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 La pierre de la jeunesse éternelle

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Message Sujet: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyDim 5 Juin - 17:43


Livre I, Chapitre 4 • L'Ordalie de Diamant
Elisabeth Rêvel & Melinda Orlemiel

La pierre de la jeunesse éternelle

Un prix qui n'est pas donné



• Date : 1er Juin 1001
• Statut du RP : Privé
• Résumé : Melinda Orlemiel voit un ambre dans lequel une abeille est piégée. Elisabeth Rêvel doit aller porter cette pierre précieuse à son acheteur.



Dernière édition par Elisabeth Rêvel le Dim 5 Juin - 18:22, édité 1 fois
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyDim 5 Juin - 18:19

Un… Deux… Trois… C’est toi le chat. Quatre… Cinq… Six… Tu es dans la mouise. Sept…Huit…Neuf…Tu chantes comme un bœuf. Dix…

Je tente d’oublier ce refrain qui vient me hanter. Je le répète depuis quatre heures sans pouvoir m’en empêcher. Il ne s’agit pas d’un souvenir, seulement d’une comptine qui ne veut pas me laisser en paix. Quelle idée avais-je eue de la chanter ce matin ? Il est déjà temps de manger et je continue toujours à repasser sur les mêmes phrases.  

Se promener au cœur d’une ville en fredonnant cette chanson ne devait pas être bien vu. Alors, que dire d’une personne qui chanterait au cœur de la ville haute ? Ce n’était pas sa place. Elle doit être folle. Ce serait le comble si quelqu’un me voyait malade dans un moment où je suis saine d’esprit. Il faut que je fasse encore plus attention à mon comportement.

Pour me distraire, je porte mon regard vers les tours qui s’élèvent dans le ciel en une tentative de capter le soleil qui les surplombait. J’aime me promener dans Lorgol. Seule cette vile parvient à m’apaiser. Ici, je me sens enfin comme je dois être : normale. La ville haute est élégante, somptueuse et parée de couleurs toutes plus scintillantes les unes que les autres. A l’inverse, la ville basse recueille comme son nom l’indique, des êtres d’une basse extraction. C’est l’idée de certains humains. Je ne suis pas d’accord mais je dois reconnaître qu’il faut avoir les moyens de vivre dans de tels bâtiments.

J’ai eu le loisir de me promener dans la ville pour y trouver des indices de ma vie. Je n’ai rien déterré comme si tout conspirait à m’empêcher de trouver la moindre parcelle de ce qui m’était arrivée. Selon Gudrun, le passé est le passé. Il ne sert donc à rien d’y repenser. Pourtant, comment voir le futur si je ne sais d’où je viens ? Comment comprendre le présent, si à chaque instant, mon avenir peut se transformer d’un moment à l’autre ? Gudrun me rétorque toujours qu’à force de chercher mon passé, je perds une partie du présent. Peut-être que les images arrêteraient de venir me hanter si je ne cherchais plus à comprendre ce qui m’était arrivé ? Je n’y crois pas. La volonté de l’esprit a beau être puissante, je n’ai pas d’emprises sur ce qui m’arrive. Un verre de lait serait le bienvenu.

Si seulement, j’avais pu prouver que le songe était réalité. Peut-être, pourrais-je enfin rentrer chez moi. Peut-être ne serais-je pas ici pour amener un talisman d’une grande valeur à un bourgeois présomptueux. Je n’aime pas leurs regards hautains quand je leur apporte leur précieuse marchandise. Heureusement, la plupart du temps, je ne les rencontre pas personnellement. Souvent, une servante ou un régisseur vient prendre le colis m’épargnant ainsi le lourd devoir de négocier avec de plus nobles personnes.

L’un d’entre eux m’avait déjà regardé de haut comme si j’étais un insecte qu’il pouvait écrabouiller sous ses pieds. J’avais alors dû faire profil bas. Il fallait que je gagne ma vie. Je devais vendre les produits qui m’étaient confiés or les nobles pouvaient se montrer capricieux. Il suffit que l’un d’entre eux vous prenne en grippe et vous perdez toutes chances de pouvoir un jour faire prospérer votre commerce. Je trouve ce comportement injuste, d’autant plus que si ça se trouve j’ai peut-être été reine.

Un… Deux… Trois… C’est toi le chat. Quatre… Cinq… Six… Tu es dans la mouise. Sept…Huit…Neuf…Tu chantes comme un bœuf. Dix…

Qui avait, un jour, pu inventer une telle chanson ? Et plus important encore qui avait osé reproduire un tel chef d’œuvre ? Je la chantais bien mais ce n’était que malgré moi. Elle revenait me hanter. C’était peut-être pire que les souvenirs. Le seul point positif de ces phrases, c’est que je peux comprendre que rien n’est vrai dedans. Je ne suis pas un chat. Si ? Je n’ai pas une longue queue. Discrètement, je me retourne avant de soupirer de soulagement. Quoique, cette chanson est peut-être vraie. Je suis dans la mouise et il est probable que je chante comme un bœuf.

Je rejette l’air de mes poumons, découragée. Comment faire la différence entre la réalité et le mensonge si même une chanson paraissait si compliquée ? Il faut vraiment que j’arrête d’imaginer toutes les alternatives possibles. Avez-vous déjà essayé d’arrêter votre esprit le temps pour vous de souffler un peu ?  Si vous y êtes déjà parvenu, il serait important que vous écriviez votre théorie dans un livre. Avec un peu de chances, il pourrait parvenir jusqu’à moi. Je pourrais alors oublier toutes ces questions qui m’emprisonnent l’esprit. Avec un peu de chances, je parviendrai à trouver une famille, ou au moins un ami. Il est préférable pour moi de penser à autre chose. Qu’est-ce qui me vient à l’esprit pour le moment ?

Un… Deux… Trois… C’est toi le chat. Quatre… Cinq… Six… Tu es dans la mouise. Sept…Huit…Neuf…Tu chantes comme un bœuf. Dix…

Qui m’avait appris une telle chanson ? Il faudrait que je le retrouve pour lui apprendre que certaines informations devraient être enterrées à jamais. Je suis même prête à lui donner un coup de main pour creuser. L’entraide est nécessaire dans la vie – surtout, lorsque les personnes ont besoin de notre aide pour accomplir un acte favorable à notre égard. Je vais perdre une journée mais si ça me permet d’oublier ce stupide refrain, je suis prête à le faire. J’ai déjà tellement d’images à traiter qu’il est inutile de m’en remettre une couche.

J’ai beau tenté de faire diminuer la pile d’indices qui se dresse devant moi. Malheureusement, je n’ai pas l’impression d’avancer. Il est grand temps que je progresse dans ma quête. Lorgol a refusé de m’ouvrir les portes de ma vraie vie mais je ne dois pas perdre espoir. Peut-être qu’aux détours de cette rue, je vais tomber sur un véritable trésor. Avec espoir, je tourne  pour entrer dans la rue suivante. Rien. Uniquement des pavés, des tours et des portes.

Cette rue aurait tout aussi pu être un symbole de mort. A cette pensée, je sens la crainte m’envahir. Louons le Destin pour qu’il me réserve un sort favorable…. Il faudrait peut-être mieux que j’arrête d’imaginer de tels faits. Je sens mon cœur se calmer au fur-et-à mesure que je retombe sur terre. Je longe les murs pour gagner une place bien éclairée. Hormis une fille étrange aux longs cheveux bruns foncés, personne ne semble y respirer

Je dois trouver un noble dans le coin pour lui apporter une pierre précieuse. Je sors l’objet en question de mon sac afin de l’admirer une dernière fois. A travers les couleurs orangées, je pouvais voir une abeille figée pour l’éternité dans la position qui est la sienne, aujourd’hui. On raconte que l’ambre peut apporter une jeunesse éternelle. Je ne suis pas sûre de vouloir une jeunesse éternelle. Je n’arrive déjà pas à trier les images alors que je n’ai que vingt-six ans. Aussi imaginez ce qui se passerait si vous aviez mille ans !

Il s’agit là d’une hypothèse à laquelle je n’ai pas encore pensé. Peut-être ai-je pu goûter à la jeunesse éternelle.

Seulement qui accepterait de voir mourir ses proches tout en étant impuissant ? Il n’y avait qu’une échappatoire à une telle vie : sombrer dans la folie pour ne plus jamais en ressortir. Il m’est depuis lors, impossible de me souvenir de la réalité. Cette théorie mérite une réflexion que je ne suis pas en mesure d’approfondir pour le moment.

L’ambre provient des larmes qui s’écoulent le long des branches d’un peuplier. Leur chagrin s’exprime à travers cette couleur orangée avant de se figer pour qu’on se souvienne de la peine qui fut causée pour l’éternité. Je trouvais le résultat magnifique mais la douleur qu’il avait fallu pour en arriver là me donnait envie d’accompagner les peupliers dans leurs souffrances.

Un… Deux… Trois… C’est toi le chat. Quatre… Cinq… Six… Tu es dans la mouise. Sept…Huit…Neuf…Tu chantes comme un bœuf. Dix…

Cette stupide chanson ne convient pas face à une telle beauté. Il faut vraiment que j’oublie cette partie de ma vie. Elle vient ajouter une touche de complexité dans un océan de perplexités. Tout ce dont je me passerais volontiers.

L’objet que je manipulais valait une véritable fortune. L’abeille qui est figée dedans pouvait avoir vécu, dix mille ans plus tôt. Elle se dresse pourtant fièrement au centre de la relique que je tiens dans ma paume. J’observe une dernière fois ce précieux cadeau que je ne pourrai sans plus jamais voir de ma vie. Il est temps que je le cache à nouveau. Si un voleur l’apercevait, il pourrait le vouloir. Je me fustige. Qu’est-ce qui m’a pris de sortir un tel trésor au milieu d’une place éclairée ? Et si un voleur s’était aventuré plus loin que son périmètre habituel ? Et si cette fille étrange était une meurtrière ? Il est temps que je me reprenne. Le mieux pour moi est de quitter cette place au plus vite.

Un… Deux… Trois… C’est toi le chat. Quatre… Cinq… Six… Tu es dans la mouise. Sept…Huit…Neuf…Tu chantes comme un bœuf. Dix…

En serrant le poignard contre mon bras, j’énumère les raison de ne pas avoir peur. Un, je passe à travers la ville haute, endroit même où la sécurité devrait être la plus élevée dans tout Arven. Si un voleur sévissait ici, les conséquences seraient terribles. Deux, la guilde des marchands nous a promis sa protection. Seul un être fou oserait s’attaquer à moi. Trois… Je préférais ne pas révéler la troisième explication.

Malgré tout, il était préférable que je ne sorte plus ce précieux objet avant d’arriver à destination. Une fois, le paquet livré, il ne me concernera plus. En attendant, si on venait à nous voler une telle marchandise, je perdrais un précieux moyen de gagner de l’argent - fleurons qui nous seraient utiles pour acheter d’autres biens précieux (possessions que nous pourrions vendre pour avoir quelques sous). Nous n’aurons jamais d’objets qui nous appartiennent vraiment. Pourtant, d’un autre point de vue, je peux aussi considérer que j’ai eu en ma possession une incroyable quantité d’artéfacts.

Finalement sur toute ma vie, j’ai sans doute acquis plus d’expériences et vu plus de marchandises de toutes sortes qu’un homme riche n’en a jamais rêvé. Il se contente d’accumuler les richesses dans une pièce obscure, de peur qu’on ne les vole. Il ne les contemple qu’en de rares occasions ou lorsqu’il acquiert un autre objet tout aussi inutile à un prix astronomique. Je secoue la tête pour éviter d’éclater de rire au milieu de cette cour. Les gens me regarderaient. Je paraitrais folle. Il faut être normale, garder un sourire neutre et une expression impassible.

Le même besoin envahit mon âme. Il faut être comme les autres – ne pas faire un pas sur le côté. Sinon quelqu’un s’en rendra compte. Quelqu’un posera des questions. Quelqu’un ne sera pas satisfait. Quelqu’un va rigoler de moi. Quelqu’un…. Il faut vraiment que j’arrête de penser. Parfois, la pensée peut être plus négative que le vide. Mais qu’est-ce que le vide ? Une fois que je tente de le décrire, il est déjà parti. Il m’échappe comme s’il préférait rester anonyme. Je peux garder son secret. Je sais me taire et faire semblant face à l’extérieur. Personne ne saura que tu m’as révélé ton secret. Finalement, pour tous les autres, la situation ne changera pas. Elle demeurera pareille à elle-même. Le vide est insaisissable. Personne n’a jamais réussi à le saisir. Tous ignoreront que quelqu’un y est déjà arrivé mais que d’une promesse, il a laissé la légende se poursuivre.  

Il est temps que j’apprivoise le vide. Pour commencer, je dois visiter mon futur client et finir de vendre ce métal précieux. J’avance, en sentant le sol dur sous mes pieds.  Par prudence,  je resserre la dague.

Un… Deux… Trois… C’est toi le chat. Quatre… Cinq… Six… Tu es dans la mouise. Sept…Huit…Neuf…Tu chantes comme un bœuf. Dix…
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyDim 5 Juin - 22:40

Ce que j’aimais le plus à Lorgol, c’était les gens.

Du moins, à cet instant. Comme toujours avec la Ville aux Mille-Tours, je savais pertinemment que je changerais d’avis dans deux minutes, si pas moins. Lorgol avait la capacité intrinsèque de me surprendre et d’agir de la façon dont je m’y attendais le moins. Les rencontres que j’y avais faites étaient impressionnantes, riches, et inoubliables. S’il n’avait pas fait aussi bon en cette belle journée de juin, je n’aurais probablement pas hésité à emporter la cape que Serenus m’avait offerte. Ma rencontre avec le guerrier n’avait pas été de tout repos, mais les souvenirs qu’elle me laissait étaient baignés d’une certaine douceur, et ce vêtement était le symbole de quelque chose d’assez… précieux à mes yeux. Même si je n’avais pas encore déterminé ce dont il s’agissait exactement.

