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 Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse

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Message Sujet: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyMar 2 Aoû - 19:45


Livre I, Chapitre 5 • Le Tournoi des Trois Opales
Maelys Aigrépine & Neve l'Embrun

Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse

D'un vent venu de l'Ouest



• Date : 11 Juillet 1001
• Statut du RP : Fermé
• Résumé : Les deux Champions de l'Ordalie de Diamant se retrouvent, après les événements qui ont perturbé le couronnement de l'Impératrice et bouleversés Faërie.

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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyMar 2 Aoû - 19:45

J'entasse et range prestement les rares affaires amenées pour mon voyage à la Capitale. Nous allons repartir d'un moment à l'autre pour Edenia, et je n'ai plus qu'une envie, m'élever dans les airs pour oublier instantanément toute cette sale histoire. Neve et moi n'avons finalement été que les pions d'un complot qui nous dépassait totalement. Je songe encore à Gustave de la Rive, qui a fui ses responsabilités au moment même où je le confrontais, révélant son vrai visage à la face de Faërie. Comment ai-je pu placer mes espoirs en un personnage aussi abjecte ? Peut-être bien parce que je n'en place pas davantage en la jeune impératrice que l'on vient de couronner, la confirmant dans ses fonctions. Elle n'a strictement rien fait pour calmer les ardeurs, et laisse son ennemi repartir sans même avoir à s'inquiéter après pareilles esclandres... De qui se moquent-ils, tous ?

Je suis totalement hors de moi, furibonde... Mes affaires en font les frais en premier, s'éclatant contre le mur à côté de la porte alors que je me contentais de les repousser. Je perçois un tressaillement, alors même que quelqu'un cherchait à en franchir le seuil. Qui ? J'espérais quêter un peu de tranquillité dans les quartiers vidés des autres Chevaucheurs Lagrans. Même à Mirage, je lui ai refusé de me voir ainsi. Le Vert est tellement à cran qu'il pourrait déclarer un incendie à Alfaë séance tenante si ma colère venait à lui parvenir.

Je ne cherche pas à ramasser mes affaires, seulement à rappeler mes lames qui se sont fichées dans le bois pour ne pas que l'on me reproche de m'en prendre à quelqu'un d'autres. Je m'assois sur ma couche, le dos calé contre le mur, enserrant mes jambes contre moi. Je me mure dans mon silence quand je l'aperçois franchir l'encadrement de la porte... Neve. C'était bien la dernière personne que j'avais envie de voir, dans l'immédiat. Mon cœur se serre à sa simple vue. Je serre les dents, pour me forcer à me contenir. Qu'il disparaisse ! Je n'ai pas besoin de lui. Je ne veux pas qu'il essaie de m'apaiser, alors que je me sens autant sur la brèche.

- ... Tu ne devrais pas être ici, Neve. Laisse-moi.

Ma voix est piteuse, peu convaincue. Je n'aime pas cette image-là que je renvoie, ce qui ne fait qu'entretenir ma colère. Je cesse de le fixer. Je n'ai pas non plus envie de lui faire peur à manipuler encore des lames devant lui, pour l'empêcher d'avancer, pour garder nette cette séparation voulue. Il doit le savoir, non ? Malgré tout ce qu'il vient de se passer... Je ne lui ferais jamais le moindre mal.

Jamais.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyMer 3 Aoû - 12:18

Les livres formaient une petite tour malhabile, toute pleine d’une grâce maladroite. Certains titres mal équarris disparaissaient déjà sous les impressions du temps, et la tête penchée de côté, Neve tâchait de les déchiffrer. Cet étonnant amoncellement de poèmes et de prose avait participé, depuis l’Ordalie de Diamant, à le maintenir loin de toutes les pensées les plus désagréablement évidentes. Le couronnement de Chimène revêtait un linceul écœurant qui n’avait rien d’une victoire, et le combat invisible des détracteurs de l’impératrice, toujours, progressait avec d’autant plus de ferveur après l’arrivée de Gustave de la Rive. Gustave. Neve ressassait ce prénom dans son esprit, à l’endroit et à l’envers, sans trouver la force d’éprouver envers lui quelque once de mépris ou de reproche. Evatsug, hm, moyen. Un autre prénom peuplait infiniment son esprit, comme une ombre placardée sur les murs de sa petite chambre. Maelys. Ma-e-lys.

Au palais impérial d’Alfaë, où les différentes délégations de Chevaucheurs avaient pris congé avant le couronnement de Chimène, le silence et la tranquillité régnait. Ce même palais semblait désormais déserté de toute vie, et à heure régulière, un Chevaucheur venait saluer le jeune ansemarien avant son retour pour Ansemer. Plusieurs de ses camarades ne s’étaient pas montrés depuis l’Ordalie de Diamant, fiers de retrouver dans leur duc, Bartholomé d’Ansemer, un fil rouge de pensée à suivre en louchant éperdument. Neve empoigna le premier livre, Donner à voir, mais l’envie lui manquait de tourner ces pages si longuement parcourues, pour y chercher un quelconque remède à sa peine impalpable. Le jeune ansemarien n’avait pas non plus eut l’occasion de retrouver Tristan après le couronnement de l’impératrice, et se jura de lui écrire au plus vite.

La présence d’Inespéré, chaude comme une monade pleine de vie, ne quittait pas son esprit. Le dragon n’intervenait pas dans le long ennui – si tant est que nous pouvions parler d’ennui – de son compagnon d’âme, préférant lui transmettre les hautes sensations qui étaient les siennes lorsqu’il parcourait les collines de Cibella dans la vêprée. … vingt-six, vingt-sept, vingt-huit… Le dragon perçu lointainement ces paroles, et souffla dans l’esprit de Neve : Que fais-tu, mon ami ? Le jeune ansemarien tergiversa un instant. Je compte toutes les raisons qui devraient m’empêcher d’aller voir Maelys. Le sage dragon piaffa, et le Chevaucheur crut percevoir dans son esprit les bribes d’un sourire. Alors il rit, se laissant retomber sur sa couchette. Les secondes s’égrenèrent. …Quarante-et-un. Il marqua une pause dans son décompte. Non, après mûre réflexion, il n’y en a pas suffisamment.



