ai beaucoup crié, mais rien. Il doit être très occupé à chercher d'où vient le problème. Peut-être qu'un mage est derrière ça ? Un mage spécialisé dans la lumière ? Je ne sais pas si ça existe, mais si c'est le cas, ma main à couper que le souci vient de là.


** Note 3 **


J'ai été jusqu'à la porte, mais elle est fermée. J'ai l'impression que mon cœur bat de plus en plus vite, alors j'écris beaucoup plus vite. Je vais décrire plus aussi. Papa sera content de voir que je mets ses conseils en pratique. Je vais faire une liste, ça sera plus simple.

1) Il fait froid, comme en Valkyrion, dirait papa
2) Noir, tout noir, on y voit rien (comme quand je ferme les yeux pour dormir, sauf que je suis éveillé)
3) Des bruits effrayants viennent de dehors
4) Je tremble tout plein
5) Porte fermée à clef
6) Que moi
7) Papa répond pas

Pour l'instant c'est tout. Je vais essayer de me rapprocher de la fenêtre.



** Note 4 **


J'ai peur, je veux sortir, je veux retrouver papa ! Je veux pas rester ici et je veux pas hurler aussi. J'ai reconnu les hurlements de Rachel, la fille des voisins. Elle a crié et puis plus rien. Et je crois avoir reconnu la voix de sa maman aussi.

8) Rachel a hurlé avec sa maman



** Note 5 **


9) Plus froid
10) Tout calme

J'entends plus rien, mais il fait toujours noir. Je sais pas ce qui est arrivé à Rachel, mais ça m'arrivera pas à moi. J’aperçois de la lumière par la fenêtre ! Je vais aller voir ce qui se passe, ça doit être papa.




L'écriture s'arrête là, quelques gouttes de sang maculent la couverture du recueil cielsombrois ayant servi de journal improvisé au petit Ezéchiel Sombresprit avant sa disparition.


Morkmordre & sa horde
Poème et mise en garde sur les changeurs de peau légendaires.

Quand le noir d'encre sera tombé,
Que le temps vous semblera figé,
Villageois, prenez garde et fermez vos portes
Car s'en vient Morkmordre et sa horde.

Aussi noueux que des arbres,
D'une gueule de cents crocs,
Affublés d'iris rougeâtres,
Ils chercheront de nouvelles peaux.

Car leur peau est vieille et pourrissante,
Dans votre village, ils feront une descente.
Hâtez-vous donc de cacher vos trésors,
Car leur présence signera leur mort.

Ils les prendront tous jusqu'au dernier,
Aidé de leur torche enchanté, ils seront débusqués.
Qu'importe l'endroit où ils se trouvent
Ils les trouveront tous et affronteront même les louves.

Capitulez ou mourrez, louves, mères
Chassez les vainement, loups, pères
Jamais vous ne reverrez vos louveteaux, vos enfants.
Qui remplissent leur ventre et ornent leur peau à présent.



Uriel Sombresprit
Le point de vue d'un père & sa recherche acharnée.


- Ezéchiel !
- Rachel !
- Maximilien !
- Aurélien !
- Timothée !
- Marie !
- Joséphine !
- Michel !
...


Depuis combien de temps criait-il ces noms ?
Depuis combien de temps cherchait-il une réponse à ses cris ?
Depuis combien de temps entendait-il ces mêmes prénoms répétés par d'autres ?
Combien étaient-ils à chercher dans la forêt qui entourait leur village d'Ivresens non loin des collines de Mauve ?
Y avait-il eu vraiment dix-sept enfants de cinq à treize ans disparus en une nuit ?
Est-ce qu'Ezéchiel allait bien malgré le sang trouvé ?


Tant de questions pour des réponses bien maigres depuis que la noirceur s'en était allée, ne laissant que disparitions, morts et sang dans son sillage. Il avait hurlé Uriel, comme tous les hommes et femmes encore vivants d'Ivresens, lorsqu'il s'était rendu compte de ce qu'il avait perdu, et de ce qui restait ; à peine quelques mots innocents d'un fils encore jeune. La fenêtre avait été saccagée, l'enfant extirpé de sa cage dorée : sa chair et son sang, laissés par sa femme Mathilde en mourant, n'étaient plus là. Un bon groupe s'était formé afin de les retrouver sans plus tarder, quand bien même nul ne connaissait réellement les créatures coupables des meurtres et des enlèvements. Après un coup d’œil nostalgique au bracelet ornant son poignet droit, l'homme s'était hâté dans la forêt. Des heures plus tard, Uriel avait la tête sens dessus-dessous et les membres tremblants. Son corps s'activait à retourner la moindre feuille susceptible de dissimuler une piste sur la direction que les créatures avaient pu prendre et l'endroit où se trouvaient les enfants. Fatigué comme il ne l'avait jamais été, il comptait cela étant ne rien lâcher. Il retournerait chez lui avec son gamin. Ils retourneraient tous chez eux.

Pourtant les craintes étaient grandes et, à mesure que le temps passait, les chances de les retrouver s'amenuisaient, se voyant réduites au simple espoir des parents. Comment cela avait-il pu se produire ? Ce n'était après tout que légende jusque là, à jamais cela aurait dû rester conte à dormir debout pour enfants. À jamais ! Qui croirait seulement en l’existence d'une telle créature comme chantonnaient les bardes en des termes si peu connus aux airs de prophétie ? Même la source de ces contes et de ces chansons était inconnue ! Pourquoi donc aurait-on porté un seul sombris* à ces affabulations. Il ne s'agissait que d'histoires pour effrayer les enfants et les contraindre à ne pas s'éloigner des chemins, du village même, à les tenir sains et saufs à proximité de chez eux.

Un frisson parcourut l'échine d'Uriel en se remémorant un poème de son enfance, présentant tant de similitudes avec ce qu'il vivait. Le noir était soudain tombé alors que la nuit était déjà là, comme un voile opaque soudain appliqué sur ses yeux. Un vent froid s'était immiscé dans la demeure et avait soufflé les bougies. Et le temps lui avait semblé bien étrange, comme parasité d'une sensation lourde et morbide. L'angoisse présente, les appels d'hommes au dehors l'invitant, père trop soucieux et bien trop couvant, il avait fini à tâtons par bloquer la porte de la chambre de son unique enfant. Là, il ne craindrait rien, s'était-il dit en quittant la demeure les bras devant lui. Hurlant comme d'autres pour découvrir le pourquoi du comment, il s'était immobilisé lorsque le premier cri s'était levé, puis s'était activé comme les autres, à l'aveuglette à grand renfort de cris, de menaces et de gestes dangereux, au second. De temps à autre, une torche semblait s'allumer et l'ombre d'une créature effrayante apparaissait alors, avant de s'évanouir dans le noir obscur en emportant sa proie. Aucune torche des villageois ne durait, guère plus de deux secondes avant qu'elles ne s’éteignent. La magie était derrière cela, peut-être même les savoirs aussi, sans doute interdits depuis, l'on ne pouvait être sûr de rien. La Trêve n'avait pas fait que des heureux après tout, bien le contraire. La seule chose dont Uriel était certain, c'est que ceux qui avaient enlevé les enfants du village, massacré quelques femmes protectrices, et laissé des marques de sang sur leur passage, tenaient plus de la bête que de l'humain. C'est refusant de se rappeler les dernières lignes du poème qu'il poursuivit sa quête avec les autres... jusqu'à ce qu'un jour passe, puis deux, puis trois, sans jamais rien retrouver d'autre que des feuilles ensanglantées et strictement rien pour affirmer à qui appartenait le sang.