Ce que j’aimais le plus à l’instant, c’était les gens.

Ils étaient différents. Oh, bien sûr, c’était tous des êtres-humains, mais ils avaient tous quelque chose de particulier, comme un parfum de l’endroit d'où ils venaient, comme le doux effluve d’un lieu étranger, comme l’odeur persistante d’une histoire inconnue. Un vêtement, une ombre, un sourire un peu crispé, une démarche un peu plus étrange, un lot de babioles incroyables, un bijou particulier, des cernes sous les yeux, une arme à la ceinture… Les signes étaient aussi nombreux qu’hétéroclites, et mon regard, bizarrement, étaient attirés par eux comme une mouche par la lueur d’une chandelle.

— J’espère au moins que mon regard ne subira pas le même sort que la mouche lorsqu’elle s’approche trop près de la chandelle, m’exclamai-je avec un léger rire, avant de frissonner.

J’avais une mémoire sonore assez développée, et imaginer entendre certains sons suffisait à m’horrifier. Le grésillement d’une mouche qui se consumait dans la flamme d’une chandelle faisait partie de ces choses qui m’horrifiaient un peu. Je n’étais pas particulièrement pacifique, mais l’idée de faire du mal à de pauvres petites créatures innocentes me laissait un peu dubitative. Peut-être le fait d’avoir passé de longues soirées à veiller sur des abeilles et à converser avec elle plutôt qu’avec le genre humain m’avait-il doté d’un sens aigu de la compassion envers ces minuscules insectes si fragiles et si vulnérables.

— Enfin, je ne compte pas vraiment m’approcher trop près d’une desdites chandelles. Je ne suis pas comme une mouche irrésistiblement attirée par la lumière.

Mes chandelles à moi – les babioles qui attiraient mon regard, mon attention et mes réflexions – faisaient partie de ces choses qu’il était déconseillé de toucher. Un individu normal ne voit jamais d’un bon œil qu’un inconnu se permette de s’emparer de ses possessions. Ce genre d’actes portait le charmant nom de « vol » et était puni par la loi. J’avais tendance à faire des bêtises, bien entendu, des bêtises à la gravité relative, mais je n’étais pas une criminelle. Du moins, pas encore. Mais qui savait ce que pouvait me réserver l’avenir ? Jamais je n’aurais cru, quand j’étais petite, que je me retrouverais un jour à visiter Lorgol en attendant les entretiens d’entrée à l’Académie. Et pourtant…

Un large sourire étira mes traits. Quand une personne avait tendance à faire des promesses à tort et à travers sur des sujets divers et pour des objectifs improbables, il arrivait souvent à ladite personne des imprévus auxquels elle ne s’attendait absolument pas. Ayant depuis ma plus tendre enfance vénéré Lyncée, j’avais découvert l’intérêt – et l’ennui – de m’imposer des Plans sur la Comète que je passais des jours, des semaines, des mois parfois à essayer de concrétiser. Mes réussites me surprenaient moi bien plus que mon entourage, à vrai dire, et j’avais eu droit à de nombreuses surprises tout au long de mon existence. Soit, à de nombreuses réussites. Et ce n’était pas de la vantardise. Juste une certaine conscience de ma propre valeur.

J’arrivai bientôt à une place, à demi-déserte. Après l’affluence que j’avais constatée dans les rues, cette place était… déconcertante. Il n’y avait qu’une jeune femme aux longs cheveux châtains clairs et aux traits taillés à la serpe. Elle portait entre ses mains un… Je retins mon souffle, tandis que le bijou semblait me rendre mon regard. Je dus me pincer pour vérifier que je ne dormais pas mais non, de toute évidence, ce n’était pas le cas. A vrai dire, les chances que tout ceci ne soit qu’un rêve étaient bien minces, et d'ailleurs, devant moi, aussi réel que le sol sous mes pieds et le ciel au-dessus de ma tête, l’ambre se révélait au grand jour dans ses couleurs flamboyantes, soulignant la silhouette indistincte qu’elle renfermait. En parlant d’évènements inattendus qui se produisaient, celui-ci était indubitablement… étonnant.

Ce n’était pas tant l’ambre en lui-même qui avait attiré mon regard, mais plutôt sa prisonnière éternelle : une petite abeille dont je reconnaîtrais la silhouette entre mille. Figée à jamais dans le temps par la résine d’un arbre, emprisonnée sans espoir d’en ressortir un jour, les yeux fixés sur le monde et les yeux du monde fixé sur elle, elle se dressait pourtant fièrement, la petite bête, et je ne pus résister à la tentation d’approcher pour mieux voir. Orgueilleuse. Intouchable. Belle jusque dans la mort. Tout le monde n’avait pas cette chance. Du moins, si on pouvait appeler ça une chance. Personnellement, je n’aurais pas voulu un tel sort. Je tenais trop à ma liberté pour apprécier être emprisonnée par une gangue de résine solidifiée sous la force des éléments.

Le nom résonna dans mon esprit comme un lointain enseignement de mon père. Melittosphecidae. Un spécimen rare, pour ne pas dire disparu. Habituellement, je ne retenais pas le nom des abeilles – je leur donnais un petit surnom à chacune, de toute façon, alors je trouvais assez inutile de nommer toute leur espèce – mais celui-là m’avait frappé, parce qu’il commençait par « Meli ». Juste pour pouvoir rappeler à mon père que je le poursuivais jusque dans son travail, j’avais appris ce mot par cœur et le lui avais resservi à toutes les sauces. Ça m’avait bien fait rire. Pour une petite semaine. Après quoi, je m’étais dénichée une autre occupation, trop tard toutefois pour empêcher ce mot de s’inscrire à jamais dans ma mémoire.

— Salut cousine Meli, murmurai-je d’une voix douce. Tu dois te sentir bien seule dans ta prison. J’aurais aimé pouvoir t’aider, mais je ne peux rien d’autre que te dire que tes sœurs, sur que je veille, vont bien.

Je ne les avais plus vues depuis un peu plus de trois mois, mais je savais que mes parents s’en occupaient bien. S’il y avait une chose qui ne changeait jamais dans la vie de mes parents, c’était bien de s’occuper des ruches. Or, si jamais j’étais enfermée des années durant dans une prison de résine, à ne pouvoir observer que le monde qu’un possesseur peu avisé me présenterait, je ne voudrais qu’une chose : prendre des nouvelles de ma famille, savoir si elle avait subi le même sort que moi, ou si elle s’épanouissait dans le bonheur et la tranquillité. Même si, accessoirement, j’aurais voulu que mes parents se montrent un peu plus touchés que « tranquilles » si je venais à mourir. Je n’avais pas envie qu’ils souffrent outre mesure, mais je serais, disons, un peu déconcertée s’ils ne versaient pas une larme.

La femme qui possédait le bijou d’ambre commença alors à marcher, et l’abeille disparut de mon champ de vision. Brièvement déconcertée par ce changement de point de vue, je mis une fraction de seconde à reprendre mes esprits. Je ne pouvais décemment pas laisser partir mon homonyme abeille comme si de rien n’était. Meli était une créature trop rare pour qu’on abaisse une de ces rencontres au rang de banalité. Ce n’était pas une simple passante que je pouvais croiser dans la ville haute sans me jeter dessus. C’était une chandelle, à mes yeux de petite abeille, et je pouvais m’y brûler sans même y prendre garde.

— Madame… Mademoiselle…, attendez s’il vous plait ! lançai-je maladroitement, en m’élançant à la poursuite de celle qui possédait un tel trésor.

J’avais l’habitude de parler, oui, mais à moi-même, ou pour lancer des mots en l’air, sans importance particulière. Je n’étais pas accoutumée à la politesse et à la courtoisie qui étaient de coutume quand on rencontre un étranger. Si quelqu’un prenait mal un de mes traits de caractère ou une de mes remarques, il pouvait toujours partir, cela m’importait peu puisque j’avais développé ma capacité à mener une conversation toute seule. Cette femme possédait un trésor, et ce trésor était assez précieux pour que je fasse des efforts. Meli était assez précieuse pour que je fasse des efforts, ne serait-ce que pour pouvoir la contempler quelques instants de plus – parce que je ne m’illusionnais absolument pas sur le fait de pouvoir l’obtenir, ma bourse ne serait sans doute jamais assez lourde pour ça.

— Cette abeille, je la connais comme une sœur, entamai-je avant de me mordre la langue inférieure.

Mauvaise introduction. Qui considérait les abeilles comme sa propre famille, à part une demeurée ? Cette jeune femme serait bien inspirée de partir en courant si quiconque lui disait ça. J’essayai de me rattraper tant bien que mal.

— Je suis apicultrice, comprenez-vous, et les abeilles, ce sont un peu comme mes petits bébés, comme mes petits frères et sœurs. Ce sont des êtres que je protège et sur qui je veille, des petites choses sans défense que je surveille, des créatures vulnérables desquelles il faut éloigner maladies et prédateurs. Les abeilles, c’est toute ma vie, et cette petite, cette petite-là… Elle est plus chère à mes yeux encore. Non pas parce qu’elle est prise dans une gangue d’ambre – ce qui, je suppose, doit l’élever à un petit paquet de fleurons – mais parce que je la connais et qu’elle porte mon nom.

Même à mes propres yeux, mes arguments me semblaient pathétiques et dépourvus de sens. Je n’osais imaginer ce qu’ils pouvaient donner selon le jugement d’une inconnue qui me croisait dans la rue et m’entendait parler de cette façon. Je passai ma main dans mes cheveux comme si réarranger ma coiffure pouvait soudain faire naitre une idée lumineuse sous mon crâne.

— Elle s’appelle Melittosphecidae, et je l’ai surnommée Meli depuis que je la connais. Vous voyez, Meli, c’est aussi mon surnom à moi. Cette abeille, j’entretiens un lien particulier avec elle. Je suis ivre de liberté, vous comprenez, et je me dis, en la voyant prisonnière à jamais d’un simple bijou, que cette pauvre petite doit bien souffrir. Vous imaginez ? Elle peut regarder le monde extérieur, mais elle ne peut pas agir. A la réflexion, je crois qu’il n’existe nulle part pire torture que celle-là. Elle doit avoir des idées, la pauvre, elle doit vouloir les mettre en place, mais tout ce qu’elle peut faire, c’est attendre que le monde bouge et la bouge, elle.

Je fronçai les sourcils, attristée par mes propres paroles.

— Et tandis que son corps restera éternellement jeune et beau et intact, elle, son esprit, son âme, ses pensées, se déliteront petit à petit pour se fondre dans le néant. L’humanité subit à peu près le problème inverse : c’est notre corps qui se dégrade et notre esprit qui reste jeune. Meli, elle, elle contredit cette loi de la nature. Elle est… un symbole. Une preuve que l’impossible est possible et que l’incroyable peut advenir. Et en même temps, elle est profondément malheureuse d’être ce symbole si précieux à mes yeux.

Je me rendis compte qu’une larme solitaire traçait un chemin humide sur ma joue. Je l’écrasai du bout des doigts, surprise d’être aussi triste pour cette abeille, et pourtant pas vraiment étonnée de mon chagrin.

— Enfin, vous devez me prendre pour une folle et peut-être que toutes ces explications vous paraissent sans importance. Je tenais juste à expliquer pourquoi je voulais…

Je m’interrompis. Passai une nouvelle fois ma main dans mes cheveux. Soupirai.

— J’aimerais juste, avec votre permission bien sûr, pouvoir raconter à Meli la vie là-bas, auprès de ses sœurs. Pouvoir lui faire sentir qu’elle n’est pas seule. Peut-être lui rappeler de bons souvenirs, et lui permettre de tenir encore, dans sa petite prison, permettre à son esprit de se raccrocher à quelque chose pour retrouver un semblant de raison et de foi dans l’univers.

Je lançai un regard timide à la jeune femme.

— Je peux, s’il vous plait ?

Oui, les rencontres à Lorgol pouvaient s’avérer… incroyables.

Aujourd’hui, j’y avais rencontré Meli.

Mon homonyme. Ma sœur. Une petite abeille prisonnière. Un trésor.

Meli, tout simplement.
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyMer 8 Juin - 17:27

Madame… Mademoiselle…, attendez s’il vous plait ! Quelqu’un appelait une abeille, sa sœur. Dans ce monde où tout le monde est voisin, elles se connaissent toutes. Leurs ailes battent à l’unisson produisant un doux bruit. Seul, le son est à peine perceptible pour l’oreille humaine. Ensembles, elles deviennent imbattables. La musique prend de l’ampleur et leur bourdonnement est un signal d’alarme pour quiconque essaierait de les approcher. L’abeille panique comme si elle avait un message important à transmettre aux autres.

C’est étrange. Ce souvenir vient me hanter pour la première fois. Je ralentis le pas pour tenter de trouver dans ma mémoire, si j’ai déjà entendu de telles histoires. Au fond de moi, je me sens découragée, comme cette abeille qui tente en vain de transmettre un message à quelqu’un d’autre en battant frénétiquement des ailes, en créant une fibration dans l’air aussi peu perceptible qu’une mouche qui viendrait se poser sur la table.

L’abeille communique à ses sœurs l’endroit où la nourriture se trouve à travers une étrange danse. Les abeilles dessinent des huit pour se faire comprendre. Leur vitesse et le sens du huit permet d’indiquer l’emplacement de la nourriture. La reine veille sur elles comme une apicultrice le ferait. Les abeilles élèves leurs bébés à l’intérieur de cellules. Seule la reine pond des œufs. Seuls les mâles possèdent en eux les gènes de la reine. Ils sont accueillis partout tels des empereurs marchant dans leur royaume – Quoique, à la réflexion, l’Impératrice Chimène ne peut pas se promener où elle le souhaite. Les abeilles ressemblent à des petites choses sans défense, vulnérables aux maladies et aux prédateurs. Chaque être dans une ruche a une place importante. Chacune a une place dans la vie. Chacune porte le même nom « abeille ».