À quelques pas de la chambre de Maelys, un intrigant tohu-bohu était perceptible. Le jeune ansemarien esquissa un sourire désabusé, tandis que toute la colère dont était capable Maelys – et le Destin savait à quelle point il ne fallait pas la prendre à la légère – ne parvenait pas à la dissuader d’entrer. Alors dans le chuchotement de ses gongs, il poussa doucement la porte imperceptiblement entrouverte. Le spectacle qui le saisit malmena son imbécile de cœur, tandis que Maelys demeurait sur sa couche, enserrant ses genoux, un mélange de colère et de peine embuant son regard si franc. Les mots qu’elle lui lança étaient tranchants comme des couteaux, pourtant Neve demeura sur le seuil, ne quittant pas son amie des yeux. Aucune condescendance, aucun jugement n’émanait de son regard – seulement une grande inquiétude, et beaucoup de douceur. Cette même douceur qui était l’apanage de tout son être, et qui tantôt avait tant écœuré la jeune femme lors de leur cursus à l’Académie. Neve fit quelques pas dans la petite chambre, mais loin de vouloir interférer dans l’espace sensible de Maelys, il s’arrêta au milieu de la pièce.

Très avant-gardiste comme aménagement, plaisanta-t-il avec un sourire en détaillant les vestiges d’entropie qui régnaient dans la chambre.

Il reporta son attention sur Maelys, qui affichait toujours autant son inimitié envers lui. Neve ne s’avoua pas encore vaincu, bien qu’il fût contraint de taire son empathie, qui en prenait un sacré coup.

Je ne viens ni te raisonner, ni te juger, Maelys, souffla-t-il. Tu as fait le choix qui te semblait juste, et je ne suis personne pour émettre un jugement.

Il fit un pas vers elle, doucement.

Je m’inquiète pour toi, avoua-t-il en détournant le regard.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyVen 5 Aoû - 20:56

J’essaie de me calmer, la tête posée contre mes genoux. Une certaine tension ne me quitte pourtant pas, à tel point que mes bras tremblent silencieusement en les enserrant. Je m’écouterais que je sèmerais un chaos indescriptible dans les appartements provisoires des Chevaucheurs Lagrans. Je les pensais déjà tous partis, et ne m’attendais pas à ce que qui que ce soit franchisse le seuil de cette porte. Mais ce n’est pas un quelconque Chevaucheur venu me darder de son regard dédaigneux… Non, c’est Neve. J’espérais peut-être le faire fuir, avec quelques paroles cinglantes, mais il se montrait toujours plus audacieux ces derniers temps… Et moi, j’avais moins le cœur à le repousser et lui hurler dessus. Pourtant, ça m’aurait peut-être soulagée. Je ne suis pas certaine… Je ne sais plus.

Je croise son regard, avec un temps de retard. Il est doux et soucieux, ce qui m’inflige instantanément un pincement au cœur. L’indignation et la colère cèdent progressivement du terrain à cette peine qui m’accable, ainsi qu’une pointe de compassion qui m’est peu familière. Lui et moi allons traverser les mêmes épreuves dans les jours à venir. Pouvais-je réellement me déverser sur lui, avoir le moindre reproche à lui formuler ? Non, c’est parfaitement injuste.

Mes quatre lames tournent lentement sur ma couche et au sol, avant de se figer, la pointe orientée vers le mur derrière moi. Ma magie cesse subitement de les animer, comme des marionnettes dont on vient de couper les fils. Je me sens lasse, dépassée par les événements. Un léger soupir filtre de mes lèvres, qui se mue en un rire nerveux à sa simple plaisanterie. Je rejette ma chevelure d’ébène d’un mouvement agacé, pour qu’ils cessent de voiler mon visage.

- Je n’ai encore rien détruit. C’est plutôt bon signe, non ?

J’ai bien du mal à me montrer détachée, comme si tout ce qui venait de se passer ne m’affectait pas. Je ne trompe vraiment personne dans cette pièce…

Je me crispe, quand il s’avance encore de quelques pas, avec un sérieux retrouvé. Je crois qu’une partie de moi a envie qu’il me rejoigne, mais une autre s’y oppose formellement. Je n’ai pas envie de fondre en larmes à cause de sa fichue compassion. Je suis assez forte pour surmonter ce coup dur, et je crains qu’il ne m’aide pas vraiment.

Je lâche, sur la défensive, quand il me certifie ne pas être venu pour me juger :

- Tant mieux.

Sur le coup, prendre le partie de Gustave me paraissait le meilleur choix. Sans sa lâcheté édifiante quand je l’ai confronté, je le penserais encore. Mais en vérité, il n’en existait pas un pour rattraper l’autre, et j’aurais mieux fait de ne pas me mêler de ces jeux politiques.

Il détourne le regard, ce qui ranime instantanément ma colère. Je déteste quand il agi ainsi. Je me raccroche à ce sentiment pour balayer plus sûrement les autres, même si ses paroles m’ébranlent un peu plus.

- Regarde-moi, si tu le penses vraiment.

Je marque un silence, à me mordre la lèvre.

- Et c’est pour toi que tu devrais surtout t’inquiéter. Tu n’es pas dans une situation plus envieuse que moi… Qu’est-ce qui t’as pris, Neve ? Prendre parti et descendre dans l’arène ? Ca ne te ressemble pas.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptySam 6 Aoû - 0:29

Neve demeura immobile quelques instants, les yeux toujours rivés bien loin de ceux de Maelys. Son regard était empreint d’une telle faiblesse, dernier refuge viable à sa triste empathie, qu’il ne se montrerait en rien digne de la confiance de son amie. Sa sincérité pouvait transparaître dans sa voix, dans sa démarche, dans l’ensemble de sa présence, mais le langage universel de ses yeux, lui, ne pouvait pas mentir sur ce qu’il était vraiment. Il avait beaucoup appris de la témérité et de l’audace de Maelys, mais à cet instant, il semblait loin, si loin de toutes ces naïves entreprises, loin des chamailleries étudiantes, des bousculades et des remises en question. Une poignée de secondes s’étaient tout juste égrenées, et Neve reportait enfin son attention sur Maelys, ne cherchant pas à dissimuler quelque faiblesse ni à feindre le courage. Il le pensait vraiment.