Les mois passèrent comme les années. Et si Uriel était l'un des rares à ne pas avoir déserté le village, les années s’écoulant ou même perdu espoir de retrouver un jour son fils, jamais il ne le retrouva pour autant. Ivresens devint ville fantôme avant de disparaître des cartes comme du paysage. Persistèrent encore quelques années des récits détaillés de cette nuit, dont celui d'Uriel Sombresprit accompagnés des mots de son fils qu'il recoucha sur du papier vierge. Contes et légendes ne font qu'un, et ce qui s'est passé jadis n'est à présent plus qu'un chapitre de plus dans cette catégorie auquel personne ne prête plus aucun intérêt sérieux.

Ah. Ils devaient déjà bien connaître les plantes en l'an 128, entendront dire à l'aube de l'an 1000, un adolescent s'étant égaré dans un vieux recueil de contes.




*sombris, ancienne monnaie du duché de Sombreciel



Le Chasseur



Lorsque je ferme les yeux, je me souviens de la maison.

Nous l’avions visitée, Pierre et moi. Elle était haute, comme toutes les maisons de ce duché, et ses fenêtres offraient une vue imprenable sur la forêt. L’odeur de sauge parfumait chacune des pièces et la décoration champêtre nous avait plu à tous les deux. Les meubles et les tableaux appartenaient à la maison, que nous avait dit l’intendant lors de notre unique visite, et Pierre, si fier d’être le prochain garde-champêtre de ces terres, avait dit oui après avoir perçu mon sourire d’acceptation. Il irait veiller sur la forêt et moi, je veillerais sur la maison. Je me voyais déjà écrire longuement, bercée par le paysage verdoyant, lire un livre près de l’une de ces fenêtres immenses, contempler les poutres claires qui soutenaient ce toit tendu vers l’infini. Cette maison incroyable semblait offrir une ouverture vers le dehors sans la moindre pudeur. Elle tendait les bras vers la forêt. Nous en étions fous.

Pierre partait pendant de longues journées et je n’avais, pour me désennuyer, qu’à arpenter la maison et me l’approprier. Les peintures qui tapissaient les murs représentaient des hommes et des femmes brandissant des animaux morts. Renard. Oie. Furet. Sanglier. Même la chambre d’enfant n’y échappait pas. Un horrible petit garçon peint sombrement semblait me défier de son regard perverti : dans sa main, un lapin gisait. Les peluches rembourrées semblaient n’être que quelques présages funèbres, carcasses oubliées au fil des années. Les larges fenêtres de la chambre contribuaient à cet étrange atmosphère ; il semblait que les vents froids du Nord avaient raison du nid douillet que je m’efforçais de créer. J’avais tout fait pour réchauffer la pièce, mais rien n’y faisait. Les rideaux de velours épais, les tapis tressés, l’âtre éveillé en ce début d’automne : la chambre boudait ma chaleur et demeurait obstinément glaciale.

Ma première rencontre avec le Chasseur est arrivée peu de temps après notre emménagement. Je tentais de raviver le feu qui ne faisait que se laisser mourir, dans la chambre du garçon, et j’ai cru que quelqu’un s’amusait à mes dépends. Le soufflet n’était plus sur la table basse. Il se trouvait sur le lit, entre l’ourson au regard éteint et le renard rembourré. Seulement, j’étais toute seule dans cette grande maison. Je n’en ai rien dit à Pierre, la première semaine, alors que ma veste favorite se retrouvait mystérieusement dans la petite chambre d’enfant ou encore que mon mouchoir brodé avait été brûlé par les braises de l’âtre qui pourtant peinait à garder ses flammes. Après mes effets dispersés dans cette chambre lugubre, ce sont de petits objets qui se sont mis à parsemer mystérieusement le sol. Une bobine de fil. Des petits cailloux. Plus d’une fois, j’y ai posé pieds en voulant réchauffer cette chambre jusqu’à m’en plaindre à mon époux. Pierre s’amusait de mon agacement et rejetait la faute sur ma solitude et mes étourderies, dans cette maison isolée, bien loin du village. Je savais que c’était faux. Je savais que je n’étais pas toute seule, dans la maison, et que celui qui était là ne voulait pas de moi dans son nid.

Un soir, alors que l’obscurité pénétrait chacune des fenêtres de la maison jusqu’à rendre sa froideur insupportable, je me suis dirigée vers la petite chambre. J’étais déterminée à y faire tenir le feu toute la nuit, s’il le fallait. Le Chasseur m’avait tendu un piège! Une dizaine de petites aiguilles à coudre s’étaient enfoncées sous mon pied, dès que j’avais franchi le seuil de la porte. Laisse-moi! Laisse-moi et pars, que j’ai songé très fort, comme s’il pouvait entendre mes pensées et me répondre. Cette maison est la mienne. Va-t-en. Il n’y avait rien pour me répondre. Juste le vent qui frappait aux fenêtres de la chambre et les craquements du bois de cette maison de malheur.

Les choses ne se sont pas arrêtées là, pour le Chasseur. Au gré de mes passages, les animaux en peluche et mes effets se retrouvaient dans l’âtre, endommagés par un feu que je ne voyais jamais. J’étais déterminée à comprendre les mystères de la petite chambre et je m’y suis endormie, un soir. Les cauchemars que j’y ai faits m’ont hantée longtemps après. Toute la nuit durant, j’étais pourchassée par je ne savais quelle entité. Elle voulait mon sang. Elle voulait mes os. À mon réveil, je m’étais déplacée jusqu’à frôler dangereusement l’âtre, comme si ce garçon au regard mesquin m’avait entraînée là. Tu vas me tuer! Laisse-moi en paix. Je te déteste! Quitte cette maison!

- Va-t-en! PARS!
- Non.

Mon coeur s’est arrêté lorsque la voix du Chasseur s’est fait entendre à mon oreille. Le froid de la chambre me glaçait les os plus encore qu’avant. Il me traquait. Il me pourchassait et m’entraînait inexorablement jusqu’à ce piège que je percevais à peine. Il allait me brûler vive. Il allait me transpercer de mille aiguilles. Il allait hanter mes rêves jusqu’à ce que je me pende à l’une des poutres de ce plafond sans fin. Je hurlais contre lui, le Chasseur qui ne me répondait plus, lorsque Pierre est revenu.

Nous avons laissé la maison derrière nous et avons abandonné notre rêve de fonder une famille. Désormais, le seul enfant qui hantait mes rêves était le spectre malveillant du Chasseur et de cette chambre d’enfant qui était son antre.






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contes et légendes d'arven

La Rose Écarlate

Livre III • Lorgol







Pensée et Mémoire



Jocaste du Lys-d’Antan et Fantasme du Vol d’Or
Académie de Magie et du Savoir, été 663


ب

Cours !

Si tu tiens à la vie, petite – cours !