Est-ce que ce souvenir peut-être réaliste ? Est-ce que le monde de ces insectes fonctionne bien comme ça ? Tant de connaissances perdues s’accumulent dans ma tête avec toujours la même question, le même refrain. Est-ce la réalité ou seulement qu’une pure création d’un esprit particulier ? Le saurais-je un jour ? Pourrais-je répondre à cette simple question qui tourne en rond dans ma tête ? Je me sens aussi vulnérable, sans défenses et en proie aux prédateurs en tout genre que ne l’étaient les abeilles dans mon souvenir. Je me secoue intérieurement pour ne pas rester dans cet entrelacs de sombres pensées. J’ai une arme – pour me rassurer, je la presse contre ma peau. Je pourrais me battre contre n’importe quel intrus qui oserait s’aventurer un peu trop prêt.

Depuis qu’ils sont hauts comme trois pommes - peut-être un peu plus petits -, ces insectes se connaissent, s’interpellent et apprennent ensemble car ils portent le même surnom « abeille ». Elles tissent des liens particuliers, forment une famille. Si une est attaquée, d’un mouvement, elles volent toutes à son secours. Telle une mère qui prend soin de ses enfants, la ruche couve les abeilles qui l’habitent. Dans une douce symphonie, la vie s’y déroule, éternel recommencement.

J’aurais tellement aimé avoir une famille, une mère que je pourrais nommer sans aucune difficulté. Les abeilles devaient se comprendre. Elles devaient s’entraider. Une abeille pouvait grandir vers le haut et tomber vers le bas en sachant que quelqu’un – et même des milliers d’être – pourrait la rattraper, la soutenir si jamais elle flanchait. Voilà un rêve qui me conviendrait à merveille, un paradis terrestre qui s’étendrait autour de nous, une utopie qui me semble inaccessible.

Les abeilles, ivres de libertés, demeurent prisonnières dans un cocon de miel. Elles ne sont pas autant heureuses qu’elles ne le montrent. Elles ne sont pas autant gentilles qu’elles veulent bien le dire. Elles demeurent prisonnières à jamais de cet ovale orange qu’elles ont construit. Elles ne peuvent qu’obéir au destin qui leur a été assigné à leur naissance. Une vie éternelle à rêver de l’extérieur, d’une vie autre sans jamais pouvoir agir dessus. Il n’existe nulle part pire torture que celle de vouloir une autre vie et de recommencer toujours la même existence. Elles doivent avoir des idées, des envies, des rêves. Elles doivent vouloir trouver leurs places. Toutefois, elles ne peuvent qu’attendre que le monde bouge et décide pour elle le destin qui leur est réservé.

Parfois, je me sens tout aussi prisonnière que ces dernières. J’attends. J’attends le moment où je pourrai comprendre mon passé. J’attends le moment où la chance tournera. J’attends le moment où je pourrai rire à nouveau. J’attends le moment où j’obtiendrai un signe qui me poussera vers l’avant. J’attends le moment qui m’amènera où j’aurais envie d’être. J’attends. J’attends. J’attends que le Destin guide mes pas car la peur me tenaille quand il s’agit de faire un choix. J’attends encore quand le Destin a décidé car le chemin devant moi est plus facile que celui qui serpente à mes côtés ; car la descente est plus facile que la montée, car le courant est plus rapide que la lutte ; car la répétition est plus facile que le changement,…

Alors, je demeure prisonnière, attendant que les autres décident pour moi, de mon passé, de mon présent, de mon futur de mon mari, de mes passion, de mon métier, de mes craintes, de mes vêtements, de mon alimentation, de ma réussite, de mes échecs et de mon histoire. Alors, je demeure prisonnière, rêvant de devenir oiseau pour m’élever par-dessus les nuages ou pour m’éloigner au plus vite ; rêvant de devenir loup pour rencontrer une meute, une famille qui m’épaulerait ; rêvant de devenir tigre pour que tout le monde s’extasie devant ma fourrure, rêvant de devenir lion pour gagner les sommets ; rêvant de devenir autres pour échapper au triste constat qu’est ma vie. Alors je demeure prisonnière, accusant mes parents, mes ennemis, mes enfants, mes amis, mes compagnons, les soldats qui me protègent, les ducs qui me gouverne, les empereurs qui dirigent tout, les dieux qui m’épient, mon chat, mon chien et même cette fourmi qui s’est laissée mourir sous mes pieds pour oublier la triste réalité qu’est la mienne : je suis prisonnière et malgré que mes mains tiennent fermement les clés de ma cage, malgré qu’un geste suffirait à me libérer, je demeure  de ma propre volonté dans cet enclos à regarder passer des êtres enchaînés par le Destin que je crois plus libre que moi.

Les abeilles  resteront prisonnières jusqu’à leur dernier souffle où leurs âmes demeureront éternellement jeunes, belles et intactes, enfermées dans une ruche immense s’apparentant au paradis des abeilles. Leurs corps se déliteront petit à petit pour se fondre dans le néant, le noir et l’obscurité. Plus jamais, ils n’évoqueront un souvenir dans une mémoire. Plus jamais, ils ne blesseront un enfant. Plus jamais, ils ne cultiveront du miel. Cependant, leurs âmes est le symbole que l’impossible est possible et que l’incroyable peut advenir.

Tout comme ces pauvres abeilles je demeurerai dans une roue qui tourne sans fin, avant d’être éjectée de la danse. Quelqu’un d’autres me remplacera. Quelqu’un d’autres prendra les commandes. Quelqu’un d’autres jouera à nouveau et suivra la route qui lui a été confiée. Moi, je demeurerai prisonnière d’un paradis imaginé par d’autres, par un Dieu, par un croyant, par une âme. Je survivrai dans un enfer auquel d’autres me voueront, un enfer imaginé par d’autres, voulus et désirés par d’autres. Le monde ne sera pas créé par moi. Je demeurerai éternelle observatrice, spectatrice de mon destin et mon corps restera un pantin que tous peuvent utiliser sauf moi.

Je devais être folle pour ergoter sur un simple souvenir. Quoique, ce souvenir était nouveau, plus vif, plus précis comme un songe sorti du tréfonds de mon âme, comme si une voix m’avait soufflé ce qu’il fallait imaginer, comme si quelqu’un avait guidé mes pas. Toutes ces explications n’ont aucune importance.  Elles n’expliquent pas pourquoi j’ai rêvé ces scènes.  Elles n’expliquent pas pourquoi j’ai débattu avec moi-même sur la vie d’une abeille. Cette réflexion est sans importance. Il convient que j’oublie tout au plus vite.

Quand pourrai-je raconter mon aventure ? Quand oserai-je en parler ? Et avec qui ? Quand ne me sentirai-je pas seule dans la vie ? Quand pourrai-je me rappeler mes souvenirs – les vrais – et comprendre enfin mon passé pour trouver la force de dévier le destin ? Bientôt, j’espère. Voilà qui me permettra de tenir encore, seule dans ma petite vie et permettre à mon esprit de se raccrocher à quelque chose pour retrouver un semblant de raison et de foi dans l’univers.

— Je peux, s’il vous plait ?

Une voix m’interrompt brusquement dans mes réflexions. La fille étrange que j’ai aperçue s’approche de moi avec une interrogation tout aussi étrange. Que peut-elle ? Me demande-t-elle la permission de vivre? Je sais que la vie est faite de rencontre bizarre mais tout de même, personne ne m’avait jamais posé une telle question. Peut-être que ma réflexion a entrainé le monde dans le chaos. Peut-être ai-je agis sur une autre vie que la mienne comme les autres agissent sur ce qui m’appartient.

Il doit s’agir d’autre chose. Peut-être me demande-t-elle la permission de me toucher? Il existe des êtres étranges qui ont besoin de plus de contact que d’autres. Elle en fait peut-être partie. Elle a appris que son besoin n’était pas nécessairement celui des autres et a décidé de s’enquérir de mon accord avant d’aller plus loin. Je compte le nombre de « peut-être » que recèle cette hypothèse. Il y en a beaucoup trop pour que j’accorde de l’importance à une telle fable.

Que pourrait-elle me demander d’autre? Elle est peut-être perdue et me demande de l’aide pour se retrouver dans la ville-haute. Pourquoi aurait-elle utilisé le verbe « pouvoir » ? Il aurait fallu qu’elle me demande si j’acceptais et donc « vouloir » aurait mieux convenu. Peut-être qu’elle ne connait pas bien notre langue. Une autre explication, plus claire, plus précise devrait mieux convenir.

J’appelle ma faculté de création à la rescousse en espérant qu’elle arrive rapidement. Qu’est-ce qui peut amener une fille aussi étrange à m’aborder moi, alors qu’il existe des millions de personnes à qui elle aurait pu s’adresser. Je regarde discrètement autour de moi et m’aperçois que non, il n’y a personne. Je suis peut-être la première passante que cet être voit de la journée.

Elle me demande peut-être la permission d’entamer une conversation avec moi. Peut-être souhaiterait-elle s’installer dans un coin et parler de tout ou de rien. L’art de la parole peut facilement disparaître quand on ne le pratique pas. Peut-être, n’a-t-elle plus personne avec qui échanger. Ce qui expliquerait le peu de cohérence que sa question contient. L’hypothèse me semble plus claire, plus compréhensible. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que je m’égare.  Il me faut donc trouver une autre hypothèse beaucoup plus plausible.

Une illumination survient après quelques secondes de réflexions qui me paraissent s’étendre sur une éternité. Peut-être que cette pauvre femme, ne peut plus se retenir et me demande la permission de se laisser aller au milieu de la place. Elle n’aura pas le temps de rejoindre un endroit propice à ses besoins avant qu’il ne soit trop tard. Il convient alors que je lui laisse l’intimité nécessaire pour lui permettre d’accomplir son acte honteux aussi discrètement que possible. Dois-je lui dire de ramasser une fois qu’elle a terminé ? Il me semble que ce ne serait pas très correct. Elle pourrait mal le prendre, si je l’avertissais de la sorte. Le sujet est délicat et touche à l’intimité même de la personne. Il faut que je l’aborde avec délicatesse.

Soyons raisonnable ! Cette possibilité est encore moins probable que les autres. Il va falloir que je me résigne à lui demander d’être plus explicite. Comment puis-je aborder une telle question sans la vexer et lui dire qu’elle n’est absolument pas compréhensible ? Je passe en revue toutes les formulations que je connais. Soit je pose la question, soit je me tais à jamais…. Soit, je continue à réfléchir. Malgré moi, je demande :

- Excusez-moi, vous pourriez répéter ?
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyJeu 9 Juin - 7:13

Mon argumentation était aussi implacable qu’une flèche tirée en plein cœur.

Meli n’était pas qu’une simple abeille. Elle était le symbole de l’impossible. Elle était un être-vivant qui, au cours de sa vie, avait été enfermé par une coquille de résine et avait vu son avenir s’écrouler devant ses yeux comme un château de cartes. Elle était un éclat de rêve. Un rêve brisé en mille morceaux, aux fragments à jamais éparpillés, à jamais séparés les uns des autres comme des amants perdus qui ne pourraient plus s’unir, séparés par l’inexorable mort, et qui, pourtant, se languissaient l’un de l’autre. Elle, elle était tout ce qui restait de ce rêve. Le rêve précieux de devenir une abeille, de s’épanouir, de s’envoler, de vibrer parmi ses sœurs, de faire sa vie, et finalement de mourir en paix, avec la certitude d’avoir accompli tout ce qu’il fallait. Elle était l’unique preuve que Meli avait existé, qu’elle avait volé un jour, qu’elle avait vécu. Tout ce qui restait d’une vie entière.

Personne ne pouvait résister à ça. Personne ne pouvait rester insensible devant un éclat de rêves brisés dont les fragments s’enfonçaient dans les cœurs de tout qui posait les yeux sur cette pauvre petite, avec la conscience d’observer non pas une simple pierre, mais une vie suspendue entre deux temps, par un peu de résine de pin. Personne ne pouvait la regarder sans verser au moins une petite larme. Parce que Meli posait des questions qui concernaient tout un chaque. Qu’avais-je fait de mon existence ? A quoi je servais ? Qui se souviendrait de moi si, brutalement, je venais à être arrachée à mon foyer ? Qu’adviendrait-il de ceux que je connais ? Quel sort subit un immortel parmi des mortels ? A quoi sert-il de lutter alors que, finalement, tout finit toujours dans la mort ?

Oui, j’étais persuadée de l’infaillibilité de mon raisonnement. Toute âme un tant soit peu sensible succomberait, sans le moindre doute. Même moi, j’avais versé ma petite larme. Moi, Melinda, l’insensible, celle qui se targuait, habituellement, d’arborer le sourire aussi sûrement que le soleil se levait ! Moi, j’avais pleuré pour Meli. Cette femme devrait bien pouvoir me laisser lui conter la vie en Outrevent. Les ruches. Le bourdonnement qui résonnait comme le plus doux des chants. Le coucher de soleil. La mer qui rugissait quand nous nous en approchions, lors des tournées de miel. Les noms des sœurs de cette petite prisonnière. La joie qui régnait dans la communauté de ces petites créatures ailées. Une histoire de vie et de mort, de bonheurs simples et de vie facile.