Lorsque la jeune femme lui fit remarquer, après un nouveau silence, que son inquiétude avait quelque chose de bien paradoxal quant à sa propre position, Neve ne broncha pas. En effet, ses agissements ne seraient pas exempts de diverses conséquences plus ou moins péjoratives. À commencer par son rapport à jamais détérioré avec Bartholomé d’Ansemer, son propre duc, l’abandon de son imbécile espoir de devenir un jour Capitaine de Vol d’Ansemer, et des explications certainement houleuses à donner à sa famille. En outre, ses convictions avaient été récompensées par la confiance indéfectible de l’impératrice Chimène, et les adorateurs de Gustave de la Rive étaient demeurés une minorité lors du couronnement, qu’ils soient publiquement reconnus ou officieusement renégats. Neve voyait sa foi en l’homme et en la paix effleurée avec l’avènement au trône de la jeune Chimène, dont l’âge puérile et le charisme insuffisant de destinaient en rien une carrière d’incompétences. L’impératrice était venue le quérir en personne pour participer à l’Ordalie de Diamant, et il était de la liberté du jeune ansemarien que d’accepter, et même de son devoir.

C’est pourtant toi qui m’as enseigné une telle audace inconsidérée, rétorqua Neve avec un sourire maladroit.

Il était bien conscient que cette réponse à demi-sérieuse ne satisferait pas Maelys. Il chercha ses mots un instant ; le débat politique ne faisait pas parti de ses prérogatives en venant à la rencontre de son amie, et si leurs opinions divergeaient, il n’était peut-être pas temps d’en disputer les enjeux. Neve ne se sentait pas le cœur aux grands élans convaincus, aux belles envolées visionnaires. Il répondit donc, avec une certaine amertume dans la voix :

J’ai toujours pris parti, Maelys. Je ne suis pas de ceux qui patientent sans donner d’eux-mêmes, sans chercher le juste dans l’inconsistance des gens et des choses, et qui se joindront plus tard au camp le plus offrant.

Il marqua une courte pause.

Chimène m’a demandé de l’aider, et je serai bien vil de refuser mon aide à quiconque, ajouta-t-il, non pas sur le ton de la bonne âme généreuse, mais avec la voix cassée par l’incompréhension et le fiel.

Il reporta son attention sur Maelys, toujours immobile au centre de sa chambre, et se sentit soudain bien démuni. Sa colère quant aux bourgeois médisants, sagement emmitouflés dans le vide de leurs convictions, s’apaisa doucement. Il se retrouva bien vite confronté à une amère évidence, qui lui était plus désagréable qu’aucune autre : il n’était peut-être pas la bonne personne pour venir en aide à Maelys, lui son némésis inconditionnel, maladroit avec les êtres comme avec les choses.

Je m’inquiète, continua-t-il d’une voix plus basse, car être trahi dans ses convictions est la plus grande des bassesses. Tu le sais tout autant que moi, que l’homme est un loup pour l’homme.

Il avait envie de faire un pas, mais la froideur que Maelys avait instaurée entre eux le figeait sur place, bien malgré lui.

Mais malgré toute la foi dont j’ai pu faire preuve, je ne me serais jamais battu contre toi, ajouta-t-il, soutenant cette fois-ci le regard fermé de Maelys.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyMer 10 Aoû - 18:43

Je soutiens son regard, quand il se décide enfin à me le renvoyer, et certainement plus difficilement que je ne l'espérais. Il respire la sincérité, et pire encore, cette fichue compassion qui vous transperce plus sûrement que n'importe quelle lame ennemie. J'ai cette cruelle impression qu'il fouille mon âme, et révèle au grand jour mes failles les mieux dissimulées. Mes poings se serrent contre mes genoux, et ce n'est que par fierté que je ne finis pas moi-même par détourner les yeux. Neve me rend faible, et c'est bien ce que je déteste le plus en lui... Ce simple miroir, qui me donne envie de l'écarter au plus vite. Sa présence ne parvient pas à m'apaiser, comme à l'accoutumée, mais seulement à m'attirer au bord de ce précipice. J'ai envie de rire, quand il me rappelle que je lui ai appris l'audace, mais le son s'étrangle dans ma gorge.

- Non, tu as toujours été un passionné qui s'oublie.

Neve, tout comme moi, avait des convictions bien ancrées, même si je portais les miennes comme un étendard alors que lui... Les dissimulait, dans son jardin secret. Pour autant, il était vrai qu'il n'avait jamais fait parti de la masse, des suiveurs qui se contentent de se rallier au camp des gagnants. Notre prise de position hâtive jouait contre nous, et nous en paierons tout deux le prix cher, mais au moins n'avait-il aucun regret à nourrir quant à son choix. Chimène s'était montrée fidèle à elle-même, contrairement à cet usurpateur.

- Des pions, voilà ce que nous sommes. Je voulais seulement tout arranger...

J'ouvre la bouche, mais aucun mot ne filtre ensuite. La brisure dans sa voix m'interpelle, et je me rends compte de ce reflet qu'il représente. Si différents, et pourtant si semblables.

- Tu m'en veux, Neve ? Dis-le moi, sincèrement.

Ma voix n'est qu'un murmure à peine audible. Je redoute la réponse qu'il me fournira à pareille interrogation. Elle me brûlait les lèvres, mais maintenant, l'envie me prend de me boucher les oreilles et de tout oublier. Ce ne sera rien de plus qu'une fuite éperdue, à laquelle je refuse de m'adonner. Je me souviens du regard, lourd de reproches, de Tristan. J'ai lu la déception dans de nombreux autres, mais aucun ne m'a été aussi douloureux. Le rejet de Neve pourrait bien être le coup fatal porté à ma conscience.

Je l'observe, alors qu'il me détaille les raisons de son inquiétude. Je fouille dans son regard, sans savoir ce qu'il me faut voir. Il est venu me parler de trahison... De celle de Gustave, alors que j'avais placé tous mes espoirs en lui ? Ou bien de la mienne, quand je me suis avancée sur le sable de l'arène pour m'opposer à eux tous ? L'incompréhension se lit dans mon regard, alors que je reprends sur ce même ton bas qu'il emploie, avec une sincérité poignante :

- Je ne sais plus où j'en suis. Je n'ai pas la moindre idée de ce qui va advenir et je...

J'ai peur. Je me sens perdue. Les pensées se bousculent dans ma tête. Je referme davantage mon étreinte autour de mes genoux, pour contenir mes tremblements. Je me sens faible, misérable. J'ai échoué, sur toute la ligne. J'ai trahi leur confiance, à tous... Et je sens cette culpabilité m'assaillir si soudainement, comme un poids énorme sur mes épaules. Une prise de conscience, si soudaine, alors que ses paroles m'atteignent et m'étourdissent, avec ce regard si affirmé. Je réalise, cette évidente vérité, et me détends progressivement.