Essoufflée, affolée, la panique battant fébrilement à ses tempes, la jeune femme continue à dévaler les ruelles sombres de Lorgol, en cette heure si nocturne que l’on ne saurait dire s’il est très tard ou plutôt vraiment très tôt. Elle court, la belle enfant, elle court, éperdument – elle court pour sauver sa tête, poursuivie par les soldats de la garde. Les cheveux au vent, les vêtements désordonnés, les pieds déchaussés : tout en elle indiquerait l’humble nature de ses origines, mais il y a dans le fier regard et dans l’extrême propreté de ses pauvres atours un orgueil féminin bien peu commun pour les filles des bas-fonds. Derrière elle, dans un tintamarre métallique doublé du martèlement rythmique des sabots de leur monture, les soldats du guet poursuivent leur avancée. Certes, l’étroitesse des allées les ralentit – mais ils ont sur elle l’avantage d’un repos régulier et d’un corps bien nourri, et la pauvrette perd du terrain. Ils vont la rattraper, c’est certain – la rattraper, et l’éventrer, là, sur les pavés. Comme une moins-que-rien – comme tous les déshérités.

Et pourtant. Elle a bien failli y croire – elle a bien failli garder espoir, trompée par ses propres tuteurs.

C’était leur idée, bien évidemment, de dénoncer leur pupille en fuite comme assassin de leur fils, dans ce monde où la loi le prohibe. Juste pour un mariage refusé, juste pour avoir trop résisté à son enlèvement, et tué de ses mains le pourceau qui voulait la contraindre. Elle a fui. Se perdant parmi les domestiques, sous l’apparence d’une suivante terne et sans attrait, pourchassée sur la simple dénonciation de son parrain qui aurait dû avoir honte de vouloir la forcer à entrer dans le lit de son rejeton. Confusément, l’orpheline perçoit que nul chagrin n’a pesé sur leur décision, et elle sait, avec la certitude propre à ceux qui hésitent au seuil de l’âge adulte, qu’ils sont également ceux qui l’ont vendue. Qu’attendre de plus, après tout, de petits nobles bellifériens, plus attachés au prestige de leur nom qu’à la sauvegarde de leur maison ? Fille dans ce duché d’hommes, jamais elle n’aurait eu de réelle valeur à leurs yeux, sauf par les enfants qu’elle aurait pu porter. Mieux vaut peut-être pour elle périr tout de suite. Mieux vaut peut-être pour elle trouver dans la mort la liberté que la vie lui a refusée ?

La jeune femme s’essouffle – sa fuite aura duré une dizaine de jours. Elle a pu rallier Lorgol, elle a presque réussi à atteindre l’Académie pour y supplier l’asile des Savants, expliquant la légitime défense, plaidant l’accident ; oui mais voilà, elle n’est pas encore suffisamment rapide pour distancer des destriers élevés pour la guerre, la compétence d’une milice privée de Guerriers payés pour la tuer, et l’ombre de ses tuteurs vient peser sur elle. Le couperet va s’abattre.

Adieu, Jocaste du Lys Ecarlate. Adieu, toi la descendante du Lys Ensanglanté, ce général des armées d’Ibélène aux légendaires accomplissements, cet homme fier et brave qui aura sauvé son peuple des agressions de Faërie plus d’une fois, il y a des siècles de cela, avant la Trêve. Adieu, toi la descendante d’Ambroisie du Lys, qui devint reine de Bellifère il y a deux mille ans de cela en épousant son roi. Adieu, ô toi jeunette, toi le dernier vestige d’une époque révolue, toi l’esquisse de quelque chose de bien plus grand, de bien plus beau que la morne tristesse de ces jours gris et ternes. Avant même qu’il n’ait pu commencer, voilà que ton temps est révolu, voilà que ta lignée est perdue. Adieu, petite.

Derrière la frêle silhouette qui titube sur la route de l’Académie, un filet de sang marque sa trace. La lame de son poursuivant s’est abattue, et elle sent, sous le bras qu’elle tient serré contre son flanc, la chaleur de la plaie qui déverse ses forces vitales hors de sa poitrine. De l’épaule à la hanche – le coup de taille ne l’a pas ratée, et elle n’a évité le trépas qu’en se jetant en arrière. Elle ne court plus, pauvrette – elle vacille, pas à pas, elle que ses poursuivants ont laissée pour morte dans une flaque de sang. Comment a-t-elle trouvé en elle la force encore de se relever et d’avancer, quelle étrange impulsion la guide tout droit vers le grand portail de marbre ?

La brume a noyé son regard, le vertige s’empare d’elle à présent. A bout de forces, privée de ce souffle de vie si ténu qui vacille comme la flamme d’une bougie dans le vent, elle s’effondre. Une ombre soudain vient envelopper la silhouette meurtrie – Jocaste ne voit qu’un océan écarlate qui lui rappelle ce sang dont son nom se glorifie, ce sang qui s’écoule, inlassablement, le long de son corps déchiré. Dans l’air environnant, une pensée vibre, solennelle, toute-puissante, et résonne dans l’esprit de la jeune femme comme si une voix profonde, caressante et grave, avait parlé sous les frondaisons qui bordent l’allée.

« Courage, petite. Tu y es presque. »

Jocaste n’est plus en état de comprendre. Elle s’aventure déjà aux limites de la conscience, aperçoit dans un halo lumineux un seuil qui se dessine. La paix, peut-être ? Désespérée, elle se jette en avant vers cette terre promise, ce serment d’abandon, ce vœu d’oubli, prête à tout pour quitter ce corps douloureux qui brûle et gèle en même temps, opposant à la fournaise de cette plaie béante l’engourdissement terrifiant de ses extrémités, qui commence à gagner le reste de ses membres. Elle s’enfuit, vive et rapide, mais voilà qu’un voile soudain vient lui dérober la lumière, et que le velours de cette voix mentale l’environne.

« J’ai appelé des mages guérisseurs. Ils vont s’occuper de toi. »

La douleur revient, insupportable – oh, quelle torture ! Le sang accélère, bat plus fort, plus loin encore, et Jocaste se tord sur le sol, incapable d’échapper à la souffrance qui irradie tout à coup de la plaie barrant son corps. Un souffle puissant, doublé d’un vrombissement sourd, déferle sur son corps pantelant, et la jeune femme hoquète de sentir la vie se frayer à nouveau un chemin dans sa chair torturée. La marée écarlate bouge dans son champ de vision – c’est flou, trop flou encore, mais la rescapée distingue à présent une griffe acérée, et la forme d’une aile. L’ombre se fait plus grande, plus dense, alors qu’un corps massif vient lui cacher le soleil – un long cou sinueux, élégant, gracieux, et une tête fine couronnée de deux cornes recourbées qui se penche vers elle pour l’observer.

Abasourdie, Jocaste ne bouge plus – elle a trop mal, elle a trop froid, elle a trop peur. Délicatement, avec une minutie ahurissante pour une créature aussi imposante, le dragon recouvre l’humaine tremblante de son aile, avant de la caler contre son flanc tapissé d’écailles étincelantes. Elles sont douces, ces écailles, incroyablement douces en vérité, et terriblement chaudes. Jocaste ne bouge plus – elle se réchauffe, tout autant terrifiée que soulagée par ce secours inattendu. A nouveau, la voix grave résonne sous son crâne, étrangement féminine dans son intonation, tandis qu’elle se détend, bercée par la respiration du dragon.