Pourtant, pour la énième fois depuis mon arrivée ici, Lorgol me surprit. La femme ne céda pas à la justesse de mes arguments. Elle n’eut pas un sourire ému. Elle n’essuya pas une petite larme au coin de son œil. Elle ne resserra même pas les bras sur elle comme si elle essayait d’étouffer un frisson. Elle se contenta de ralentir. Elle semblait juste... perplexe. D’accord, je plaidais le sort d’une abeille, et ils étaient rares, ceux qui étaient assez courageux pour affirmer haut et fort leur soutien au genre animal, mais… j’avais tout de même bien argumenté, et personnalisé Meli de telle façon qu’elle semble assez humaine pour être émouvante. Pourtant, la jeune femme me regarda et… me demanda de répéter.

Elle me de-man-da de ré-pé-ter.

J’étais sidérée.

Il n’y avait pas d’autres mots pour décrire ce que je ressentais à l’instant. Comme une vague impression d’avoir argumenté pour rien. De m’être acharnée pendant des heures pour finalement me voir opposer ça. D’avoir grimpé un rocher au sommet d’une colline et appris trop tard que ce n’était pas la bonne colline. Je pris une profonde inspiration pour me calmer, emplis mes poumons jusqu’à ce qu’ils me donnent l’impression d’être sur le point d’exploser… et expirai tout aussi lentement, bien décidée à rester calme. Je devais faire appel à deux talents si rares chez moi que je doutais même de leur existence : la maitrise de soi et la courtoisie.

Je regrettai, soudain, de ne pas avoir passé plus de temps à écouter les conseils de mes parents. Ils avaient tentés, à de si nombreuses reprises de m’enseigner ces valeurs que j’avais cessé de les compter depuis longtemps. Et s’ils avaient finalement accepté l’idée que jamais je ne parviendrais à me munir d’un semblant de bonnes manières, ils continuaient à me souligner de temps en temps que je pourrais faire des efforts, pour avoir, sans doute, la vague impression d’accomplir leur rôle éducatif. J’avais cessé de les écouter depuis longtemps, et découvrais avec horreur qu’en cet instant, leurs conseils m’auraient été bien utiles pour pouvoir sauver les derniers espoirs et les ultimes fragments de raison de Meli.

— Eh bien, recommençons du début, alors. Il parait que le début, c’est un bon endroit pour commencer, et que parfois, les choses sont comme elles paraissent l’être. En plus, j’ai toujours aimé les débuts.

Je venais de découvrir une chose absolument impossible : trouver une introduction plus mal construite que celle-là. Je pris une profonde inspiration pour essayer de me reprendre, mais ma langue, comme toujours, semblait insensible à toute raison.

— Je m’appelle Melinda Orlemiel, et ma famille et moi nous veillons sur les abeilles depuis quelques générations. Elles sont un peu comme mes petites sœurs, et je les protège au péril de ma vie. Celle que vous tenez entre vos mains – Meli, de son surnom – est seule depuis sans doute très longtemps. Vous connaissez la solitude ? C’est cette suiveuse qui n’arrête pas de regarder par-dessus votre épaule. Quand vous riez, que vous parlez, que vous agissez, elle pourrait presque sembler invisible.

Je m’interrompis le temps de reprendre mon souffle, et pris une expression de profonde gravité. Des souvenirs enfouis dans ma mémoire surgirent au-devant de la scène. Je revis ces jours trop nombreux où le manque de mon frère m’avait soudain pris à la gorge. Où je l’avais cherché pendant quelques minutes, quelques heures parfois, avant que le souvenir cruel de sa mort ne se rappelle à mon esprit. Où soudain, je m’étais retournée pour lui dire quelque chose – mon frère était toujours derrière moi, avant, prêt à me soutenir au moindre problème – et j’avais découvert avec horreur et tristesse qu’il n’était plus là. Ma solitude à moi, elle frappait à ces moments où je m’apercevais que j’étais seule. Vraiment seule. Sans l’ombre qui avait suivi les douze premières années de ma vie.

— Pourtant, quand la température baisse, que la lumière s’éteint, que le seul éclat qui vous parvient est celui des étoiles froides et lointaines, que vous êtes perdu et que vous laissez votre esprit réfléchir ne serait-ce qu’une seconde de trop, elle frappe, cette ennemie pernicieuse. Elle se manifeste dans toute sa réalité : vous pouvez presque entendre son rire narquois résonner à vos oreilles, tandis qu’elle vous enlace comme une vieille amie et se décide à vous garder auprès d’elle. La Solitude, elle est possessive, et elle éloigne inéluctablement quiconque s’approche de vous, comme une lionne qui protège son territoire.

Je plissai les yeux, envahie d’une soudaine mélancolie. Combien de fois ne m’étais-je pas retrouvée, assise quelque part à proximité du domaine de mes parents, les yeux dans le vague et la tête entre les mains, à tenir compagnie à cette maudite Solitude qui me hantait ? Mais j’avais appris, à force de courage, de volonté et de détermination, qu’il existait un moyen de la chasser. Qu’il existait un moyen de lutter contre cette ennemie intangible et implacable. Qu’il existait un moyen de la réduire en cendres et d’éparpiller lesdites cendres aux quatre vents. Ce moyen portait un nom très simple, quatre petites lettres de rien du tout, quatre petites lettres d’une puissance indicible : le rire.

Le rire était bien souvent sous-estimé, mais il portait en lui une force incroyable, il déchirait jusqu’à la plus petite ombre de tristesse, il éloignait la Solitude, les ombres et les pensées néfastes. Il était comme un orage après une journée trop chaude : libérateur, bienvenue. Chacun de ses éclairs détendait le corps et l’esprit. Personnellement, j’avais adopté depuis longtemps le rire comme arme de prédilection, et je ne le quittais jamais. Il était quelque part, bien enfoui sous ma poitrine, prêt à surgir pour alléger l’atmosphère, pour adoucir les traits de mon visage, pour faire briller mes yeux d’étoiles intérieures, celles-là, contrairement à celles qui se perdaient dans le ciel, si chaleureuses. Et si proches.

— Meli, ça fait sans doute longtemps qu’elle est restée dans l’étreinte étouffante de la Solitude. Peut-être a-t-elle perdu la tête. Peut-être ses pensées, à force de tourner en rond, se sont-elles entretuées. Peut-être a-t-elle besoin d’aide. J’aimerais lui donner quelque chose à quoi se raccrocher. Une image à laquelle penser, et avec laquelle elle pourra chasser la Solitude. Elle se dressera alors comme une guerrière impitoyable luttant contre un ennemi non moins dangereux, et elle aura une chance, enfin, de sortir victorieuse d’un combat qu’elle perd depuis trop longtemps.

Je soupirai. Passai une main dans mes cheveux. Tentai un doux sourire.

— Meli, c’est une battante, vous savez. Elle est restée dans cet ambre durant si longtemps qu’elle en a peut-être oublié son propre nom. Elle a perdu sa reine. Elle a perdu ses sœurs. Elle a perdu sa maison. Tandis que le temps s’était figé pour elle, emprisonné dans cette gangue de résine, la vie a continué au-dehors et a emporté tout ce qu’elle connaissait. Elle n’a plus rien. Plus d’amis. Plus de famille. Plus personne. Et pourtant, elle ne s’est pas encore brisée en mille morceaux. Comme si elle tenait inéluctablement contre l’adversité.

J’aurais pu parler pour moi. Je n’avais plus de frères, emporté par le temps et par la mort assassine. Je n’avais plus rien. Plus personne pour veiller sur moi. Et pourtant, je m’étais battue, et désormais, j’avais la certitude que je ne me briserais pas en mille morceaux. Une certitude ancrée dans la force terrible que je sentais au fond de moi, une force d’âme, une force d’être, une force d’espérer qui me portait au-delà des malheurs.

— Meli, elle mérite un peu de douceur et de tendresse dans le monde de brutes qui est le sien. Les seules images dont elle pourra jamais abreuver ses yeux sont celles que ses propriétaires lui permettront de voir. Ses propriétaires. Voilà à quoi cette battante, cette héroïne, cette petite abeille courageuse a été réduite : à une simple esclave. Vous allez sans doute la vendre comme une esclave, et elle va être utilisée comme un pathétique bijou alors qu’elle est bien, bien plus que cela. Je sais que je ne parviendrais pas à vous convaincre de ne pas la vendre, ne serait-ce qu’à cause de l’argent que cela vous rapporterait – argent que je n’ai, d’ailleurs, pas les moyens d’obtenir.

J’eus une moue entre tristesse et désolation, et mes yeux se perdirent un instant dans le vide. Oui, Meli était devenue esclave de simples propriétaires et son corps n’était plus qu’une coquille engluée dans un ambre certes de toute beauté, mais qui l’empêchait de remuer d’une patte. Je n’aurais pas supporté de perdre ma liberté. L’indépendance que j’avais découverte en arrivant à Lorgol était à mes yeux le plus précieux des trésors. Si quelqu’un avait osé me l’arracher, j’aurais sans doute cédé à un accès de violence. Je soupirai de nouveau.

— J’aimerais lui parler de chez moi, vous savez. D’Outrevent. Des ruches. Du miel. De ses sœurs. De la beauté là-bas, du calme aussi, et parfois des quelques ennuis que nous essuyons. J’aimerais lui parler de sa maison. Lui donner l’image d’une famille. Qu’elle puisse… Je ne sais pas. La garder tout contre son cœur, laisser son esprit s’en abreuver pour éviter de sombrer dans la folie, se dire que, quelque part encore, certaines de ses sœurs luttent, vibrent et vivent. Une façon de la rassurer, de lui rappeler un peu de chez elle, et de l’aider à surmonter les épreuves qui l’attendent.

Je me balançai d’un pied sur l’autre, soudain mal à l’aise.

— Vous avez sans doute pu remarquer que je n’étais pas très douée pour demander quoi que ce soit. Je n’ai pas l’habitude, à vrai dire, de vouloir quelque chose d’une parfaite inconnue. Mais ce bijou est un trésor, ou du moins, Meli est un trésor, et j’aimerais, avec votre permission, la prendre quelques minutes entre mes mains pour pouvoir… lui raconter comment c’était, là-bas.

Je jetai un regard soudain un peu moins amène à mon interlocutrice.

— Ne me demandez pas de répéter, s’il vous plait, je ne suis pas sûre que je pourrais trouver les ressources de courtoisie et de courage nécessaires à formuler une nouvelle fois tous mes arguments.

De nouveau, mon regard se fit suppliant.

—Je veux juste pouvoir parler à cette abeille quelques minutes, voilà tout.

Je voulais rendre service à cette battante.

Je voulais l’aider.

Je voulais que Meli puisse rallumer en elle la flamme de l’espoir.
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyVen 10 Juin - 22:34

Intérieurement, je m’en veux. Vous ne me croirez peut-être pas mais j’éprouve un remord sans fin à l’idée de lui avoir demandé de répéter. Ce n’est pas vraiment ma faute – enfin peut-être un peu. Je ne pouvais pas imaginer que cette étrange fille allait me raconter sa vie. En général quand on vous demande de répéter, une phrase permet très rapidement de faire passer son avis. Quel besoin d’en ajouter plus ?

La voilà qui commence à me parler de début. Je n’ai pas spécialement besoin qu’elle recommence son explication, juste qu’elle me fournisse quelques informations qui me manquaient. Non, Mademoiselle a décidé que je ne pouvais pas rater son histoire. Qui imaginerait que sa vie m’intéresse ? Personne. Mais elle semble le croire. Par politesse et parce que je suis bien élevée, je hoche la tête en signe d’intérêt évident. J’ignore qui m’a enseigné les bonnes manières mais peut-être aurais-je mieux fait d’oublier quelques leçons. J’aurais pu dire à cette fille que je n’étais pas le moins du monde intéressée par ce qu’elle me disait. Je ne serais alors plus ici à hocher bêtement la tête comme une vache qui regarde une charrette passée. Je ne m’en voudrais pas d’avoir posé une question tout à fait normale : « Pouvez-vous répéter ? ». Ça doit arriver quand on ne comprend pas ce que l’autre veut dire ? Non ? Et bien, moi ça m’arrive souvent.

La plante se tient immobile, inerte au milieu des roseaux. L’eau coule à ses pieds, seul mouvement perceptible à l’œil nu. Pourtant, intérieurement, la plante grandit, s’épanouit et lutte pour survivre. Elle doit atteindre la lumière, l’énergie et la puissance. Personne ne la voit  et pourtant comme ses consœurs, elle livre un combat acharné contre le vent qui tente de la déraciner, contre les insectes qui grimpent le long de sa tige, contre les oiseaux qui lui crient d’arrêter.

Qui  a envie de savoir qu’elle s’appelle Melinda Orlemiel ? Bon d’accord, s’est intéressant de rencontrer des gens. Je suis la première à aller faire de nouvelle rencontre mais je ne lui ai pas demandé son nom que je sache ? Et en quoi ça me permettra de comprendre la phrase qu’elle m’a adressée plutôt : « Je peux, s’il vous plait ? ».  Peut-être, veut-elle juste savoir mon nom ? Je m’apprête à le lui donner mais la voilà déjà partie sur une histoire d’apiculteurs, d’abeilles et de solitude. Elle doit se sentir vraiment seule pour parler de tout et de n’importe quoi avec une inconnue. Peut-être qu’une de mes hypothèses était vraie, peut-être attend-elle que je m’asseye à côté d’elle pour lui parler. Je m’apprête à accéder à sa requête et la voilà qui continue un récit encore plus abracadabrant.

Elle me raconte une histoire digne de figurer dans les contes populaires. L’héroïne s’appelle Meli. Je l’ai bien compris. Elle avait une reine – quoique dans nos contrées, on parle plutôt d’impératrice. Elle vient peut-être d’une autre région ? D’un autre monde encore inexploré ? Elle s’est peut-être perdue et emportée par les marées, elle a dérivé jusque Lorgol. Elle voulait peut-être juste me demander de l’aide ? Je m’apprête à lui exposer ma situation et lui dire qu’après avoir été vendre mon bien, je viendrai l’aider mais déjà, elle a continué.