- Moi non plus, Neve. Jamais.

Car aussi fortes peuvent être nos convictions, cette pensée-là les surpassera toujours.

- ... J'ai besoin de toi.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyJeu 11 Aoû - 22:00

Inexorablement, Maelys enserrait toujours davantage ses genoux, comme pour dissimuler un objet précieux, ou un lourd fardeau. Neve tendit timidement la main vers son amie lorsqu’il perçut ses légers tremblements, mais ses paroles le contenir dans son geste. Peut-être n’étaient-ils en effet que de simples pions uniformes. Malgré tout, la Rose Écarlate avait fait le choix d’endosser des noms de pièces de jeu d’échec, et ce n’était pas anodin : personne ne pouvait ignorer les rouages innombrables et les manèges des puissants, pourtant imperceptiblement, à chaque échelle, tous les engrenages de ce grand mouvement sont empreints de singularité et d’autonomie ; libre à eux de remonter à contre-courant l’ensemble du mécanisme. Dans les paroles de Maelys, Neve comprit que leur démarche à tous deux étaient si semblables, si unanimes ; elles résonnaient de la même énergie, et le jeune ansemarien regretta de ne pas en avoir pris conscience plus tôt.

Tu ne pouvais pas anticiper la trahison de Gustave, reprit-il, tentant de rassurer son amie, et sans doute serais-je moi-même à ta place s’il n’avait pas eu tort. C’était un jeu pour les perdants, nous ne pouvions pas gagner.

La question de Maelys sembla emplir le silence du palais d’Alfaë, toute entière transcendée par le doute. Neve lui jeta un regard plein d’incompréhension, quittant un instant son immobilité. Il n’avait jamais songé que cette idée puisse avoir de l’importance. La voix de son amie avait traversé son ventre comme la fine lame d’un fleuron ; imperceptible, et douloureuse que lorsqu’on la retire. Il n’avait jamais éprouvé ni la moindre colère, ni le moindre reproche envers Maelys – comme avec beaucoup de gens. Il se sentait bien étranger à ces sentiments-là, mais avec son amie, l’émotion était encore différente : plus profonde, moins uniforme, et si évidente.

Bien sûr que non. Il hésita. Comment le pourrais-je ?

Tu es comme ma sœur, songea-t-il, mais les mots ne trouvèrent pas suffisamment de courage pour s’échapper de sa gorge. Neve eut soudain envie de secouer la tête, comme pour chasser une pensée désagréable. Nomane. Le prénom venait de heurter son esprit. Nomane, la non-existence. La douleur était ravivée, comme un galet lâché dans un lac immobile, et dont les ondes s’étendent ensuite plus loin qu’aucune peine. Neve retint le voile qui tombait inexorablement sur son regard, et songea à Maelys, sa petite et sa grande sœur tout à la fois. Lui aussi ne savait plus, et la peur avait remplacé l’assurance dans son cœur. Peur de voir les évènements se répéter. Nomane. Doucement, comme pour ne pas faire de bruit, Neve fit quelques pas vers son amie. Il ne l’avait jamais vue ainsi, à la merci de mille et une choses ; et malgré tout, il ne pouvait que la respecter.  

Tu sais où aller, tu sais vers quoi tendre, souffla Neve. Tu as des convictions, des rêves, des assurances, et c’est mille fois suffisant pour ne pas être égarée.

Il s’assit au bord du lit, de telle sorte d’être tourné vers son amie. Ses tremblements étaient pour lui comme une multitude d’impuissances ; il aurait voulu l’étreindre, trouver les mots justes autrement que de fabriquer des illusions, mais sans cesse les bribes de Nomane se superposaient au visage défait de Maelys. Alors il saisit son poignet ; sa propre main était très froide, comme toujours. Le geste n’était ni brusque, ni délicat, il était ce qu’il était : maladroit sans doute, superflu, humble. Son amie s’était figée à ce contact inopiné, Neve sentit les muscles de ses doigts et de son avant-bras se contracter, comme s’il venait de la brûler.

Je ne t’en veux pas. En vérité, j’admire ton courage, ce courage que je n’ai pas. Il ajouta, tentant de la rassurer : Tristan n’est pas un imbécile, il comprendra.

Il hésita, relâchant son poignet, détournant son regard.

Tu es comme une sœur pour moi.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyDim 14 Aoû - 0:23


Je laisse filtrer un rire alors que Neve cherche à me rassurer. C'est si ironique, alors que nous étions peu de temps auparavant opposés dans l'arène. C'est vrai, nous ne pouvions pas prévoir le déroulée de l'Ordalie de Diamant, quand bien même, nous aurions pu en mesurer pleinement les conséquences avant de nous engager. Ce temps de réflexion, ni lui ni moi ne l'avions pris, la passion si propre à occulter la raison.

- Nous avons longuement enquêté pour connaître ces intentions, mais elles seront restées floues jusqu'à l'instant fatidique, à sa défection. Sans doute as-tu raison... Nous ne pouvions pas en ressortir vainqueur, ni l'un ni l'autre. Cela n'a pas tellement d'importance, car avec ou sans l'intervention de la Rose Ecarlate, je n'aurais pas cautionné ta participation à ce rite ancestral et barbare.

J'aurais triché, sans la moindre honte, à user de mes pouvoirs pour que la lame de l'Ordalie ne l'atteigne jamais, et que son sang ne ruisselle pas une seule fois au Calice. J'étais parfaitement capable de fausser le résultat en toute discrétion, afin que personne ne lève la main sur lui.

Je le savais, l'issue aurait été la même. Pourquoi tant de regrets, alors ? Peut-être bien parce que, pour la première fois de ma vie, j'avais eu l'impression d'avoir un foyer en dehors de Mirage, et qu'il risquait de m'être retiré violemment. Le Duché de Lagrance m'avait accueilli à bras ouverts, et je leur avais bien mal rendu. Je me fichais pas mal que tous ces nobles ou chevaucheurs me condamnent, simplement parce qu'ils se décidaient à rallier le meilleur parti. Mais le Seigneur du Lierre-Réal, mon Capitaine, et même Agnès et Cassiopée... Tous condamnaient mon attitude, certainement à raison. C'était un soudain retour en arrière, et ils étaient peu à savoir à quel point j'avais en horreur toute situation d'échec.