« Repose-toi, petite. Guéris. Je veille sur toi. »

Jocaste n’entend pas, quelques minutes plus tard, la discussion qui s’engage entre la dragonne et une mage guérisseuse qui vient de les rejoindre. Elle ne sait pas encore, alors que la créature la remet aux bons soins de cette femme austère, qu’il s’agit de l’Archimage en personne. Elle n’a pas non plus conscience, tandis qu’on la transporte sans connaissance à l’intérieur de l’Académie, qu’une vague d’Or vient de noyer le Rubis des écailles polies. Elle ne voit pas tout ça ; elle dort, du lourd sommeil de ceux qui viennent de tromper la mort…

Ces souvenirs éveillent toujours chez Jocaste le même émerveillement, quatre ans plus tard, alors qu’elle est assise entre les pattes avant de Fantasme qui somnole au soleil. Écarlates, oh oui, l’une et l’autre – la dragonne est d’Or à présent, mais elle conserve le flamboiement intérieur du Vol de Rubis qui l’a vue naître. Jocaste, quant à elle, a changé de nom – désormais, elle revendique pour sien le Lys tel qu’il était avant la Trêve, avant le bannissement des mages, avant la folie et la mort ; elle revendique un Lys fier et brave, prêt à faire couler le sang, celui des ennemis comme le sien propre, s’il en survient le besoin. Un Lys courageux, un Lys honorable, un Lys honnête surtout.

Dévidant le fil de ses pensées, elle perçoit l’amusement de sa dragonne. Fantasme est une créature bien incroyable, et les leçons de vie dispensées par l’imprévisible partenaire du Fou Noir sont d’une richesse et d’une complexité sans cesse renouvelées. Jocaste s’émerveille à chaque instant que l’esprit de Rhéa de Sombreciel l’ait choisie – qu’une femme aussi noble et forte ait pu voir en elle un écrin valable.

« Je me souviens aussi de toi à notre premier regard, Jocaste. Tu étais jeune, et tu étais faible. Blessée, et près de la mort ; j’ai failli te laisser à ton sort, ou t’achever, par pitié pour ta détresse. Mais il y avait quelque chose en toi, petite. Tu étais arrivée jusqu’à nous, malgré les épreuves  – et il y avait… un éclat, dans ton âme. J’ai voulu te sauver, comme on sauve un enfant, comme on sauve un projet – et j’ai voulu t’enseigner, pour observer tes progrès. J’ai voulu t’avoir pour moi, petite, parce que tu m’intriguais. »

La tête massive vient se poser sur une patte griffue, à quelques pouces de Jocaste qui ne frémit pas. Elle n’a plus peur des dragons depuis un bon moment, et Fantasme occupe une place bien particulière dans son cœur. Le regard troublant de la dragonne croise le sien, et elle poursuit, de cette voix mentale à la tessiture si riche, qui a encore gagné en élégance depuis que l’or a de nouveau recouvert ses écailles. Fantasme est devenue plus sage, plus intrépide, plus mature depuis – Fantasme a pris une toute nouvelle envergure, et Jocaste n’en conçoit que plus de respect pour cette âme ancienne qu’elle considère aujourd’hui comme une amie et une alliée.

« Jeune, tu l’es encore. Tu le seras toujours, à mes yeux. Mais tu n’es plus faible. Tu as trouvé ta force, petite. Je veux la nourrir et la voir grandir. »

Fantasme se tait un instant. Jocaste n’est pas encore aussi experte que son amie pour interpréter les pensées, et surtout pas celles d’un dragon, mais elle perçoit une émotion inédite sur laquelle elle ne parvient pas encore à mettre un nom.

« J’aime l’Humanité. C’est pour tes frères et tes sœurs qui foulent la poussière que les premiers d’entre nous se sont faits d’Or, petite. Celle qui m’a précédée y croyait fermement. Parce qu’il y avait Rhéa. Elle était… ah, petite, elle était libre. Elle n’avait pour limites que celles qu’elle s’était elle-même fixées. Elle m’avait donné envie de lutter pour votre liberté, vois-tu ? Les années ont passé. J’attendais le moment où, peut-être, je serais suffisamment âgée pour décider de changer, moi aussi. Et je t’ai trouvée, là, aux portes du trépas, sur un bout de chemin poussiéreux, avec ton sang si rouge sur la neige. Tu étais presque partie déjà, et pourtant, tu brillais tellement, petite… »

L’équivalent d’un soupir de dragon interrompt quelques instants le fil des pensées de Fantasme. La chair de poule a parcouru tout l’épiderme de Jocaste, qui se tient coite, et écoute, de toute son âme, les confidences si rares d’une dragonne encore très jeune mais déjà si vieille, et qui joue les évaporées pour mieux dissimuler l’ampleur de sa sensibilité.

« Je n’étais pas encore devenue celle que je suis. J’étais encore du Rubis, mais tu m’as plu au premier regard, petite. Tu étais prometteuse. Je n’étais pas encore devenue d’Or, mais tu réveillais en moi le souvenir de temps révolus que je n’ai pas connus, et je t’ai aimée pour ça, Jocaste. »

Une paupière frangée de cils d’un noir absolu vient voiler brièvement l’iris d’ambre, tandis que le museau couvert de fines écailles pousse doucement le genou de la jeune femme pour appuyer les paroles de la dragonne.

« Vos vies sont trop brèves pour que je puisse me lier aisément avec tes semblables. Vous êtes bien trop éphémères à mon goût, et je n’aurais pas su m’associer à un Chevaucheur au risque de devoir le pleurer. Mais succéder à Téméraire, et accompagner le Fou Noir dans tous ses écrins à venir… Oui, c’est envisageable. Nos esprits portent le deuil de ceux que nous avons perdus, et je sais qu’un jour, petite, tu ne seras plus qu’une belle histoire sur la fresque de ma mémoire. J’y suis préparée. Nous avons décidé que nos vies ne prenaient de sens que par la valeur de ceux que nous y admettons. Nous sommes immortels, Jocaste – le temps n’a pas de prise sur nous, et nous en avons été les maîtres, je le pressens. Rien ne devrait compter pour nous, nous sommes tout-puissants ; mais pour ne pas nous perdre dans l’égoïsme, pour ne pas nous prendre pour ce que nous refusons de devenir, nous avons choisi d’aimer l’Humanité. »

Jocaste ose à peine respirer. Il est bien rare que les dragons de la Rose se laissent aller à de tels épanchements, surtout auprès d’écrins aussi récemment choisis qu’elle-même, surtout de la part de Fantasme que l’on connaît surtout pour ses lubies et son inconséquence. Qui pourrait deviner qu’un tempérament aussi juvénile dissimule en fait les cicatrices et la vulnérabilité d’une âme aussi bien née ?