L’histoire de Meli est intéressante, larmoyante. Je sens mon cœur se serrer à cette idée. Comment une personne peut-elle tout perdre et demeurer prisonnière, esclave du monde qui l’entoure ? Que cette fable est triste au possible. Si je n’essaie pas de comprendre ce que cette fille souhaite de moi, je jure que je pleurerais sur le champ. Mon front doit être plissé de concentration pour essayer de saisir ce qu’elle est en train de me dire.

La plante sourde aux cris des oiseaux continue sa progression. Elle atteindra le soleil. Elle atteindra le paradis, ce petit coin d’espoir qui fait d’elle ce qu’elle est, qui lui donne un but. Un jour, elle grandira plus haut que les arbres qu’elle voit dans le lointain. Un jour, elle sera aussi forte que ce tronc contre lequel les oiseaux toquent. Un jour, les insectes prendront peur d’elle. Un jour, la crainte de se faire emporter par le courant disparaîtra. Alors la plante lutte et grandit sourde aux grincements de la terre et aux querelles de ses rivales.

Qui ne peut pas comprendre cette plante qui survit malgré tout dans un silence de mort ? Qui n’a jamais vécu la lutte acharnée que cette tige mène pour grandir et remplir son rôle ? Les questions philosophiques ne sont pas d’ordre du jour. Il est temps que je me concentre sur ce que mon interlocutrice essaie de m’expliquer. D’ailleurs l’histoire de Meli ressemble à celle de cette herbe solitaire.

Elle me parle de vendre Meli comme si j’étais une barde qui voguait sur les contes racontés au clair de lune. J’apprécie beaucoup les contes mais je ne récite pas des histoires au coin du feu. Je n’en ai pas fait mon métier et vu ma tendance à parler trop vite ou trop lentement, je ne serais sans doute jamais une bonne conteuse. Alors pourquoi espère-t-elle que je vende Meli ? Pourquoi veut-elle que moi, qui n’ai aucun talent – sans doute moins que cette étrange femme – raconte l’histoire de cette pauvrette qui a tout perdu. Mon front se plisse encore plus sous l’effet de la concentration.

Peut-être que cette femme ne s’appelle pas Melinda Orlemiel. Peut-être est-ce une réincarnation du Destin ou plutôt d’un Dieu plus inutile. Lyncé semble convenir à merveille. De fait, cette étrange femme ne peut qu’être un plan foireux pour m’amener à raconter des histoires. Foireux parce que jamais je ne pourrai me tenir debout devant une assemblée qui me fixe de leurs yeux globuleux.

Voilà qu’elle me parle d’Outrevent. Ce pays qu’est le sien. Ne s’attend-elle pas à ce que j’aille jusque-là pour conter l’histoire de Meli ? Je suis déjà allée en Faërie mais jamais aussi loin vers l’ouest. Il parait que les gens par-là ressemblent à des humains mais qu’ils ont un bâton planté dans le cul. Discrètement, je la regarde pour chercher le bâton mais ne trouve rien. C’est peut-être pour ça qu’elle est si bizarre. Son bâton lui manque. Peut-être, veut-elle seulement que je lui en vende un ? Malheureusement, je n’ai pas grand-chose sur moi hormis ce magnifique bijou qu’on pourrait me voler à tout instant. Je serre encore plus fort ma dague, prête à agir si quelqu’un tentait de me la dérober.

Elle m’avoue ensuite ne pas avoir l’habitude de vouloir quelque chose d’une parfaite inconnue. Je suis prête à lui avouer que moi non plus je n’ai pas l’habitude qu’une parfaite inconnue veuille une chose inconnue que je pourrai lui donner. Mais déjà, elle reprend la parole comme si elle cherche à combler le vide qui est en elle par une rafale de phrases en surface ; comme si elle refuse de montrer aux autres qu’au fond, elle est profondément seule. Elle attend désespérément que quelqu’un parvienne à passer outre les défenses qui sont les siennes. Elle se rebelle contre cette triste réalité et les paroles qui n’étaient alors qu’une armure dont elle se parait pour se protéger, deviennent des armes aussi meurtrières que les paroles de la Sombre Mère. Les hommes après avoir essuyé un tir nourri de peur, s’éloignent un peu plus à chaque instant. Et la voilà, seule, désespérément seule. Plus elle souffre, plus elle se protège. Plus elle attaque et plus les autres se retirent lui infligeant des blessures qu’elle ne peut supporter.

La vie de cette femme a dû être terrible. J’ai envie de la prendre dans les bras en signe de compassion mais je sais que jamais elle ne l’acceptera car ce serait un signe de faiblesse. D’ailleurs, un seul genou qui tremble peut la faire échouer dans sa mission, son objectif ultime : "croire qu’elle mène une vie satisfaisante et oublier la souffrance qui l’environne".

Elle veut ensuite prendre quelque chose en main. Je lui dirai bien de prendre sa vie en main mais elle partirait en courant, trop fragile pour supporter d’être mise devant le fait accompli, trop obnubilée par l’oubli, pour se rappeler ce que fut la Vie, trop fixée sur l’inepte pour se concentrer sur l’important, trop pressée de souffrances pour reconnaître le bonheur, trop tout pour ne faire qu’un.  

Elle me demande de ne pas le répéter. Ça me semble tout à fait réaliste. La suite par contre me laisse bouche-bée. Je lâche :

- Excusez-moi, pouvez-vous répéter ?

Elle veut parler à une abeille ! Une abeille ! Je suis trop abasourdie par la nouvelle. Jamais, je n’aurais cru ça un jour. Qui est assez fou pour vouloir parler à une abeille. Un insecte ! Et pas n’importe quel insecte, un nuisible qui pique quand il est vivant et qui est mort quand il est mort – évidemment. En l’occurrence, celui dont elle me parle ne respire plus. Tout le monde sait que cet insecte est mort depuis une éternité et qu’il n’a plus bougé depuis comme si la frayeur avait envahi son corps, parcelle par parcelle. Toutefois, l’histoire de Meli ressemble étrangement à un songe que je viens d’avoir. Aurais-je des talents de devins ?

Attends ! Je ne lui ai pas demandé de répéter si ? Non ? J’ai apprécié l’histoire de cette abeille mais de là à vouloir l’entendre à nouveau. Je rajoute précipitamment de peur qu’elle ne s’embarque dans une histoire sans queue ni tête.

- Non ! Pas besoin de répéter ! Je m’appelle Elisabeth Rêvel.

Ce n’est pas grand-chose mais ça va permettre de la faire patienter, le temps que je trouve une réponse originale, sublime et incroyable ; le temps que je choisisse surtout si je vais accepter, refuser ou partir en courant.  C’est peut-être la meilleure solution. Je n’aurais pas besoin de me décider sur la suite que je compte donner à cette relation qui s’impose à moi. Il me faut encore du temps !

- Par curiosité, vous êtes seules dans la vie ?

Génial, c’est encore mieux formulé que ce que je ne l’avais imaginé. Tant que j’y étais, je pouvais aussi lui faire des avances ou lui déclarer que j’aimais les femmes. Ce qui n’était absolument pas vrai. Enfin, aucun de mes souvenirs réels ne se rapportent à ce genre d’expériences mais je pense avoir déjà rêvé de scènes étranges où deux femmes dansaient ensemble. Puis-je compter ces images comme une expérience enrichissante ? Je me sens découragée, tout au fond de moi – et beaucoup en surface aussi. Bon comment reprendre le contrôle de la conversation ?

- Ce n’est pas vraiment ce que je voulais dire, voyez-vous, c’est que parler à une abeille qui… Comment pourrais-je vous expliquer la triste vérité qui empoigne nos cœurs à tout humain que nous sommes ? L’abeille que vous avez appelé Meli, c’est ça ? Eh bien, voyez-vous, cette abeille – Comment est-ce que je peux lui dire ça moi ? D’ailleurs de quel droit pourrai-je briser ses espoirs ? – est morte depuis longtemps déjà. Et même si ce n’était pas le cas, avec la pierre qui l’entoure, elle ne vous entendrait pas. Vous comprenez, je ne veux pas vous rendre triste mais ce que vous demandez est impossible, irréalisable même.

Voilà qui devrait lui faire comprendre qu’on ne peut pas parler à une abeille et encore plus à un insecte nuisible qui est mort. Je sais qu’Arven recèle les créatures les plus étranges mais là, ils ont vraiment dépassé les bornes. Quelle créature pourrait penser parler avec l’au-delà ? Elle venait d’Outrevent ? Peut-être que cette abeille était son Familier ? Peut-être qu’en mourant, Meli avait perdu toute chance de trouver celle qui lui est destinée ? Peut-être que cette femme, mage sent que ce corps recèle encore les restes de son Familier ?

- Vous venez de Faërie ? Vous êtes un mage ?

Il est vrai que le raisonnement était un peu extrême. Il faut que l’animal soit vivant pour que le lien avec le Familier se crée. Non ? En tous cas, je n’ai jamais entendu un cas de rencontre post-mortem. Elle doit donc vraiment être folle ou alors c’est moi qui deviens folle. Un monde qui dégénère à l’extérieur peut refléter un grand trouble intérieur. Je ne peux pas encore sombrer dans un chaos sans nom. J’ai déjà donné. Adressez-vous à quelqu’un d’autre comme cette étrange femme qui veut parler à un insecte nuisible mort depuis des années voire des siècles. L’idée me semble meilleure. Je m’en veux aussitôt. Comment cette odieuse pensée a-t-elle pu m’effleurer ?

- Vous devez être Melinda Orlemiel ?

Bien sûre ! Elle venait de me donner son nom. Je n’aurais pas pu me tromper. Pourquoi ai-je formulé cette question  alors ? Je hausse les épaules dans un message muet à mon questionnement. Personne ne le saura jamais. Il ne me reste plus qu’à vivre poursuivie éternellement par cette interrogation sans réponse qui me harcèlera jour et nuit sans la moindre once de compassion. Certains diront que je suis folle mais je ne le suis pas. Je suis comme les autres. Je mange comme eux, je bois comme eux et j’ai des besoins comme eux.

- Enfin, c’est-à-dire que…., comprenez-moi bien mais savez-vous faire couler des fleurons dans les mains tendues, impatiente de goûter à l’immensité de vos talents ?

Une pensée sombre, étrange et inquiétante commence à envahir mon esprit et à occuper tous les recoins de ma mémoire. Elle gonfle jusqu’à posséder l’ensemble de mes ressources. Mon corps se tend prêt à la défense, prêt pour parer un coup inévitable car je suis sûre d’une chose maintenant. Cette femme veut cet extravagant bijou. Elle ne l’aura pas. La somme de fleurons que je vais gagner me revient de droit. Je serre mon couteau très fort. Où frapper ? A droite ? A gauche ? Au milieu ?

- Si tu songes à voler mon bien, tu le regretteras !
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptySam 11 Juin - 22:13

Quoi ?

La stupéfaction me heurta en plein cœur, en même temps que cette phrase qui me transperça comme une flèche dont la pointe aurait été chauffée au fer rouge. Une nouvelle fois, la femme me demanda de répéter. Et, une nouvelle fois, je restai muette durant quelques instants, incapable de comprendre le sens de ces quelques mots pourtant simples. Ce n’était pas le vocabulaire qui me manquait, non, simplement… ce qui avait pu lui amener à dire cela une seconde fois. Je pris une profonde inspiration, la bloquai au point que mes poumons crient leur manque d’air puis le relâchai tout doucement. Non, je ne parlais pas trop vite, ni trop longtemps, ni de façon trop décousue : je racontais une histoire plutôt claire et concise. Oui, cette femme comprenait ma langue – le contraire, à vrai dire, m’aurait surpris – puisqu’elle s’en servait pour me répondre. Alors qu’est-ce qui n’allait pas ? Était-elle sourde ?

L’idée me prit à la gorge. J’aimais bien entendre. Le monde, même dans le bruit le plus chaotique qui soit, avait sa douce musique de vie, d’espoir et de mouvement. Sans ce chant constant qui berçait mes nuits et animait mes jours, j’aurais probablement été beaucoup moins optimiste quant à mon avenir. Les murmures de la nuit, la symphonie de la journée, le fredonnement doux, simple et familier du temps qui s’écoulait, les intonations subtiles qui animaient les voix de mes interlocuteurs… toutes ces choses me permettaient d’être reliée au monde, d’en faire partie, d’en être un membre aussi précieux que banal, d’être… quelqu’un. Etre sourde était, à mes yeux du moins, ou plutôt à mes oreilles, une terrible catastrophe.

La colère en moi se mua en pitié, et j’eus soudain envie de prendre cette femme dans mes bras, de la serrer tout contre mon cœur, et de lui dire que tout irait bien, même si elle n’entendait rien. De lui dire qu’elle faisait partie du monde, que j’étais prête à discuter avec elle des journées entières, même si cela m’obligeait à répéter des milliers de fois la même chose, qu’elle n’était pas aussi isolée que devait l’être la petite Meli en ce moment, et qu’elle méritait mille fois mieux que d’errer dans les rues de Lorgol en posant cette question chaque fois qu’un passant l’abordait. Peut-être même qu’elle ignorait être sourde ? Cette constatation m’horrifia, et je m’apprêtais à lui révéler la vérité lorsqu’elle prit de nouveau la parole.

Elle s’exclama que je n’avais nul besoin de répéter et se présenta enfin. Elisabeth Rêvel. Je fronçai les sourcils. Son prénom n’était pas étrange, loin de là, mais il laissait une impression bizarre, mitigée. Noble ou mendiante, calme ou colérique, d’ici ou d’ailleurs, fière ou humble, Elisabeth, avec un tel nom, pouvait tout être. Tout, sauf peut-être faible. Elisabeth avait une consonance assez forte, comme une de ces héroïnes de contes que tous ignoraient mais qui, dans leur vie, dans leur façon d’être, de penser et d’agir, s’avéraient être exceptionnelles. Je plissai les yeux. D'ailleurs, si cette femme vivait effectivement un problème de surdité, je ne pouvais nier son courage.