Je sais que Mirage me suivrait même dans les abysses les plus profondes, sans jamais me demander mes raisons. Le Vert s'était opposé à tous, dans l'arène, prêt à répandre ses flammes sur le premier qui oserait m'approcher, humains ou dragons sans distinction. Il était ainsi, et personne ne pouvait prévoir à l'avance ses réactions, même pas moi. La seule certitude que j'avais toujours eu était cette fidélité indéfectible.
Et Neve ? Je lui ai posé la question, craignant le pire, mais il n'a même pas besoin d'ouvrir la bouche pour que je comprenne à quel point elle était stupide, de par ce regard d'incompréhension qu'il me jette. L'entendre, pourtant, soulage un peu ma conscience. Je n'ai pas perdu tous mes repères, pas encore. Je ne cesse de le fixer, alors qu'un doute d'une toute autre nature semble l'assaillir. Je deviens soucieuse, devant cette flamme vacillante, mais le Chevaucheur se ressaisit vite, tellement que quelqu'un d'autres n'aurait peut-être pas remarqué ce changement. Je le connais par cœur, et même si autrefois je le raillais et le bousculais pour l'inciter à se dépasser... Maintenant, j'entrevois la force qui est en lui. Il n'est pas à se préoccuper de son sort en premier, mais toujours celui des autres. Dans quelques années, il ressemblera à s'y méprendre à Tristan d'Amar, ne lui manquait qu'une conviction inébranlable. Et cette ressemblance me choque, quand il en appelle à la raison pour me remettre le pied à l'étrier.

- Tous ces éléments rentrent parfois en contradiction, Neve. Mes convictions ont volé en éclat sur le sol de cette arène. Il va falloir du temps, et de la patience, pour en ramasser les fragments et les reconstituer.

Je prends une lente inspiration, pour tenter de me donner ce courage qui me fait cruellement défaut depuis son entrée dans cette pièce.

- J'en suis capable. J'aurais seulement appris... Ce pourquoi je refuserais de livrer bataille.

Malgré la force de mes convictions, il existe bien un rempart où elles peuvent se fracasser. Et Neve l'incarnait. Peut-être n'a-t-il pas conscience de ce fait.

Je ne cherche pas davantage à m'expliquer. Je le suis du regard, quand il s'assoit au bord du lit où j'ai trouvé refuge, et me fige subitement, quand il saisit mon poignet. Il est si froid, alors que je me sens bouillante de colère. Comme le feu et la glace. Je l'écoute me vanter ce courage vacillant. J'ai presque envie d'en rire, mais il ne comprendrait pas. Et Tristan... Ce ne sont que des paroles pour me rassurer, mais il est certainement le mieux placé pour le comprendre. Alors, je le crois.

- Tu es courageux, Neve. Tu n'en as simplement pas encore conscience. Tu le dissimules simplement, comme tant d'autres choses.

L'allusion est évidente. Et lui hésite, détourne encore le regard. Je sens l'indignation poindre quand il lâche subitement ces quelques mots lourds de sens, et qui sont si agréables à entendre. Je ne suis pas seule.

Il est là.

- Et toi comme un frère.

Je défais mon étreinte pour venir passer mes bras autour de son cou, posant ma tête contre sa clavicule, sans lui offrir l'opportunité de protester. Je ferme les yeux et reste ainsi, à perdre la notion du temps, jusqu'à ce que mes tremblements cessent et mes doutes s'envolent, à laisser ce simple contact apaiser mes tourments.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyDim 14 Aoû - 20:43

Neve sursauta lorsque Maelys passa ses mains autour de son cou et vint poser sa tête contre son épaule. Il demeura quelques instants immobile, n’osant esquisser le moindre geste de peur que ses maladresses, comme toujours, ne détricotent maille par maille cet instant. Enfin, timidement, il posa une main dans le dos de la jeune femme, puis deux, avant que les dernières barrières entravant son corps et son esprit ne cèdent. Il s’abandonna à cette étreinte, serrant son amie, sa sœur, son guide contre lui-même. Toute une part de son être rejetait cet abandon, tandis qu’une autre l’enhardissait avec davantage de ferveur. L’étreinte était comme bicéphale : à la fois douloureuse et sublime, dangereuse et rassurante. Ce corps, entre ses bras, qui comblait un vide insondable dans son cœur, dont les tremblements peu à peu s’apaisaient au gré d’une respiration commune, était un trésor.




Les minutes s’étaient égrenées doucement, comme du sable roulant sur l’échine d’une dune. Maelys s’était finalement allongée sur le flanc, légèrement recroquevillée sur elle-même, et semblait dormir. Sans doute la fatigue de sa crise de tétanie passagère avait accompagné le sommeil accumulé ces derniers jours. Neve demeurait assis sur lit, le dos contre le mur, les bras le long du corps, sans piper mot. Il écoutait chacun des sons qui emplissaient et embellissaient la chambre, de la respiration calme et apaisée de son amie au bruissement régulier du bois du plancher. Une heure s’était écoulée, peut-être davantage, et le jeune ansemarien avait laissé la sérénité accaparer les lieux, où les vestiges de la colère de Maelys s’amoncelaient comme un amas de ruines. Il avait songé à partir, mais quelque chose le retenait ici ; une douleur ancestrale clouée dans son corps, et que son amie n’avait cessé d’éveiller.

Il songeait à Nomane. Près de dix années s’étaient écoulées, et voilà que son visage épaississait chaque ombre de la chambre, s’immisçait entre les écailles de bois et les plaintes, comme un sceau. Neve ne s’était jamais voilé la face quant à sa relation avec Maelys. En nouant des liens toujours plus complices, il avait vu se profiler ce douloureux dilemme qui était le sien aujourd’hui. Ses bras n’avaient accueilli personne depuis Nomane, et désormais Maelys occupait cette même place dans son cœur, place qu’il barricadait tantôt à tous. Neve avait toujours eu conscience que sa faiblesse le rattraperait jusque dans ses profonds traumas, mais s’agissait-il réellement d’une faiblesse que d’ouvrir son cœur aux empreintes d’autrui ? Songeant à Nomane, il jugea que la question ne serait jamais véritablement élucidée.

Au rythme régulier de sa respiration, Neve était persuadé que Maelys était désormais endormie. Il ferma les yeux instants, et ressassant ses souvenirs, il jugea que le silence serait d’une oreille attentive.