« J’aime Rhéa pour cette liberté qu’elle m’offre, sans arrière-pensée. Je l’aime pour sa tolérance, pour sa force d’âme, pour l’aventure qui brûle en elle. J’aime le Fou pour cette impertinence que nous partageons, pour la poésie bohème de son esprit, pour la noblesse de ses convictions baignées de larmes, et pour cette indépendance forcenée qui vibre autant pour les enfants des Miracles que pour ceux des flots, dans les rues de Lorgol comme dans ses canaux. J’aime les étudiants de l’Académie pour toutes ces questions qu’ils égrènent mais qu’ils ne savent pas poser, pour leur douceur obstinée, pour la générosité de ceux qui ont tout reçu et qui savent partager, pour l’optimisme auquel ils se refusent à déroger. Et toi, Jocaste, je t’aime pour ton courage, pour ton honnêteté, pour ton refus de te plier à des conventions que tu n’as pas décidées ; et plus que tout, je t’aime pour la confiance dont tu m’honores. Ce premier jour, Jocaste, tu m’as abandonné toute ton âme, et tu t’es entièrement remise à moi ; personne d’autre, jamais, ne m’a autant donné prise sur son être. J’aurais pu te briser aussi simplement que tu écrases un insecte, j’aurais pu ravager ton esprit, j’aurais pu faire de toi mon esclave – et tu aurais été heureuse de l’être. Tu t’es remise entre mes griffes, entièrement vulnérable – et j’ai juré que tant que tu en aurais la volonté, tu y serais dans la plus totale sécurité. J’ai voulu te protéger, petite – parce que tu m’as rappelé que l’Humanité mérite d’être aimée. »

Jocaste ne répond pas. Elle ne peut pas – dans sa gorge, une boule de chaleur a enflé et menace de crever. Ses paupières frissonnent – elle est émue, émue aux larmes, par la confidence tranquille et la totale franchise de cette dragonne qui lézarde au soleil. De pensée à pensée, un courant d’émotions circule entre elles, instinctif, naturel, tissé de quatre années d’échanges et de discussions, de débats et de pardons, de critiques et de questions, d’exigences… et d’affection.

Elle ne savait pas que les dragons pouvaient aimer.

« Si nous savons aimer, petite, c’est parce que les hommes nous l’ont montré. »

L’Histoire ne sait pas encore que Jocaste du Lys-d’Antan et Fantasme du Vol d’Or coopéreront pendant presque quarante ans, incarnant le Fou Noir le plus téméraire mais aussi le plus ardent de tous ceux qui se succèderont – et qu’au hasard des générations, souvent ses descendantes furent appelées par Rhéa, pour cette flamboyance de l’esprit tout autant que du cœur qui les caractérise.
De fil en aiguille, d’un écrin à l’autre, jusqu’à la dernière.

Rhéa n’est plus, mais Fantasme n’oubliera jamais les visages et les noms de celles qui l’ont incarnée.
Comme une mosaïque éclatante de lumière sur la fresque de sa mémoire, pour l’éternité.
Les dragons aussi savent aimer.

ب

Les formes qui différencient les êtres importent peu,
si leurs pensées s’unissent pour bâtir un monde.
(Roger Leloup)




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Message Sujet: Re: Livre IV • Arven   Livre IV • Arven EmptyJeu 21 Juin - 20:03




contes et légendes d'arven

Les Figures Célèbres

Livre IV • Arven








Un petit cours d'histoire



Fleur de la Source était assise, jetant un regard à sa montre avant de toussoter doucement. Il ne lui suffit pas plus pour que le silence se fasse dans la pièce, les regards se braquant tous dans sa direction. Comme à chaque fois qu’elle intervenait dans cette classe, l’attention des étudiants de l’Académie était totale. Parce qu’elle racontait l’Histoire comme on racontait les histoires. Et elle n’était jamais ennuyante, comme si elle vivait elle-même ce qu’elle était en train de raconter. Sa voix était comme hypnotique et donnait l’impression qu’on était avec elle, à observer en direct la vie dont elle parlait.

« Il est parfois des vies calmes, monotones, qui se répètent sans cesse. Des vies qui ne marqueront pas les esprits, dont la mémoire s’effacera lorsque les dernières personnes qui se souviennent d’elles auront elles aussi disparu de la surface de la terre. Ces existences sont les plus fréquentes et, sans elles, le monde ne pourrait pas tourner rond.

Et puis, il y a des vies comme celles de Pascaline Mappemonde. De ces vies atypiques, qui changent la marche du monde, qui nous obligent à voir notre univers différemment. Parce qu’elle avait toujours été comme ça, à ne jamais se contenter de ce qu’on lui disait, à toujours vouloir voir ce qu’il y avait au-delà des explications les plus simples. Depuis son plus jeune âge, elle testait les limites. De sa maison au départ. Puis de son village. Et, une fois qu’elle avait réussi à en franchir les frontières, plus rien n’avait pu l’arrêter.
»

Se relevant la jeune femme agita une main dans les airs, comme si elle dessinait. Une carte d’Arven se matérialisa, avec force détails, au point d’en faire sursauter de surprises certains des étudiants qui se retrouvèrent l’une la tête dans Roc-Epine et l’autre, la main dans l’eau.

« Elle est la première à avoir dessiné une carte complète de notre continent. Vous rendez-vous compte de ce que cela peut impliquer ? Elle est allée partout. Du nord au sud, de l’est à l’ouest. Elle a gravi les montagnes, traversé les gouffres et les rivières, sans jamais donner l’impression que quoi que ce soit pourrait l’arrêter. »

Alors qu’elle parlait, se dessinaient les montagnes, les gouffres et les cours d’eau que chacun connaissait. Ou devait connaître tout du moins, s’ils étaient attentifs aux cours de géographie qu’elle dispensait également.

« Vous savez qu’elle est aussi la première à avoir pris le temps de noter tous les noms de villes et des villages. Elle est allée sonder les gens pour connaître comment on appelait le moindre cours d’eau, le moindre monticule. Cela lui a pris des années, des décennies même. Mais jamais elle ne se lassait, jamais elle n’a failli dans cette mission qu’elle s’était imposée. Parce qu’elle savait qu’elle n’aurait de cesse de continuer sa route tant qu’elle ne pourrait pas se targuer d’avoir complété entièrement la carte qu’elle avait commencé lorsqu’elle était enfant. »

D’un geste de la main, elle fit apparaître la fameuse carte de Pascaline Mappemonde, dans sa version originale, avec l'écriture-même de la cartographe, devenue une véritable relique historique. Peu de gens avaient pu la voir véritablement, elle était devenue bien trop fragile avec les années. Mais elle était conservée précieusement, à l’abri des intempéries et du temps qui passe, protégée même par un sortilège. Fleur avait eu le privilège de l’apercevoir, il y a bien des années et elle n’avait pas pu oublier la vive émotion qu’elle avait ressentie ce jour-là. Esquissant un sourire, elle reprit, d’une voix plus douce.

« Il y a eu beaucoup de rumeurs concernant son existence. Sur ce qu’elle a pu faire, les chemins qu’elle avait pu suivre tout au long de sa vie. On sait aujourd’hui qu’elle a été une des premières Épines ce qui, au fond, quand on sait le caractère qu’elle avait, n’étonnera personne. Et puis, elle a fondé l’Ordre du Jugement. Mais, comme vous avez pu le constater, nous ne sommes pas là aujourd’hui pour aborder ces aspects de sa personnalité. C’est la cartographe que nous saluons, que nous admirons. Personne n’aurait osé entreprendre le chemin qu’elle a choisi de suivre. Seule, les premières années. Jusqu’à ce qu’elle croise la route d’un botaniste, passionné par la découvertes des plantes. Ils étaient visiblement fait pour s’entendre tous les eux. Et si bien souvent Pascaline avait eu peur de ne jamais pouvoir partager les émotions qu’elle pouvait ressentir en découvrant un nouvel endroit, de ne jamais pouvoir dire ce qu’elle avait sur le cœur, la rencontre avec Hector allait tout changer. »

Remarquant l’intérêt soudain de certaines jeunes filles, Fleur toussa un rire avant de faire apparaître une vieille peinture les représentant tous les deux.