Quant à Rêvel… C’était beaucoup plus doux, presque effacé. Comme un rêve qui, dès que le matin pointait le bout de son nez et que le soleil déchirait les ombres de la nuit, disparaissait sans laisser de traces. Est-ce qu’Elisabeth aussi allait tout simplement cesser d’être, et avec elle Meli, cette douce rencontre d’un soir à qui jamais je n’aurais pu parler ? Je serrai les poings, déterminée à ne pas laisser cette femme s’en aller aussi facilement que se dissipaient mes rêves et mes cauchemars nocturnes. Que ce soit à grands coups de paroles ou par un câlin forcé, je devais trouver le moyen de la retenir le plus longtemps possible. Aussitôt, une liste faramineuse d’idées se déroula dans mon esprit. Je la laissai passer, rassurée de savoir que je pourrais au moins trouver quelque chose pour la garder auprès de moi. La garder elle… et Meli.

— Melinda Orlemiel, murmurai-je avec un large sourire. Mais je vous l’ai déjà dit, en fait. Deux fois. Désolée, c’était un vieux réflexe. Je n’ai pas l’habitude de me présenter la première.

Les noms, à mes yeux, étaient d’une importance quasi-nulle. Au fond, ils ne signifiaient pas grand-chose. Je m’y intéressais uniquement parce qu’à leur façon, ils reflétaient le caractère de leur propriétaire… ou, au contraire, contrastaient totalement avec lui. Quant à Meli… C’était différent. D’abord parce que cette petite était une abeille, ensuite parce que son prénom était un enseignement de mon père, et enfin, parce qu’elle portait le même que moi, de nom. D’ailleurs, ce n’était pas comme si mon affection était déterminée uniquement par son patronyme. J’aimais Meli parce que c’était une abeille, et parce qu’elle était le symbole de quelque chose de fort : la preuve que l’impossible était possible. Le même mantra qui animait mon existence depuis que j’avais commencé à vénérer Lyncée et à inventer des Plans sur la Comète pour animer un peu mes journées.

Ensuite, sans préambule, Elisabeth fit une remarque qui me convainquit immédiatement que je n’étais pas face à n’importe qui – c’est-à-dire pas face à une personne normale. Elle me demanda si j’étais seule dans la vie. Bien entendu, elle n’était pas la première à poser la question. Juste la première à m’interroger à ce sujet avant même que j’aie été désagréable. Parce que j’étais, en ce moment, loin d’être désagréable. Je m’efforçais de garder mon calme, j’avais répété mon petit discours larmoyant à propos de cette pauvre abeille et je cherchais au plus profond de mon être des ressources de courtoisie qui s’étaient perdues dans les brumes de mon esprit parfois – souvent – trop distrait.

Elle parut gênée de sa question, et tenta de se rattraper, en expliquant que le fait que je veuille parler à une abeille, qui plus est une abeille morte – cela dit, elle parut relativement embarrassée de prononcer le mot « mort » – ou du moins une abeille sourde au monde qui l’entourait – une nouvelle raison, donc, de plaindre la pauvre Meli – l’avait poussée à poser cette question. Elle prétendit que je voulais l'impossible, en ajoutant ne pas vouloir me rendre triste. En fait, Eli m’amusait. Moi aussi quand j’étais petite, je pensais que certaines choses étaient impossibles. Et puis j’avais découvert Lyncée. Et Lorgol, bien sûr. Cette ville défiait toujours l’imagination. Comment cette femme pouvait-elle ne pas l’avoir remarqué ? Était-elle aveugle, en plus d’être sourde ?

— Non, je ne suis pas seule, répondis-je, plus par pitié que par véritable intention de lui révéler à quoi ressemblait ma vie. J’ai des parents qui m’aiment et des amis qui me soutiennent. Tous sont restés chez moi, bien évidemment, quand je suis partie pour Lorgol. Ils ne sont pas aussi fous que moi. Quant à cette abeille… Je vous l’ai dit, c’est un symbole. Et ce que je lui dirais sera symbolique aussi, vous comprenez ? Mais j’ai… besoin de le dire.

Elle me demanda ensuite si je venais de Faërie. Question stupide ! Outrevent ne se trouvait nulle part ailleurs qu’en Faërie. Même moi j’avais les notions de géographie nécessaires pour connaitre le nom de tous les duchés d’Arven, et savoir s’ils étaient en Ibélène ou en Faërie. Je me demandais si ça valait la peine que je réponde, ou si je devais parler à cette demoiselle comme à une demeurée. Quant à savoir si j’étais mage… et bien, je me considérais difficilement comme telle, puisque je n’avais parlé de la magie à personne depuis qu’elle s’était déclenchée, en ce jour maudit où mon frère était mort. Je me contentai donc de hausser les épaules, incapable d’ailleurs de déterminer s’il s’agissait d’une question sérieuse ou non.

J’eus la certitude qu’Elisabeth Rêvel n’était pas normale quand elle me demanda si j’étais Melinda Orlemiel. Bouche bée, je fus incapable de répondre tant j’avais envie de l’étrangler, ou de me frapper la tête contre un mur. Elle m’avait demandé de répéter un discours de plusieurs minutes sitôt après que j’eus prononcé le dernier mot. Elle n’écoutait visiblement pas la moitié de ce que je disais. Elle posait des questions aussi étranges qu’inutiles. Et elle avait oublié qui j’étais alors que je m’étais présentée trois fois. Je pris une profonde inspiration, la bloquai, la relâchai. Toutes mes ressources de patience étaient mises à rude épreuve, et je m’apercevais avec surprise que j’en avais plus que je n’aurais pu le supposer. Je méritais des félicitations. D’être couverte de cadeaux de la tête aux pieds. Ou, au moins, un petit remerciement de la part de… Personne, en fait. Personne ne protégeait le genre de démence qui semblait animer Elisabeth en cet instant.

Personne ne protégeait les gens stupides ; ils étaient seuls. Cette idée, à nouveau, m’emplit d’une terrible vague de compassion envers Elisabeth. Je fronçai les sourcils, songeant qu’à sa place, j’aurais déjà cherché une échappatoire dans… absolument n’importe quoi. Bien entendu, même si je ne l’aurais avoué pour rien au monde, mon échappatoire à moi c’était la chanson du monde et le doux fredonnement de ma propre voix. D’autres se plongeaient dans la drogue et l’alcool, se perdaient dans leur travail ou se laissaient porter par la mort. Moi, j’avais choisi de me laisser submerger par la vie, si intensément que toutes les larmes que pouvait verser mon cœur étaient étouffées dans la tourmente de l’existence. Ce n’était peut-être pas mieux, fondamentalement. Mais c’était indubitablement plus joyeux.

Elisabeth ajouta alors que j’avais besoin de fleurons, pour avoir ce bijou, et que j’avais intérêt à avoir un beau petit paquet de pièces sonnantes et trébuchantes. Je fronçai les sourcils. Elle n’avait pas compris que je ne voulais pas obtenir Meli, je voulais juste lui parler quelques instants. Rien de très imposant, évidemment, quelques mots doux par-ci, quelques informations sur ses sœurs outreventoises, et bien sûr l’assurance que quelqu’un en Arven pensait à elle non pas avec indifférence, ou comme à un stupide insecte qui avait mérité sa mort, mais comme… à une amie. A un membre de la famille. C’était important, de savoir que certaines personnes tenaient à vous. Même après la mort. Surtout après la mort.

La mort, c’était froid. Solitaire. Effrayant. Tout le monde, selon moi, avait besoin de soutien dans cette dure épreuve, et cela valait autant pour ceux qui partaient que pour ceux qui restaient. La mort, c’était comme une lame glacée qui transperçait chair, peau et muscles sans discernement. Elle frappait. Elle prenait son dû. Puis elle repartait impunément, sur la pointe des pieds, de sorte qu’il ne restait de son méfait qu’un cadavre étendu sur le sol. La mort c’était un dangereux voyage qui s’accomplissait sans volonté de partir, et surtout, sans informations sur la destination. Et si j’avais désiré une chose pour mon frère, au-delà, bien entendu, du fait que sa vie continue, c’était bien que quelqu’un l’accompagne dans son voyage et lui montre le chemin vers un endroit sûr.

Enfin, Elisabeth m’accusa de vouloir la voler, et je haussai les yeux au ciel avec amusement. Moi, capable de voler qui que ce soit ? Si mes doigts pouvaient peut-être se montrer assez agiles pour agir avant que mon interlocuteur ait pu riposter, je n’étais ni assez discrète ni assez violente pour accomplir un tel acte. D’ailleurs, il ne m’était même pas passé par l’esprit. Quand cette femme m’avait demandé de répéter, j’aurais pourtant parfaitement pu perdre patience, m’énerver, et lui piquer l'ambre. Mais non, je m’étais contenté de prendre sur moi, et j’avais obtempéré, racontant une nouvelle fois mon histoire. D’un autre côté, j’aimais bien parler de Meli. C’était triste, d’accord, mais étrangement… libérateur. Comme si conter la solitude écrasante de cette petite abeille pouvait, d’une certaine façon, annihiler la mienne.

— Non rassurez-vous tout de suite, Elisabeth, je ne compte pas vous voler. Je ne suis ni assez stupide ni assez forte – physiquement je veux dire – pour jouer les bandits et les voleurs. Par conséquent je reste calme, je contrôle mes pulsions, et je ne vous prends pas votre ambre. Vous voyez ? Pas besoin de sortir vos griffes, d’appeler à l’aide, ou de me pilonner de coups de poings. Ou quoi que ce soit d’autre qu’impliquent vos moyens de défense. Je reste sage, vous restez sage, nous parlons entre adultes civilisés, et cette conversation restera fort courtoise et sans effusions de sang.

Une conversation courtoise ? Jamais je n’aurais cru en mener une un jour. Pour couper court à ce discours que j’estimais moi-même un peu ridicule, je lâchai un soupir de dépit et haussai les épaules comme pour rejeter tout ce que je venais dire.

— De toute façon, Meli n’est pas quelqu’un que l’on dérobe. Ce serait… un peu un enlèvement, comprenez-vous ? A partir du moment où on la considère comme une personne, il est moralement impossible de la subtiliser, de la vendre, ou même de l’acheter. Elle n’est pas un objet, elle est bien plus précieuse, et bien plus importante. Meli, c’est un être-vivant, un symbole, quelque chose de plus fort que la vie, de plus fort que la mort, de plus… Ah, quelque chose de plus, tout simplement. Je crois que mes sentiments pour cette abeille sont trop intenses pour être exprimés par de simples mots.

Je passai une mèche derrière mon oreille, songeant que ce petit discours pourrait être considéré comme très étrange aux yeux de la plupart des gens. Enfin, étant donné que j’avais déjà plaidé la cause de ladite abeille durant plus de dix minutes, continuer quelques temps encore ne serait probablement pas surprenant. Je pouvais parler des heures durant sur les sujets les plus barbants au monde. Elisabeth ne le savait probablement pas, mais toujours était-il que j’étais encore raisonnable, à l’instant. D’ailleurs, je pris la ferme décision de ne pas continuer à parler de Meli avec autant d’emphase. Ce n’était probablement pas bon pour mon argumentation. Etre prise pour une demeurée n’était pas bon pour mon argumentation. Généralement, les gens fous – allez savoir pourquoi – se voyaient assez discrédités.

— Enfin, au fond, les raisons pour lesquelles je veux voir Meli avec autant de ferveur ne vous regardent pas vraiment… même si vous pensez qu’elle vous appartient. Oui, je dis bien « que vous pensez », car comme je l’ai dit il y a quelques secondes, cette abeille n’appartient à personne, sinon à elle-même. De toute façon, je suppose que vous n’avez pas envie d’entendre tout ça encore une fois. Donc pour le bien de votre santé mentale et la conservation de ma salive, s’il vous plait… est-ce que je pourrais lui parler quelques secondes ?

Mon regard s’était fait de nouveau suppliant, et mes mains se tortillaient comme si ma demande était embarrassante. Il devait être peu courant, en effet, que qui que ce soit autorise une inconnue à s’approcher trop près d’un objet qu’il considérait comme précieux. Les voleurs, les menteurs et les manipulateurs couraient le monde comme les fourmis : ils étaient partout, et personne ne les voyait. Toute personne un tant soit peu prudente se méfierait des inconnus comme de la peste. Et des amis plus encore, à vrai dire. Les amis avaient souvent quelque chose à cacher. Par chance, je n’étais pas prudente. Et j’espérais, en cet instant, que mon interlocutrice ne le soit pas non plus.

— Je sais que vous attendez de moi un nombre de fleurons absolument faramineux, parce que c’est ce que vaut l’ambre, surtout quand elle emprisonne un insecte avec autant de… délicatesse qu’elle a entouré Meli. Comme je vous l’ai dit, je ne cherche pas à acquérir cette abeille. Je suis sûre, d’ailleurs, qu’elle mérite d’orner quelqu’un de bien plus – comment dire ? – distingué que moi. Je ne saurais pas en prendre soin comme ce bijou le mérite. Alors non, je ne tiens certainement pas à acheter cet ambre.

Je lâchai un ricanement moqueur, tâtant ma bourse qui, bien qu’encore pourvue, s’avérait, en comparaison avec le prix de cet ambre, finalement fort vide. Je soupirai. Je vivais dans une famille aisée, certes, mais pas dans un palais ducal. Nous possédions suffisamment de fleurons pour que les ennuis financiers nous passent tout simplement au-dessus de la tête. D’un autre côté, nous ne faisions jamais de folie et ne nous embarrassions jamais du superflu. Et, même si j’étais navrée de l’avouer, Meli faisait partie de ces choses pour le moins inutiles.