J’ai eu un frère, souffla-t-il, hésitant – ses mots s’arrachèrent de sa gorge avec difficulté. Nomane.

Parfois, il avisait la silhouette endormie de Maelys, et cette présence le rassurait. Sa voix s’était voilée lorsqu’il continua, puisant dans tout son être quelques bribes de courage :

Il était tout, sa voix se brisa. Il reprit, hésitant : Il était tout, pour moi. Il était juste, riche de mille et une merveilles – et pourtant, si simple.

Neve avait cessé d’observer Maelys, de peur que son regard soudain soutienne le sien, de peur de ce vacillement véritable qui aurait tout fait basculer. Il tenait ses mains ouvertes devant lui, les yeux plongés dans leur lecture mystérieuse, comme s’il y cherchait quelque chose de Nomane, un signe. Il s’était interrompu, mais sans cesse le visage de Maelys et celui de son frère se confondaient, comme un obscur présage.

Lorsque j’ai eu quinze ans, il est rentré d’une interminable croisière en mer, sur un navire marchand. Neve s’interrompit de nouveau, désirant au plus profond de son être que cette histoire ne fut pas la sienne, avant de reprendre péniblement : Quelques jours plus tard, il s’est suicidé.

Personne n’en avait jamais su les raisons. Un sanglot déchirait tout son être, et pourtant le Chevaucheur demeura immobile à contempler ses propres mains, à s’y perdre ; seul son regard vacillait dangereusement.

Je l’ai aimé autant que... Il ne trouva pas les mots, serra les poings. Il hésita de nouveau avant de poursuivre : Désormais, j’ai une sœur, souffla-t-il, je t’ai toi. Et je sens qu’un mouvement imperceptible se répète. Nous sommes des êtres inconstants, qui cherchons la constance des choses.

Dormait-elle encore ? Il n’osait pas le savoir.

Je crois que je suis un imbécile, conclut-il finalement en détournant le regard.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyMar 16 Aoû - 17:49


Mes pensées s'envolent, s'apaisent. Douce ironie, de me sentir sereine dans ce contact même que je fuyais sur le sable de l'Arène, de retrouver mon calme grâce à cette apparente faiblesse dont je viens de faire preuve. Je m'abandonne à cette étreinte, qui m'est si peu habituelle, même avec celui que je considère comme un frère. Neve ne referme ses bras sur moi qu'avec un temps de retard, comme si le geste lui coûtait. Peu importe. C'est moi qui lui ai imposé, égoïstement. Je me sens tellement mieux, pourtant. Les battements de son cœur me bercent, et son odeur me rassure. Je finis par fermer les yeux, tout oublier, jusqu'à mes propres tourments.

Je suis épuisée. Je ne me suis même pas rendue compte que je m'étais endormie, ce qui ne me ressemble pas. Je lui en veux presque, de faire si bien tomber toutes mes barrières. Presque... Car, quand j'émerge doucement de ma torpeur au son de sa voix, c'est pour en discerner cette cassure, qui me fige et m'interpelle. J'hésite à me redresser, pour lui faire comprendre que je suis là, que je ne dors plus vraiment, mais... Je crains de briser l'instant, qu'il ne se ferme à nouveau, sous la puissance de mon regard. Qu'il détourne encore le sien, sans plus oser rien dire.

Est-ce ma faute ? J'ai réveillé les spectres du passé, certainement par cette étreinte fraternelle, ou à lui rappeler ce que nous étions l'un pour l'autre... Ce qu'il avait perdu. Nomane. Je peux mettre un mot sur cette peine qui le caractérise, et à force de l'écouter, je réalise à quel point la blessure est profonde. Je ne tiens plus en place, quand j'entends ce sanglot le déchirer, à se rappeler son décès. Je me redresse sur les coudes, pour l'entendre me le dire... Il a une sœur, moi.

- Neve...

C'est à peine un murmure, mais chargé en émotions, comme une puissance qui l'appelle des profondeurs de ses ténèbres dans lesquels il se perd. Les mots me manquent tellement. Mes pensées sont confuses... Je ne sais ce qu'il convient de dire, ou de faire, mais je ne peux pas ignorer cette douleur qui le transcende. Je ramène mes jambes sous moi et me rapproche de lui, posant une main de chaque côté de son visage. Je ferme les yeux, et pose mon front contre le sien. Ma respiration est lente, profonde.

- Je suis désolée, Neve... Je ne savais pas, et peut-être aurais-je dû ne pas le savoir mais...


Que dois-je faire, maintenant ? Partir, pour ne pas lui infliger davantage de tourments ? Je n'arrive pas à me résoudre à le laisser ainsi livré à ses propres démons, même si je risque d'en être l'incarnation. Comment pourrais-je songer à l'abandonner, une seule seconde, après ce qu'il vient de me confier malgré lui ? J'aurais peut-être dû feindre de ne rien entendre, mais le secret est trop lourd à porter. Pour lui comme pour moi.

- Je ne voulais pas raviver de vieilles douleurs. Je te demande pardon.

Je retire mes mains, qui retombent sur ses épaules. Je rouvre les yeux pour le fixer longuement, avec cette lueur soucieuse au fond du regard, alors que je fouille le sien. Je ne pourrais pas comprendre, sauf quand je le perdrais. Et ce n'est pas une issue que j'envisage. Je cherche mes mots, avant de lâcher dans la confusion :

- Tu n'es pas un imbécile, Neve. C'est normal, d'avoir peur... Il faut simplement que ça ne t'empêche pas d'avancer, jamais. Sache-le, ce n'est en rien comparable et... Je ne compte pas disparaître, encore moins mourir. Je ne vais pas t'abandonner.

Je reste le regard rivé au sien, résolu. Je sens cette émotion m'étreindre, sans même en connaître la nature, devant ces deux perles d'eau trouble qui me dévisagent. Le sang afflue trop vite, et j'abats mon poing sur sa poitrine, comme pour mettre fin à cette cacophonie qui s'empare de moi.