« Ne vous enthousiasmez pas trop. On ne sait pas s’ils ont été autre chose que de très bons amis, sillonnant les routes ensemble pendant des décennies. Il n’y a nulle trace d’un mariage entre eux, d’enfants qui auraient pu voir le monde. »

En vérité, Fleur avait trouvé quelques documents, de rares échanges épistolaires qui avaient traversé les décennies, où Pascaline évoquait à mi-mots avoir trouvé l’amour de sa vie. Mais qu’elle ne pourrait jamais troquer sa liberté, quels que soient les sentiments qu’elle pouvait ressentir, contre une vie de mère de famille. Visiblement Hector n’en avait pas pris ombrage et était resté à ses côtés toutes ces années.

« … ils nous ont cependant transmis un héritage des plus précieux. Certains en ont entendu parler. Il s’agit d’un ouvrage mêlant les cartes du continent aux plantes que l’on peut trouver dans chacune des régions, chacun des pays qu’ils ont traversés. Je ne suis pas sûr que qui que ce soit ait de nouveau entrepris un tel travail, ait réussi à être aussi minutieux, aussi précis. »

Quelques pages apparurent alors qu’elle parlait, avant de disparaître pour laisser place à une petite maison en bord de plage, qui semblait seule au milieu de nulle part.

« Ils ont sillonné les routes pendant près de quarante ans. Vous vous rendez compte ? Et puis, un jour, elle a mis un point final à cette carte qu’elle avait mis tant de temps à dessiner. Ils sont installés dans cette petite maison… tous les deux oui. »

Elle laissa filer un sourire aux petits sifflements qui échappèrent des étudiants avant de se faire plus malicieuse.

« Chacun sa chambre, cela va sans dire. Une petite maison au sud de Lagrance, au soleil, au calme, loin de tout le monde. Hector en a profité pour écrire un traité de botanique. Certains le connaissent probablement, c’est celui qui étudié en première année à l’Académie. Oui, oui, je vous parle bien du traité d’Hector Verteplaine. Que vous avez dû apprendre par cœur ou peu s’en faut si ma mémoire est bonne. Et c’est ainsi qu’elle s’est éteinte, entourée par ses cartes, son ami et un paysage que beaucoup d’entre nous rêveraient de connaître pour leurs vieux… ou même les autres jours en vérité. »

Un claquement de doigts et tout avait disparu. La lumière était revenue, faisant ciller les étudiants, surpris par le brusque changement d’ambiance. Fleur laissa filer un instant de silence avant de reprendre, d’un ton léger.

« Pour la semaine prochaine, je veux que vous me racontiez comment vous, vous voyez la façon dont vous finirez votre vie. Ce qui marquera votre existence. Que ce soit des cartes, un ami, une famille. Peu importe. Quels sont vos rêves, quels sont vos projets. Et surtout, ce qui, dans votre vie, méritera qu’on se souvienne de vous. Le cours est terminé. »


• La Cartographie des Souvenirs



La vieille femme l’observait avec ses yeux immenses et brillants, mais Sandrine ne s’y fiait plus depuis longtemps. La maladie était étrange et les médecins s’étaient succédés sans connaître la cause réelle. Tous, pourtant, n’avaient qu’un mot aux lèvres, un mot terrible, un mot acide : démence. Pernicieuse, cette affection semblait s’être logée au creux de l’âme de sa marraine. Le tout avait débuté discrètement, si bien que Sandrine n’avait rien remarqué. Ce n’était qu’avec plusieurs années de recul, devant l’état déplorable de cette vieille femme, que la jeunette se rappelait les premiers indices. Les paroles de cette berceuse qu’elle lui avait fredonné sans relâche, lorsqu’elle était enfant, lui échappaient désormais. Les anniversaires de ses neveux et nièces, si précieux à son coeur, devenaient une succession de dates floues. Le plus douloureux fut sans doute lorsqu’elle s'apercevait que ses connaissances historiques s’étiolaient. Spécialiste de l’histoire des cartographes, pour que la mémoire d’Arven ne s’efface pas, la vieille femme assistait à la propre disparition de son histoire, de ses pensées, de ses souvenirs. Sandrine avait parfois cru, à tort, que l’éclat brillant de son regard signifiait une percée dans la réalité.

- Je voudrais ma face à poissons.

La jeunette acquiesça à plusieurs reprises alors que son regard parcourait les étagères et la petite table, au centre de la chambre, à la recherche de l’objet convoité. Des livres en quantité meublaient les nombreuses étagères alors que des cartes détaillées couvraient les murs. Des portraits, nombreux,  étaient reliés entre eux par des ficelles. C’était l’oeuvre de Sandrine qui, bien qu’impuissante, s’efforçait malgré tout de retenir les souvenirs de sa marraine entre eux, comme par crainte de les voir s’envoler. Près du plateau de biscuits, une tasse peinte de poissons fins. Non sans un soupir, la jeune femme rapatria biscuits et tasse à poissons près de sa marraine. Elle baisa sa tête blanche et fragile et empoigna l’un des livres de l’étagère. Pascaline Mappemonde par Ludivine Ivresprit : études d’une cartographe de génie.

- Et si nous continuions le récit de Pascaline Mappemonde, Ludivine ?

À l’instar d’une enfant, la petite femme ensevelie sous la couverture opinait avec enthousiasme, les lèvres pleine de miettes de biscuit. Sandrine plongea rapidement son nez dans le livre épais pour masquer son émotion. De son héroïne, de la professeure adulée par ses élèves, de la marraine dévouée et astucieuse, il ne restait qu’une petite femme tremblante et déracinée de ses propres souvenirs, perdue dans une réalité qu’elle peinait à percevoir.

- Pascaline Mappemonde n’était pas seulement une Cielsombroise en fuite en raison de ses idéaux politiques. Elle était surtout et avant tout une cartographe talentueuse, une travailleuse acharnée et une âme curieuse et vive. Ce fut la première à cartographier entièrement le continent, à recenser l’intégralité des côtes, il va de soit, mais également des terres, des rivières, des monts et limitations des terres. Un travail colossal qu’elle effectuait avec passion, pour ne pas dire vocation.

Elle interrompit sa lecture pour regarder sa marraine, toujours attentive et suspendue à ses lèvres. À de nombreuses reprises, déjà, Sandrine lui narrait les aventures de Pascaline en retraçant ses découvertes, en détaillant ses moindres cartes, et toujours Ludivine se montrait attentive comme si elle découvrait le récit pour la première fois.

- Pareille grandeur attire inévitablement les opportunistes et nombreux sont ceux, à travers les ans, à se proclamer héritier d’une savante aussi grandiose. Chers lecteurs, il n’en est rien. Pascaline Mappemonde n’était pas de celle…
- ...à fonder famille et s’incliner devant un époux.

Sandrine s’inclina brièvement sur sa marraine pour caresser ses cheveux fins, blancs comme neige, dans un geste purement affectueux. Un retour à la réalité, sommaire, ou peut-être était-ce simplement l’habitude d’entendre encore et encore son passage préféré..?