— De plus, je n’ai pas vraiment les moyens financiers de me payer Meli, si jamais je me permettais de transgresser à cette règle qui m’empêche de faire du commerce d’êtres-vivants. Je ne suis pas pauvre à proprement parler – donc, rassurez-vous tout de suite, même si je ne peux pas acheter cet ambre, je ne vous le volerai pas – mais Meli n’est pas ce qui s’appelle un objet bon marché. Du moins, elle vaut plus qu’un objet bon marché. J’ignore, après tout, combien vous en demandez quand quelqu’un veut vous l’acheter. Ou même si vous la considérez comme vendable.

Certaines personnes tenaient beaucoup trop à leurs possessions pour accepter de les vendre à qui que ce soit. Quel que soit le prix demandé. Personnellement, je m’attachais plus aux êtres-vivants qu’aux choses, et si je voulais cet ambre, c’était juste pour quelques instants, quelques mots, quelques phrases de consolation. J’aurais pu prétendre que c’était uniquement pour le bien de Meli, pour que quelque part, elle ne soit pas trop seule dans la mort horrible qui l’avait fauchée, mais je savais au fond de moi qu’il y avait une explication un peu plus égoïste à mon comportement : je voulais poser mes mains sur le symbole de l’impossible, le tenir entre mes doigts, et lui parler comme à une amie. Parce que l’impossible était ma compagne de vie depuis bien plus longtemps que la solitude.

— Enfin, je tiens à dire que ce n’est pas l’avoir, la posséder, ou la garder pour moi qui me plairait, concernant Meli. Je veux juste la tenir entre mes mains durant quelques minutes. Je lui dis ce que j’ai à lui dire, je vous la rends, vous partez faire ce que vous avez à faire et nous ne nous revoyons plus. Fin de l’histoire. Est-ce que… cela vous conviendrait ?

Mon regard, inquisiteur, attendait la réponse d’Elisabeth.

Et j’espérais sincèrement, cette fois-ci, qu’elle ne me demanderait pas de répéter.
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyDim 19 Juin - 11:16

— Non rassurez-vous tout de suite, Elisabeth, je ne compte pas vous voler. Je ne suis ni assez stupide ni assez forte – physiquement je veux dire – pour jouer les bandits et les voleurs. Par conséquent je reste calme, je contrôle mes pulsions, et je ne vous prends pas votre ambre. Vous voyez ? Pas besoin de sortir vos griffes, d’appeler à l’aide, ou de me pilonner de coups de poings. Ou quoi que ce soit d’autre qu’impliquent vos moyens de défense. Je reste sage, vous restez sage, nous parlons entre adultes civilisés, et cette conversation restera fort courtoise et sans effusions de sang.

A ces mots, je me détends. Il est vrai que j’ai souvent tendance à imaginer le pire. Elle veut seulement parler à une abeille morte. Son esprit est encore plus atteint que le mien. Je prends le temps de compatir à ce qu’elle doit vivre au quotidien. Je n’ai sans doute eu qu’un infime aperçu de la souffrance que pouvait causer une réflexion permanente.  Sans doute devrais-je m’estimer heureuse de n’endurer que quelques souvenirs qui ne sont pas si dangereux. J’ai peut-être tendance à me plaindre de beaucoup de choses. Finalement, la vie a plutôt été gentille avec moi. Le Destin en soit loué.

Ou peut-être n’est-ce qu’une ruse pour m’amener à sortir mon bien et me le dérober plus facilement. Peut-être n’a-t-elle trouvé que cette histoire de conversation avec une abeille pour me forcer à prendre pitié d’elle. Récit peu crédible d’ailleurs. Qui irait parler à un insecte et qui plus est à une abeille morte ? Il semble donc plus vraisemblable que cette explication ne tienne pas longtemps.

La plante lutte. Elle parviendra à grandir. Cette année, elle a poussé de trois centimètres. Il lui en reste encore beaucoup pour dépasser les arbres et plus encore pour atteindre le soleil mais elle peut y arriver. Le vent murmure que ces hauts êtres sont très vieux, qu’ils ont vu passer sur les chemins de nombreux voyageurs, qu’ils ont vu de nombreuses batailles et de nombreux corps se reposer entre leurs racines. Ils ont donc dû travailler dur. La plante veut réussir et elle y arrivera. Ses racines s’allongent pour tenter d’atteindre plus de nutriments et ainsi gagner plus de force.

Elle pourrait aussi communiquer avec des animaux. Quoique, à la réflexion, je n’ai jamais entendu que des mages pouvaient arriver à un tel résultat. Elle venait de Faërie et n’avait pas répondu à ma question concernant la magie. Elle tentait peut-être de me cacher un don encore inconnu qui faisait d’elle une bête de foire. Peut-être fuyait-elle un monde rempli de privation et de haine. Ne connaissant rien de ce qui l’entoure, elle n’a pas compris que cette abeille est morte.

- Je vais vous le répéter mais Meli comme vous l’appelez ou cette abeille ne vit plus. Son âme a quitté son corps et elle n’y réside plus. Ce que vous lui direz fera autant d’effet qu’un hurlement aux oreilles d’un sourd. Tout au plus, auriez-vous l’air idiote de vous agiter ainsi. De plus, vos efforts auraient été vains. Le sourd vous regardera avec incompréhension et votre gorge en souffrira.


J’espère que Melinda comprendra le message que j’essaie de faire passer. Elle devrait pouvoir saisir la complexité de ce qu’elle demande. Elle devrait pouvoir arriver à se convaincre que de parler à un mort n’est pas une chose aisée. A l’instant, je rêve d’un verre de lait pour me remonter le moral suite à cette discussion philosophique.

La plante grandit. Elle peut y arriver. Elle va réussir. Elle s’épanouit déjà. Elle est déjà la plus belle de toutes ses congénères. Elle sait qu’elle va devoir travailler dur pour gagner cette lueur qui brille dans le ciel mais elle veut y arriver. Elle est prête à tout donner. Elle pense que rien ne peut se mettre en travers de son chemin quand elle sent quelque chose la serrer là où son corps touche le sol qui la nourrit. Bizarre, elle a perdu contact avec ses racines mais la voilà qui s’élève plus vite qu’elle ne l’a jamais fait. Elle n’atteint pas encore la hauteur des arbres mais elle a grandi d’un mètre au moins. Son heure est-elle enfin venue ? Va-t-elle pouvoir toucher cette lumière qui brille encore plus loin au-dessus d’elle ?

Je dois me concentrer sur la conversation qui se présente devant moi. Melinda tente de me convaincre qu’elle ne désire pas l’ambre mais seulement une conversation avec une abeille morte. Ses mots coulent autour de moi. Ils me font penser au lait que Gudrun me donnait pour accompagner un repas écœurant. Peut-être tente-t-elle de faire la même chose et d’utiliser un long discours pour détourner mon attention d’un acte moins avouable. J’aurais peut-être pu la surprendre à faire une chose peu recommandable. Elle cherche donc à savoir si j’ai vu quelque chose et si je pourrai être un témoin potentiellement nuisible. Ça pourrait expliquer son avertissement concernant le fait que je dois rester sage. Je suis peut-être face à un assassin sans le savoir. Je sens mes membres commencer à trembler. Il faut que je me rassure. Je n’ai rien vu. Je ne représente donc pas une menace. Il suffit que je reste calme et je devrais pouvoir m’en sortir.

La plante est contente. Si elle continue de grandir à cette vitesse, elle dépassera ces êtres qui la regardent de haut comme si elle n’était qu’une brindille pour eux. Elle en est convaincue. Alors pourquoi sent-elle ses forces diminuer ? Pourquoi ne parvient-elle plus à puiser dans la terre pour y chercher des nutriments et de l’eau ? Pourquoi, ne penche-t-elle plus au grès du vent ? Ses questions tourbillonnent dans son esprit pendant qu’elle s’épuise à chercher des ressources désormais inaccessibles. La poigne se desserre autour de son corps. Elle se sent tomber, attirée comme jamais par le sol. Elle glisse sur les feuilles d’un buisson, s’engouffre dans un trou et le noir l’envahit. Ce soleil qui lui avait tant plu n’est désormais qu’un rêve inaccessible.

Si le discours de Melinda ne me convint pas, pourquoi est-ce que ma main se dirige vers l’ambre ? Pourquoi suis-je tenté de lui donner ce précieux cadeau ? Il y a peut-être une explication, simple. Elle vient de me dire qu’elle ne se sent pas capable d’honorer Meli. Elle vient de me dire qu’elle ne pourra jamais en prendre soin comme cette richesse le mérite. Alors, il est peut-être temps d’avouer que les intentions de cette fille sont plus qu’honnêtes. Il est peut-être temps de lui permettre de parler à une abeille morte. Si ça peut lui faire plaisir, ma journée aura servi à quelque chose ou à quelqu’un. Nos chemins se sont peut-être croisés d'après la volonté du Destin? Une raison cachée peut se trouver derrière cette rencontre.

Elle me parle après de commerces d’êtres-vivants. Je me retiens de lui dire que cette abeille est morte mais l’idée résonne en moi. Il faudrait peut-être que je tape sa tête contre le mur pour lui faire comprendre que cet insecte est décédé. Cette phrase est de trop et ne me met pas dans de bonnes conditions pour répondre à la demande initiale. Pourtant à part un haussement de sourcils, mon corps reste impassible. Certaines personnes ne peuvent comprendre une réalité très simple. Ils sont obligés de vivre dans le rêve et personne ne peut venir les convaincre du contraire.

- . Est-ce que… cela vous conviendrait ?

Je dois lui donner une réponse maintenant.

- Ecoutez Melinda, je sens que le sort de cet insecte vous touche énormément et même si je n’en comprends pas les raisons, je peux me laisser convaincre de lui parler. Seulement, je ne vous laisserai pas toucher cet ambre. La regarder de loin devrait suffire. Est-ce que cela vous convient ? Nous pouvons aussi nous éloigner l’une de l’autre et faire comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu.

J’attends sa réponse, en espérant qu’elle préférera partir loin d’ici. Le dilemme face auquel je suis, sera alors résolu. Je n’aurais pas besoin de prendre un risque inconsidéré pour faire plaisir à cette jeune femme. Elle trouvera elle-même que parler à une abeille est peu intéressant, voire totalement inapproprié. Je soupire. Ce cas de figure n’arrivera jamais. Vu le temps qu’elle a passé à me vanter les mérites d’une abeille, elle ne reculera pas si près du but. Elle va continuer de se battre pour pouvoir parler à Meli. Si je veux en être débarrassé, il va falloir que je la laisse parler à cette pauvre petite abeille – qui est morte et qui ne doit plus ressentir beaucoup de sensations.

- Je vous le répète, cette abeille risque de ne pas vous comprendre. Je n’ai jamais entendu parler d’une abeille qui pouvait communiquer avec un être humain. Elle ne connait pas votre langue, l’ambre autour de son corps doit être trop dense pour permettre au son de passer et en plus cet insecte est mort (j’ai peu de chances de lui faire comprendre ce message mais parfois en répétant plusieurs fois, j’arrive à faire passer une idée à un inculte).

Je sais au fond de moi que ces paroles ne servent à rien et que mon discours aura autant d’impact que celui que cette jeune fille s’apprête à délivrer à cette abeille. Je n’aime pas parler à des inconnus et encore moins pour un message qui ne sera de toutes façons pas accepté. Alors pourquoi est-ce que je tente de convaincre cette femme que son acte ne va servir à rien? Il est évident qu’elle ne sera satisfaite qu’après avoir essayé de raconter son histoire à Meli.

La plante se vide de son énergie. Elle qui voulait tant atteindre le soleil, ne le voit plus. Elle qui voulait tant être plus grande que les arbres est plus petite que les brindilles qui l’entourent. Elle qui voulait tant lutter contre les insectes, sent leurs pattes sur son corps. Elle ne peut imaginer pire fin. Elle a soif. Elle a faim et elle sait qu’elle va partir. Elle n’atteindra jamais le soleil. Elle demeurera frêle et sans défense. Une dernière pensée avant de sombrer dans les méandres de la mort.

Il faut toujours qu’un souvenir vienne me hanter au moment où je devrais être le plus lucide possible, où je devrais conserver toutes mes ressources cognitives pour faire face à la situation et l’analyser avec vigilance. Melinda aurait pu profiter de ce moment d’inattention pour me voler mon bien. Je mets ma main sur l’ambre. Il est toujours présent. Elle ne veut donc pas me voler. De toute façon, dans la ville haute, c’est dangereux et avec la protection de la guilde des marchands, je ne risque pas grand-chose.

 Quoique, cette jeune fille ne semble pas se préoccuper des dangers encourus en cas de vol. Qu’elle tente quelque chose ne me surprendrait guère. Il faut donc que je reste concentrée et que je prie les souvenirs de ne pas venir me déranger pendant un moment – Prière que je sais vaine car les réminiscences n’en font qu’à leur tête. Je peux toujours espérer que ça marche cette fois-ci – même si ça n’a pas fonctionné lors des nombreuses autres tentatives. D’ailleurs, on ne peut jamais être sûr que quelque chose ne fonctionne pas. Il pourrait n’avoir jamais été d’application jusqu’à présent mais se rappeler brusquement qu’il est en droit d’agir de la manière inverse.