Je lâche quelques mots, pour trancher net avec, sur le ton de l'humour :

- Vraiment, rien à voir. Je te signale que je me montre souvent injuste même avec toi... Et surtout que, je suis une fille !
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyMar 16 Aoû - 22:21

Maelys s’était redressée, doucement. Son regard bouillonnant de vie s’était posé sur Neve, comme une empreinte, une marque indéchiffrable sur la carapace creuse qu’il semblait devenu. Le jeune ansemarien détourna les yeux davantage, bien malgré lui, comme si la fuite eut été un refuge. Mais qu’y avait-il à fuir ? Cette jeune femme qui lui partageait de la tendresse, ou un fantôme ? Lorsque Maelys murmura son prénom, il lui sembla lointain. Et pourtant ce nom, soufflé du fond des âges, était comme un miracle. Son amie s’avança avec prudence – la prudence des âmes meurtries, et posa ses mains de chaque côté de son visage, la tête contre son front. Neve eut un bref mouvement de recul, avant que la chaleur de ses paumes ne l’étreigne. Elles étaient comme deux monades pleines de vie, sur ses joues creusées par le doute, et froides. Il ne résista pas, et les mots de Maelys s’écoulèrent dans son esprit, comme un ruisseau vivifiant.

Non, non, balbutia-t-il, ne t’excuse pas. Il fallait que tu saches.

Plantant son regard dans le sien, il ajouta faiblement :

Désormais, tu sais tout.

La jeune femme avait fermé les yeux, et Neve scrutait à présent son visage. Il se demandait comment deux némésis pouvaient être soudain si proches, et toutefois inscrutables. Étaient-ils liés dans une adversité commune, dans une pareille dissidence ? Maelys prenait sur ses épaules la responsabilité de cette blessure ancienne ravivée tout à coup, et Neve aurait voulu la secouer, lui faire entendre raison, car sa valeur dans son cœur était inégalée et salvatrice. Mais les mots peinaient à se frayer un chemin dans son corps, englués dans la confusion et dans la peine. Alors maladroitement, il ne put que rattraper la main de Maelys qui déjà quittait son épaule. Et dans ce geste bancal qui, pour une fois, semblait bien plus spontané que réfléchi, Neve se souvint des paroles d’Inespéré, lorsque le jeune ansemarien l’avait interrogé sur son nom mystérieux et éloquent.

Ceux qui nous sauvent de notre vie ne savent pas qu’ils nous sauvent, répéta-t-il sans relever les yeux vers Maelys, serrant son poignet dans ses deux mains hésitantes.

Oui, c’était tout à fait cela. Disparaître, mourir, abandonner, telles étaient les trois clés enfreignant son cœur, que son amie avait allié toutes les trois pour en faire une force. Neve échappa un sourire désabusé lorsqu’elle lui assura qu’elle ne disparaîtrait pas. Sa foi en l’homme était-elle si ébréchée qu’il ne parvenait pas à y croire ? Non, c’était autre chose. Il n’était plus possible de reculer ; Neve était à la fois prisonnier et libéré d’un carcan invisible. Il lui semblait que quitter cette chambre marquerait la fin et le début de tout, que tout pouvait survenir, et il se sentit pitoyablement lâche quant à l’avenir. Ses épaules s’affaissèrent.

Quoi qu’il advienne désormais, les dés sont jetés, souffla-t-il, pragmatique et désillusionné à la fois.

Malgré tout, il ne relâchait pas le poignet de Maelys.

Je n’appréhende jamais tes maladresses comme des injustices, fit-il remarquer avec plus de légèreté et de malice.

Il savourait à présent sa présence, heureux de la ressentir dans chaque parcelle de son corps – comme auparavant avec Nomane, de s’en imprégner et de ne la brider pour rien au monde. Ils demeurèrent quelques instants silencieux, laissant s’écailler dans leurs esprits les vestiges de l’orage qui venait de les cueillir. Neve relâcha timidement le poignet de Maelys, qu’il avait conservé jusqu’alors, s’excusant du regard de l’avoir ainsi gardée prisonnière dans ses mains.

Pardon, c’était…

Il ne finit pas sa phrase. Et puis, comme un enfant, alors que le calme reprenait peu à peu ses droits dans la chambre, une question lui brûla les lèvres. Elle semblait si simple et anecdotique, tandis qu’une profonde tragédie l’emplissait. Elle signifiait tant de choses, et si peu à la fois. Neve reporta son attention sur Maelys, les yeux clairs et défaits, mais calmes et sincères :

Désormais, que va-t-il nous arriver ?
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyVen 19 Aoû - 16:04


Neve, toujours à fuir dans ses retranchements, prompt à détourner le regard. J’ai l’impression de lui avoir arraché quelques confidences, malgré ses dires… Mais ne serait-ce pas plutôt lui, qui attend que mes paupières soient closes pour ouvrir son cœur ? L’envie me prendrait, en temps normal, de le bousculer pour le sortir de sa réserve. Je suis débarrassée de toutes traces de colère, pourtant. Comment le pourrais-je, après ce qu’il vient de me confier ? J’hésite, avant de lâcher à demi-mots :

- Suis-je la première à qui tu en parles ?

Devrais-je en être flattée, s’il me répondait par l’affirmative ? Non… Je crains plutôt les conséquences, pour lui. Toutes ces années, plongées sous silence, à ne rien dire pour ne pas, ou plus, se laisser atteindre. Il connait ses véritables faiblesses, oui, et ne les expose jamais, n’en parle pas davantage. Je sais tout, vraiment ? J’aurais presque envie d’en rire. C’est tellement…

- Je ne sais rien du tout de toi, Neve. Et, quand je crois enfin te connaître, je me rends compte à quel point… J’ai tort de le penser. Tu dois arrêter de toujours tout garder pour toi. Ce n’est en levant des murailles aussi hautes que le ciel que tu parviendrais à t’empêcher de… Ressentir. Tu vas te détruire, à force.

Je n’aurais pas pu le supporter, à sa place. J’aurais hurlé. J’aurais cherché un responsable… N’importe qui, tant que ma rage aurait pu s’exprimer pleinement. Il aurait fallu que tout puisse sortir, pour soulager un peu ma conscience. Juste assez… Pour que tout mon être ne cède pas au même instant. Je me serais certainement relevée de cette épreuve, pour me faire à nouveau blessée aux suivantes. Est-ce de la force ? Je ne sais pas. Peut-être est-il finalement le moins vulnérable de nous deux. Etrange idée, qui me traverse subitement l’esprit.

Je vais pour me reculer, ne pas m’imposer davantage… Et il m’arrête dans mon mouvement, avec une spontanéité qui m’est peu familière. Il rattrape cette main que je lui retirais, comme une ancre à cette réalité. Mon regard revient à lui, interloqué. Le sien me murmure tellement de secrets… Et les seuls mots qui franchissent ses lèvres sont une véritable énigme qu’il me soumet. Je fronce les sourcils, perplexe, avouant finalement avec une déconcertante candeur :

- Je ne comprends pas.