- Non, Ludivine. Pascaline Mappemonde n’était pas de celle à fonder famille et s’incliner devant un époux. Les plus récentes recherches ont dévoilé une correspondance enflammée entre la plus légendaire des cartographes et Hortense Boisvert, modeste botaniste spécialisée en flore aquatique. Ce fut lors d’une étude d’une rivière lagrane qu’elles se rencontrèrent, l’une pour cartographier l’endroit, l’autre pour inspecter l’évolution des lézardelles penchées. L’échange de lettre s’arrêta subitement après deux ans, lorsque Pascaline invita Hortense à parcourir le monde à ses côtés.

Sandrine arrêta sa lecture. Sa marraine n’écoutait plus, le regard perdu vers les portraits au fusain présentés sur le mur, non loin d’une carte de Sombreciel. C’était son portrait que sa marraine dévisageait avec insistance et curiosité.

- Je veillerai sur tes livres de Pascaline Mappemonde, Ludivine, comme je veille sur tes souvenirs.




La colère du caveau



Le 27 juillet 346

Capitaine Tonnevoix,

Le crâne du soldat Fierfront est désormais affiché au mur du caveau militaire de Riven, aux côtés de ceux des autres soldats qui n’ont de famille que leurs frères d’armes. Ses ossements ont rejoint l’ossuaire de Riven et son cercueil accueille déjà le corps d’un autre de nos camarades, tombé il y a peu.

Observé : quatre crânes déplacés, deux plaques nominatives abîmées, trois cercueils de pierre ouverts. Demande permission de poster un tour de garde supplémentaire, le temps que les travaux de réfection soient complétés. Demande permission d’ouvrir enquête auprès des résidents alentours et des derniers guerriers ayant eu accès au caveau. Derniers événements semblables datés de 344.

Gloire et vaillance,

Major Martin Lancebel

▬ • ♦️ • ▬

Le 26 août 346

Capitaine Tonnevoix,

Nouveaux bris au sein du caveau militaire de Riven : une partie de l’ossuaire a été lancée contre les murs, plusieurs os sont brisés et deux crânes fracassés. Aucune entrée non autorisée n’a été enregistrée par la garde, depuis la mise en poste de renforts. Demande permission de convoquer les criminels de la châtellerie afin de les interroger. Demande permission d'interroger les cadets en formation.

Gloire et vaillance,

Major Martin Lancebel

▬ • ♦️ • ▬

Le 16 septembre 346

Capitaine Tonnevoix,

Le responsable des bris nous a échappé de peu, ce matin. Parti au moment où nous sommes entrés pour le prendre sur le fait. Demande permission d’effectuer une excavation partielle du caveau militaire de Riven, afin de vérifier qu’aucune entrée ou sortie ne soit possible par une autre issue. Demande permission d’engager un architecte afin d’inspecter les lieux et d’analyser les plans du caveau. Demande permission de déplacer, ou de vider si nécessaire, les cercueils présentement occupés.

Gloire et vaillance,

Major Martin Lancebel

▬ • ♦️ • ▬

Le 27 septembre 346

Capitaine Tonnevoix

Premières fouilles effectuées en présence du sergent Justelame, du soldat Aubenoire, du soldat Tranchemain, de l’architecte Sigmund Haut-Esprit. Aucun passage inconnu n’a été découvert. Observé : déplacement d’ossements, sans intervention d’aucune des personnes présentes. Demande permission d’effectuer arrestation de mages aux alentours, afin de les interroger. Demande permission de contacter la Guilde des Mages afin de leur signaler le comportement inadéquat d'un de leurs mages.

Gloire et vaillance,

Major Martin Lancebel

▬ • ♦️ • ▬

Le 28 septembre 346

Capitaine Tonnevoix,

Annulation de la précédente demande.
Le responsable de la désécration du caveau militaire de Riven et de son ossuaire trouvé.
Demande permission de rapatrier le crâne du major Viril de Viremont, du caveau d'Hacheclair, et de l'exposer au caveau de Riven.
Ses ossements se trouvent au caveau de Riven, comme son fantôme nous l’a vigoureusement souligné, malencontreusement séparés de sa tête. Un fémur est manquant depuis 344 (événements cités précédemment dans ma correspondance : vol présumé, aucun coupable retrouvé). Le deuxième fémur est en parfait état, en témoignent les blessures sur les têtes des soldats Aubenoire et Tranchemain.
Demande permission de convoquer un fidèle de Sithis afin de conduire le major de Viremont à son dernier repos, avec ou sans son fémur droit.

Gloire et vaillance,

Major Martin Lancebel



Adelphe Fière-Cuirasse



Il était respecté, Adelphe Fière-Cuirasse. Il était respecté parce qu'il avait prouvé sa valeur sur le champ de bataille. Il y avait plus gradé que lui, il est vrai, mais les hommes sous sa coupe ainsi que son entourage louaient sa capacité à prendre les choses en main et à avancer dans la vie sans écraser les autres. Il n'en restait pas moins fier soldat et assuré de son statut d'homme. Nulle sensiblerie chez lui. Et si les affaires de la chair n'étaient pas dans ses intérêts premiers, ce n'était qu'un détail. .

Ses croyances se retrouvèrent en partie bouleversées lors d'une soirée organisée par les nobles propriétaires de sa baronnie d'origine et à laquelle il était avec son supérieur hiérarchique. Ce soir-là, Adelphe comprit la raison pour laquelle ses yeux dérivaient rarement sur les poitrines généreuses des femmes pourtant si belles. Il sut car l'émerveillement l'envahit lorsque son regard se posa sur l'aîné de la famille. Eumène. De sept ans son cadet. Des épaules carrées et solides. Un port assuré incitant à graviter autour de lui. Des jambes longues et musclées. Et des yeux bleus comme les mers par temps clair. Des yeux qui croisèrent les siens quand le regard du soldat remonta sur son visage. Adelphe comprit qu'il n'était pas comme les autres et que sa différence était dangereuse.

Un malaise s'installa en lui et il détourna les yeux car qu'y avait-il de pire que cela ? Bellifère n'était pas Sombreciel. Bellifère ne pardonnait pas ce genre d'offenses. Pourtant, le Destin sembla préférer pousser le soldat à sa perte car, par la suite, son chemin croisa régulièrement celui d'Eumène. Malgré toute l'impassibilité du monde, Adelphe découvrit qu'il s'entendait bien avec l'autre homme. Evidemment, ils n'enfreignirent aucune règle et respectèrent les convenances. Ils ne se croisaient que durant des événements mondains ou lors des visites d'Eumène dans le bourg.

Il suffit pourtant d'un moment d'égarement, une seul, arrosé d'un surplus d'alcool rendant les esprits trop libres, trop audacieux, pour que leurs vies basculent. A l'abri des regards, en plein milieu d'un éclat de rire commun, leurs lèvres se trouvèrent, leurs mains découvrirent le corps de l'autre de manière – trop – naturelle. Malgré l'alarme en arrière-plan de son esprit, comment Adelphe aurait-il pu penser à mal de quelque chose de si exquis, si libérateur et, malgré les risques, si vivant ?

Le Destin, si généreux dans ce qu'il avait offert, dut pourtant estimer qu'il avait fait une erreur. Peut-être Kern lui avait-il exprimé son mécontentement ? Peut-être simplement que le soldat n'était pas assez méritant. Toujours est-il que les amants nouveaux furent pris sur le fait. Ils s'écartèrent vivement l'un de l'autre, incapables de réagir alors que la réalité s'invitait à nouveau à leurs consciences. A ce moment-là, les retombées de leurs actions leur apparurent pleinement.