Je sors l’ambre de ma besace. Je la tiens précautionneusement entre mes mains. Mon regard est rapidement attiré par le scintillement orangé qui s’échappe de cette pierre de la jeunesse éternelle. J’en ai le souffle coupé. Il s’agit d’un des plus beaux joyaux que j’ai eu en ma possession, une des pièces qui a le plus attiré mon attention – même si nous avons déjà vendu des objets à plus haut prix. J’ai envie de caresser ce cadeau du ciel, de sentir la moindre de ses imperfections mais je sais au fond de moi qu’il n’y en aura pas, qu’il est trop beau pour être imparfait.
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Message Sujet: Re: La pierre de la jeunesse éternelle   La pierre de la jeunesse éternelle EmptyMar 21 Juin - 13:30

Les êtres-humains étaient tous les mêmes : ils étaient toujours convaincus d’avoir raison.

Elisabeth, de toute évidence, ne faisait pas exception à cette règle. Elle était fermement convaincue que Meli était morte. Sans aucune preuve, d’ailleurs. Est-ce qu’elle avait plaqué son oreille contre ce corps minuscule pour essayer de percevoir la douce pulsation d’un battement de cœur ? Est-ce qu’elle avait regardé cet ambre suffisamment longtemps pour entrevoir un mouvement invisible à l’œil nu ? Est-ce qu’elle avait seulement cherché à savoir si oui ou non cette abeille avait une chance d’être en vie ? Non. Elle avait simplement supposé qu’elle était morte. Et même si cette femme avait probablement raison – que Meli soit en vie m’étonnerait, moi aussi – elle ne pouvait pas baser le bonheur de qui que ce soit sur une affirmation pareille. En d’autres termes, si cette abeille était vivante, mes mots pouvaient l’aider. Si elle était morte, et bien, je n’aurais rien perdu d’autre qu’un peu de la considération d’une inconnue et quelques minutes de temps. Pas grand-chose de précieux.

— Votre avis m’importe peu, au fond, Elisabeth. J’ai simplement besoin de votre bonté, de votre générosité, ou même de votre pitié. Moi, je pars du postulat que cette abeille n’est pas morte, et qu’elle entendra mes mots. Je n’essayerai pas de vous convaincre que mon point de vue est le meilleur. J’ai simplement décidé de croire qu’il en allait ainsi.

Les mots coulèrent sur mes lèvres avant que j’aie pu songer à les retenir. J’avais dit à Elisabeth que je n’essayerai pas de la convaincre, mais les arguments qui s’animaient au plus profond de mon âme avaient grand besoin de s’exprimer à haute et intelligible voix, et je n’étais certainement pas taillée pour les retenir. Je n’avais jamais été douée pour m’empêcher de parler. Pour détourner le sujet vers autre chose, oui, mais pas pour me restreindre au silence. Les mots étaient mes amis, et je ne voyais pas l’intérêt de les enfermer quelque part au fond de mon cœur au lieu de les laisser voyager librement jusqu’aux oreilles de mes auditeurs. « Interlocuteurs » était peut-être un terme un peu exagéré dans ce cas-là.

Elisabeth dut subir mon long monologue sur les droits des abeilles qui, j’en étais sûre, méritaient autant que des êtres-humains. Je lui expliquai à quel point il me paraitrait cruel de la vendre, de l’acheter ou de la voler. Je soulignai qu’au fond Meli n’appartenait à personne, et une pointe de sagesse en moi me poussa à m’arrêter à ce point-là de mon désastre oratoire. Suppliante, je lui concédai que cet ambre devait être monstrueusement cher, et soulignai que jamais je ne mériterai de le porter comme bijou, quand bien même j’aurais les moyens et l’envie de me l’acheter – ce qui était loin d’être le cas. Je lui fis comprendre enfin que tout ce que je voulais c’était pouvoir tenir mon homonyme et lui souffler quelques mots dans le creux de l’oreille.

J’avais conscience de ne pas avoir été convaincante, loin de là. En vérité, j’étais plutôt pathétique. Et j’avais l’air d’une demeurée. Si Elisabeth ne fuyait pas en courant, je pouvais louer son courage. D’accord, j’avais souvent l’air folle, ou du moins bizarre, mais là, j’estimais que je battais des records. Il était vrai que pour toute personne extérieure, voir une inconnue débarquer en demandant à discuter avec une pierre précieuse pouvait sembler… étrange. Plus étrange encore, à vrai dire, en entendant mon argumentation. Avais-je vraiment parlé des « forts sentiments » que je pouvais ressentir à l’égard de Meli ? D’accord, elle était mon homonyme, mais ce n’était pas vraiment une bonne raison pour la considérer comme ma sœur abeille… du moins, pas aux yeux du monde. Mes yeux à moi voyaient les choses sensiblement différemment.

Elisabeth avait bougé sa main durant mon petit laïus, et je me demandai si elle cherchait une dague pour tuer la folle qui l’abordait en pleine rue ou si mon discours l’avait émue de quelque façon que ce soit. Moi, personnellement, j’étais émue. Mais je n’étais pas n’importe qui, et j’avais pu comprendre que ma façon de penser était parfois… différente. Alors, peut-être cette femme allait-elle essayer de me tuer, à cet instant. Ce ne fut pas la peur, qui s’empara de mon cœur, mais l’amusement, et un doux sourire étira mes lèvres. Voir quelqu’un en proie à l’hystérie était toujours assez plaisant, et Elisabeth semblait assez effacée pour que la différence en soit ridiculement énorme.

La réponse d’Elisabeth fut alors à mes yeux aussi douce que du miel. Un large sourire étira mes lèvres. Elle me laisserait parler à Meli ? J’avais peine à y croire. Une part de moi s’était déjà convaincue qu’avec mon argumentation prodigieuse je n’arriverais à rien de mieux qu’à la faire fuir, au pire à la pousser à m’attaquer par un instinct défensif qu’elle ne pourrait pas contrôler. Et pourtant, elle paraissait comprendre que le sort de cette petite abeille me concernait autant, à l’instant, que ma propre vie. Elle allait me permettre de lui parler ! Qu’elle décide de garder cet ambre pour elle était tout à fait compréhensible – personne ne laissait un inconnue toucher ses trésors, du moins, personne d’un tant soit peu prudent – et je pouvais très bien m’en accommoder.

— Non, inutile de vous éloigner ! m’exclamai-je avant qu’elle ait eu le temps de partir. Je peux parfaitement accepter de ne pas la toucher. Je suis sûre qu’elle m’entendra même si je ne la tiens pas entre mes mains. Je serais bien sûr plus inspirée si je pouvais la prendre dans mes bras, mais je préfère encore lui parler à distance, que ne pas lui parler du tout. Ne disparaissez pas aussi vite qu’un pot de miel laissé sur une table sans surveillance.

Je regardai Elisabeth avec les grands yeux innocents et suppliants d’un enfant qui est prêt à faire toutes les promesses du monde pour obtenir ce qu’il veut. Elle m’accorda un petit discours empli de pitié, comme si elle tenait absolument à me faire comprendre que mes efforts étaient inutiles. Je soupirai, l’écoutant tenter de faire rentrer un grain de raison dans mon crâne. Elle n’était pas la première à essayer, et elle ne serait pas la première à réussir. Personne ne réussirait jamais à me rendre un tant soit peu sensée. Du moins… je l’espérais.

— Je connais tous les arguments raisonnables qui s’opposent à moi, Elisabeth, murmurai-je avec un doux sourire, avec un léger mouvement de la main devant mon visage, comme pour chasser ses arguments. Si je ne me suis laissé convaincre par aucun d’eux, c’est pour une bonne raison ; ils peuvent être tous réfutables, d’une façon ou d’une autre. Aucun argument ne peut détruire la foi et les croyances, Elisabeth, et je crois au plus profond de mon être que cette abeille peut m’entendre et que mes mots lui feront du bien.

Enfin, Elisabeth sortit l’ambre à la lueur du jour. Mon regard fut aussitôt attiré par Meli, qui reposait doucement au sein de la pierre aux reflets de feu. Mon homonyme avait lutté toute sa vie pour remplir sa tâche, pour être celle qu’elle était destinée à être, et pourtant, elle était enfermée à jamais dans une pierre précieuse, et pour l’éternité, elle allait devoir remplir un nouveau rôle, un rôle pour lequel elle n’était même pas née. Mon regard s’adoucit, tandis que je songeais à toutes ses sœurs, là-bas en Outrevent, dont le bourdonnement emplissait bien souvent mes rêves les plus chers…

J’avais cru que le fait de ne pouvoir toucher Meli allait peut-être couper court à mon imagination et m’empêcher de trouver les mots idéaux pour communiquer avec elle. Je me trompais lourdement. Comme d’habitude, ma parole prit le pas sur ma volonté, et les phrases coulèrent comme de leur propre volonté. Ma voix était douce, presque autant qu’une berceuse. Un peu grave, comme lorsque mon père commençait à me raconter une histoire. Et, à elle seule, du moins à mes propres oreilles, elle parvenait presque à définir les contours d’Outrevent ; elle rappelait ses vents et ses ruches, ses plaines et ses habitants.

— Elles dansent, commençai-je sans la moindre hésitation, et j’eus l’impression étrange que Lorgol faisait silence pour m’écouter – ce n’était sans doute qu’une illusion, cette ville n’était jamais silencieuse. Eclats noirs et dorés, vibrants à la lumière du jour, lumière si chaude, lumière si chaleureuse, elles dansent. Elles sont légion, elles sont sœurs, elles s’aiment, elles se soutiennent, elles sont une famille.

Je fermai les yeux et la vision des ruches m’explosa au visage dans toutes ses couleurs, dans toute sa réalité, tangible, sublime, émouvante.

— Elles dansent, petite sœur, et je suis sûre que tu te souviens de la musique de là-bas, cette musique douce et affectueuse dont elles sont seules à connaitre le langage. C’est un langage sublime, que nous pauvres âmes humaines ne pouvons pas comprendre, un langage qui conte l’amour de sa famille, le respect mutuel, l’entraide, le goût et la couleur du miel et bien entendu, la couleur du ciel. Pas la couleur du ciel telle que le perçoivent nos yeux, mais celle telle que le pressent notre cœur, si nous prenions la peine de l’écouter.

J’avais parfois du mal à comprendre mes propres mots, mais ils sonnaient si justes dans mon cœur, sur mes lèvres et à mes oreilles que je voyais difficilement comment j’aurais pu les critiquer.

— Tes sœurs continuent la danse, petite Meli. Elles continuent à chanter. Elles continuent à vivre. Je sais que ce n’est plus possible pour toi de les accompagner, et j’en suis profondément navrée, mais sache qu’elles poursuivent ton œuvre. Là-bas, en Outrevent, ma famille prend soin de la tienne. Le miel de tes sœurs m’a nourri et m’a vu grandir, et je t’en suis profondément reconnaissante.

Un léger sourire étira mes lèvres, et je dus me retenir de tendre la main pour caresser cet ambre si précieux à mes yeux, cet ambre qui prenait soudain la forme d’un soutien indéfectible et d’une sœur toujours présente.

— Adieu, Meli, puisse ta vie éternelle être bercée par l’idée que tu as rempli ton rôle et que tes sœurs sont heureuses. J’enterrerai un edelweiss auprès de notre domaine en souvenir de toi, je te le promets. Puisse Bathild veiller sur toi dans ton dernier sommeil.

Je pris une profonde inspiration et détachai mon regard de l’ambre aux reflets de feu pour le reposer sur Elisabeth. Je m’aperçus que cette femme que je ne connaissais absolument pas m’avait autorisée à parler avec un ambre – ce qui au passage m’avait fait passer pour une demeurée, non seulement à ses yeux, mais aussi un peu aux miens – alors que cette pierre précieuse valait sans doute un bon paquet de fleurons, et que j’aurais très bien pu profiter de l’occasion pour lui voler ce bijou et m’enfuir dans la ville haute sans un regard en arrière. Elle m’avait fait confiance. C’était un beau cadeau, la confiance. Un cadeau dont je connaissais parfaitement la valeur véritable.

— Merci beaucoup, Elisabeth, murmurai-je avec un gracieux sourire et un hochement de tête reconnaissant. Je ne sais pas si vous savez à quel point parler à Meli était important pour moi, alors j’ignore si vous êtes consciente de la portée du geste que vous venez de faire. Enfin… peut-être que vous pouvez vous en faire une petite idée par rapport à la verve avec laquelle j’ai défendu mes idées et mon droit à parler à cette abeille.

Je pris une nouvelle inspiration, essayant de trouver les mots qui pourraient refléter ma reconnaissance à sa juste valeur. Je n’avais, malheureusement, qu’un bien piètre vocabulaire à ce sujet. J’eus un sourire piteux.

— En tous cas, je vous remercie de votre confiance. Remarquez, elle était plutôt bien placée, puisque je n’ai pas touché Meli durant toute la durée de l’opération – et ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manquait – et que je ne l’ai pas volée, pas encore.

La lueur amusée dans mes yeux démentait cette allusion à un vol futur, mais comme Elisabeth n’avait pas l’air d’être du genre à plaisanter, je précisai rapidement ma pensée.

— Et sans doute jamais, ajoutai-je prudemment, avec un sourire qui se voulait rassurant.

Je casai une mèche de cheveux derrière mon oreille.

— Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ? demandai-je avec un doux sourire. Vous m’avez rendu un grand service, peut-être pourrais-je vous aider en retour ?

Ce n’était pas tout à fait une promesse – après tout, Elisabeth m’avait quand même demandé de répéter une fois tous mes arguments – mais presque. J’étais assez reconnaissante envers elle pour l’aider de quelque façon que ce soit. Tant que, bien entendu, cela respectait mes valeurs. Je n’étais pas non plus assez inconsciente pour jurer n’importe quoi à une parfaite inconnue dont j’ignorais totalement les intentions véritables.

Un doux sourire sur les lèvres, affichant un air confiant, j’attendis la réponse d’Elisabeth.

Elle allait peut-être s’enfuir en courant. C’était même fort probable.

Ou me regarder avec méfiance et partir comme si elle n’avait rien entendu.

Mais il existait tout de même une chance infime qu’elle accepte ma proposition.
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