Comment le pourrais-je ? Il est mon parfait contraire, mon opposé. Tout en lui est un mystère pour moi, et pas seulement ses paroles. Il est cette incohérence dans mon univers contre laquelle je lutte constamment, sans pouvoir m’empêcher pour autant de la chérir. Mais de là à le comprendre ? Définitivement, non. Savons-nous vraiment faire autrement que de nous heurter, pour se pousser vers l’autre ? Les souffrances que je lui cause ne sont pas les miennes, mais l’inverse est aussi vrai. Il ne doit même pas en avoir conscience, alors que mon esprit chancèle toujours plus que de raison par sa faute.

Ses mains sont froides sous mes doigts que je referme avec autant de force que de tendresse, pour lui communiquer un peu de ma chaleur. Il s’accroche… Je me demande seulement s’il m’a vraiment écouté. Sans doute, sauf que mes propres paroles ne répandant pas le même écho à son esprit. Si ça l’aide, rien d’autres n’a d’importance. Je souffle, à voix basse :

- Je te trouve bien fataliste.

Et pourtant, je l’aperçois, cette lueur de malice qui perce dans ces eaux troubles. Je l’entends encore chercher le bon, dans tout être, comme tant de trésors. Je ne peux m’empêcher de me fendre d’un mince sourire. Il n’a pas pris ombrage que je pointe quelques différences, certainement parmi tant d’autres, bien plus importantes que celles évoquées. Ce silence, qui retombe, est moins chargé que les précédents. Je le sens finalement desserrer sa prise, sur cette main que je n’ai plus cherché à récupérer. Je lui rends un regard d’incompréhension, encore une fois. Il pourrait au moins finir ses phrases. Je devrais vraiment lui faire à nouveau ce reproche maintenant ? Je pousse un soupir éloquent. Je n’ai jamais eu sa patience… Et quand il reprend finalement la parole, c’est pour me soumettre une autre de ses énigmes, sous couvert d’une interrogation si simple, si innocente. Et que lui répondre, sous la pression de ce regard ?

Je ne sais à quoi je répondais, en lâchant avec résolution :

- Je ne sais pas, Neve. Personne ne peut prévoir l’avenir… Mais il n’est plus question pour nous de reculer, ni maintenant, ni jamais.
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Message Sujet: Re: Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse   Le plus fort est celui qui n'oublie pas sa faiblesse EmptyVen 26 Aoû - 12:24

Oui, tu es la première.

Neve avait prononcé ces mots comme l’on dit un serment, où la foi prime sur bien des orgueils. Ce oui était comme un oui à la vie, et à tout ce qu’elle impliquait de mystérieux et d’immuable. Le jeune ansemarien était heureux de mettre un pied, un premier pas, dans l’existence aux côtés de Maelys, bien qu’il regrettât de lui avoir imposé cette confidence. Il savait, pour en avoir fait les frais tout au long de sa courte vie, que les peines des hommes et des femmes étaient les plus grands des fardeaux ; sans cesse croyons-nous les saisir alors qu’elles nous échappent avant même d’être partagées. Du fond du cœur, Neve considérait la patience de son amie avec bien des égards, cette patience même qu'il ne lui avait jamais connue et qui pourtant sommeillait en elle. Maelys était beaucoup de spontanéité et d’audace, mais aussi tout un panel de douceurs.

Neve non plus n’avait jamais rien su d’elle et apprenait désormais, les sens en éveil, tout ce que sa sœur avait d’humain. Cette confidence lui était destinée à elle, et à personne d’autre ; seuls les traits de son visage tirés par l’inquiétude, ses candides incompréhensions, ses paroles perspicaces mais avisées, étaient à même de recevoir tous les débris de ce que fut, ce qu’était et de ce que sera Nomane. Tout en Maelys vibrait d’une justesse tout à fait humble et malhabile, une justesse à même de sublimer le fantôme indicible de son frère. Neve esquissa un sourire très fin, très simple lorsque son amie avoua qu’elle ne saisissait pas les antiques paroles d’Inespéré. Le sage dragon trouvait lui aussi bien des subterfuges pour dissimuler sa grande sensibilité.

Ce fut la seule et unique réponse d’Inespéré lorsque je l’interrogeais, peu après notre rencontre, sur son nom. Inespéré, répéta Neve, comme pour en saisir encore et encore le sens insondable. Je n’avais jamais compris ces mots jusqu’à présent, reprit-il. Tu étais la seule personne à même d’entendre l’histoire de Nomane, et je ne regretterai jamais de te l’avoir partagée.

Le jeune ansemarien n’avait jamais été d’un naturel fataliste, accompagné tout au long de ses considérations par les remarques réfléchies et la grande pureté d’Inespéré. Mais désormais, une sœur partageait tout un pan de sa vie, et cette présence était rehaussée de peur, une frayeur incontrôlée de la perdre. Neve se redressa, faisant quelques pas dans cette chambre qui lui était à la fois étrangère et familière. Le visage de Nomane avait glissé ; il ne s’attardait plus dans les stigmates étranges du bois du plancher, mais se dissipait peu à peu, comme une aura qu’un simple souffle parviendrait à déplacer. Il sembla à Neve qu’une éternité venait de s’écouler dans cette pièce, il se sentit fourbu et fatigué. Se retournant vers Maelys, il affirma simplement :

Je te crois, et je te remercie.

Un instant mal à l’aise, le Chevaucheur pressentit qu’il avait déjà beaucoup demandé à Maelys, qu’il n’était plus temps de la contraindre aux confidences ou à ces peurs qui le faisaient ployer. Son amie lui avait déjà tant donné, sans même le savoir, qu’il aurait été égoïste de persévérer dans cette veine, sur cette voie qu’avait longtemps battue Nomane. Neve détailla un instant Maelys, et elle lui sembla changée depuis son arrivée dans cette pièce exiguë, imperceptiblement métamorphosée, comme si le Chevaucheur l’observait à travers un prisme nouveau. Il jeta un regard circulaire dans la chambre, où tout s’était confusément mêlé : la colère, la peine, l’appréhension, la confiance. Et comme pour conclure cet aparté :

Je vais t’aider à remettre un peu d’ordre, lâcha Neve avec un sourire.
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