Ils furent tirés jusqu'à la fontaine au fond des jardins, Adelphe sans aucun ménagement. Les mots, les insultes, les coups fusèrent. Eumène semblait incapable de faire autre chose que d'assister à la scène, terrorisé. Tous, sur place, savaient ce qui arrivait à ceux qui faisaient preuve d'une telle déviance.
Vint ensuite l'unique question qui pourrait sauver la vie du noble : Est-ce qu'il t'a forcé ? Et Adelphe sut avant qu'Eumène n'ouvre la bouche que leurs destinées allaient se séparer ici et maintenant.

Oui.

Instantanément, la tête d'Adelphe se retrouva sous l'eau de la fontaine, des mains la forçant à y rester. Il se débattit par instinct, mais, au fond de lui, il savait qu'il s'agissait là d'un sort bien plus clément que si ses actions venaient à être connues publiquement. Le déshonneur sur son nom, sur sa famille, sur celle d'Eumène.

La mort fut douloureuse, ses poumons brûlant toujours plus, sa tête semblant exploser sous la pression. Ce fut un soulagement lorsqu'enfin il sombra dans l'inconscience. Il fut cependant de courte durée : la confusion totale l'envahit lorsqu'il s'éveilla au-dessus de la fontaine alors que les hommes emportaient son corps pour s'en débarrasser dans le plus grand secret. Son regard se porta sur Eumène qui fixait sa carcasse sans vie, atterré et épouvanté. Il fut poussé vers la demeure, destiné à vivre comme si rien ne s'était jamais passé. Adelphe vit tout de même le dernier regard qu'il jeta à la fontaine.

Ce ne fut pas la dernière fois qu'il le vit, ce regard.
Les années passant, quand Eumène vint à errer près de la fontaine, parfois seul, parfois accompagné de sa femme, parfois de ses enfants, il affichait toujours la même expression : un mélange de tristesse, de culpabilité et de détermination. S'il avait été encore vivant, Adelphe en aurait eu le cœur brisé encore et encore. A la place, il ne se montra jamais à son amant d'un soir. Pas même vers la fin de sa vie, quand Eumène le supplia une dernière fois de lui pardonner avant de s'éteindre quelques jours plus tard, à l'abri, dans sa demeure si luxueuse. Pas même à ses enfants qui gérèrent la baronnie à sa suite. Pas même à ses petits-enfants, pas même à ses arrière-petits-enfants, pas même à ses arrière-arrière-petits-enfants.

Jamais.

Il resta dans la fontaine, l'oubli l'emportant avec le temps, avec pour seuls compagnons le néant et une paire d'yeux d'un bleu si profond que jamais il ne quittèrent sa mémoire.  



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Message Sujet: Re: Livre IV • Arven   Livre IV • Arven EmptyJeu 21 Juin - 21:13




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Les Trois Soeurs



- Dis Grandma, raconte-moi l’histoire de ton île
- Mon île ? Ce n’est pas mon île, petit Pierre, mais c’est un archipel bien étrange.

Installée dans sa chaise à bascule, Grandma prit petit Pierre sur ses genoux et commença son récit. La nuit tombante était propice à ce genre d’histoires et les éléments accompagnèrent chaque mot de la conteuse.

- Situées au large des côtes ansemariennes se trouvent trois îles surnommées les Trois Sœurs. Elles étaient au carrefour des routes commerciales maritimes et jouissaient d’une certaine prospérité. Cela attirait de nombreux marins, pourtant leur superficie limitait l’implantation humaine. Une seule ville portuaire fut construite sur chacune des îles et faisait office de capitale.

- Oui, mais maintenant elles ont disparu non ? La grand-mère sourit devant l’impatience du petit homme et elle hocha la tête.

- C‘est exact et leur réputation est devenue bien sinistre. Dorénavant les routes maritimes évitent cette zone car on dit les Trois Sœurs hantées, payant le prix d’une ambition et d’un orgueil déplaisant à nos divinités. Et pour les punir, ils auraient submergé l’archipel.

Le tonnerre ponctua ces mots, comme pour souligner l’attention que les dieux portaient au commun des mortels. L’aïeule sourit d’un air entendu avant de poursuivre son récit.

- Des brumes persistantes marquent cet endroit comme pour cacher les vestiges à la vue des navigateurs et les courants semblent les isoler du reste du monde. Mais à certaines périodes de l’année, ces îles se rappellent à nous. Sortant de leur carcan brumeux, à la tombée de la nuit, les Trois Sœurs reviennent à la vie. Leurs phares attirent les plus téméraires et les plus cupides, car la légende prétend qu’il y a des richesses à récolter dans les ruines des cités. Pourtant rares sont ceux qui sont revenus vivants de cette aventure et tous étaient délirants. Leurs histoires terrifiantes font état de fantômes, de pièges et de malédiction. Ils racontent avoir accosté dans la première capitale, les habitations semblaient toujours intactes. Hormis l’absence de présence humaine, on aurait dit que la cité était endormie mais en s’approchant des bâtiments ils remarquaient que les murs suintaient d’humidité et qu’ils étaient colonisés par les algues, comme s’ils avaient passé des années sous l’eau.

Grandma marqua une pause pour laisser son petit-fils imaginer la scène. L’enfant se blottissait dans ses bras comme pour se protéger mais elle percevait également son excitation dans l’attente de la suite de l’histoire.

- Quand ils pénétraient dans les maisons, tout était resté en place. L’inquiétude était rapidement remplacée par l’appât du gain et les membres de l’expédition s’éparpillaient à la recherche du butin. C’est à partir de ce moment-là que les survivants commençaient à mentionner des phénomènes étranges. Ils avaient l’impression d’être épiés voire suivis, ils entendaient des bruits de pas, des murmures, parfois ils voyaient des ombres mais quand ils en cherchaient l’origine, rien… Des visages flottant sur les surfaces vitrées, des rues devenant des impasses et lorsque les marins apercevaient une pièce d’or, celle-ci devenait poussière dès qu’ils la touchaient. Les lieux faisaient en sorte de troubler les intrus, de les désorienter pour qu’ils ne puissent plus quitter les îles, car lorsqu’arrivait l’aube, la brume revenait et les courants marins changeaient pour emprisonner les malheureux. Et au premier rayon de soleil, les Trois Sœurs retournaient à l’oubli avec leurs victimes.

- Et que deviennent-elles ?

- Elles rejoignent les âmes errantes des Trois Sœurs dans leur linceul aqueux, attendant la prochaine apparition pour capturer de nouveaux explorateurs cupides, car les histoires des survivants n’ôtent nullement l’attrait des richesses promises car ils affirment avoir vu ce trésor inespéré. Et cela les hante durant toute leur vie, ils ne parlent plus que de ça et certains essayent de retourner là-bas. Mais une chose est sûre, ils finissent tous par mourir noyés, comme si l’ombre des Trois Sœurs ne les quittait plus jamais.

Étrangement, l'orage sembla se calmer et s'éloigner quand Grandma termina son histoire, comme si la mention des Trois Sœurs et l'influence de leur malédiction suscitaient toujours autant de troubles.






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